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L'hypothèse Gaïa de James Lovelock : théorie influente... et controversée

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La fresque de Wyland, sur une salle de spectacle de Long Beach aux Etats-Unis, réalisée en 2009 à l'occasion de la journée de la Terre.
La fresque de Wyland, sur une salle de spectacle de Long Beach aux Etats-Unis, réalisée en 2009 à l'occasion de la journée de la Terre.
© Getty - Luis Sinco/Los Angeles Times

Formulée dans les années 1970 par le chimiste James Lovelock et la biologiste Lynn Margulis, "l’hypothèse Gaïa" compare la Terre à un organisme capable de s'auto-réguler. Longtemps discréditée au sein de la communauté scientifique, cette théorie irrigue les pensées écologiques contemporaines.

James Lovelock est mort cet été, à l'âge de 103 ans, et la Terre a continué de tourner (mais un peu plus vite, apparemment). Car si le scientifique britannique a eu quelque influence sur notre planète, elle a moins trait à sa rotation qu'à la vision que nous en avons. Sa théorie la plus célèbre, l'hypothèse Gaïa, a connu un retentissement considérable dans le monde des sciences de la Terre. Pour le philosophe Bruno Latour, elle aurait même une "importance [similaire] dans l'histoire de la connaissance humaine [à] celle de Galilée" ! Selon cette hypothèse fondée dans les années 1960 avec l'aide des travaux de la biologiste Lynn Margulis, la vie sur Terre serait rendue possible par une communauté d'organismes autorégulatrice, un système autonome. Une idée iconoclaste et stimulante… qui sera aussi source de malentendus et de récupérations.

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Le grand système Terre

La Terre est un être vivant, l'hypothèse Gaïa (1979) ; Les Âges de Gaïa (1990) ; Gaïa. Une médecine pour la planète (2001), La Revanche de Gaïa (2006)... Une terre vivante, qui peut soigner, mais aussi se venger : non, ce n'est pas la dernière série de science-fiction au propos écologique à la mode, mais la quadrilogie d'un scientifique atypique, décédé le 26 juillet dernier. Il y a cinquante ans, le chimiste britannique James Lovelock et la biologiste américaine Lynn Margulis faisaient l'hypothèse suivante : la Terre fonctionne comme un superorganisme autorégulateur, capable de maintenir l'équilibre nécessaire à la vie. Elle est "un système physiologique dynamique qui inclut la biosphère et maintient notre planète depuis plus de trois milliards d'années en harmonie avec la vie", nous dit Lovelock (La Revanche de Gaïa, J'ai Lu, 2008). Les vivants ne sont pas passifs par rapport à leur environnement, ils le façonnent. Autrement dit, l'atmosphère, les océans, la biomasse, formeraient une grande entité composée de différents individus travaillant chacun à la survie collective, un peu comme une communauté de fourmis vivant en symbiose.

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Cette hypothèse, le chercheur atypique ne la sort pas de son imagination, mais d'abord de recherches liées… à la planète Mars. Au cours des années 1960, ce chimiste et biologiste de formation devient consultant pour la NASA. La mission est alors de détecter de la vie sur la planète rouge. Lovelock propose de comparer la composition de son atmosphère avec la nôtre. Il en conclut qu'un organisme vivant ne pourrait pas survivre sur Mars sans en modifier la composition atmosphérique, essentiellement composée de dioxyde de carbone. Au contraire, ce qui fascine Lovelock sur Terre, c'est l'équilibre de son atmosphère composée d'oxygène, d'hydrogène, d'azote, de méthane... Comment ce bienheureux dosage, propice à la vie, parvient-il à se maintenir ? Le chimiste fait l'hypothèse que la matière vivante sur Terre, "des baleines aux virus, des chênes aux algues", forme une entité vivante "capable de manipuler l'atmosphère terrestre pour répondre à ses besoins globaux et est dotée de facultés et de pouvoirs qui dépassent ceux de ses parties constituantes" (Gaia : A New Look at Life on Earth, Oxford University Press, 1979 ; La Terre est un être vivant, l'hypothèse Gaïa, Flammarion, 1993, pour la traduction française).

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"Si les humains actuels, par leur industrie, peuvent répandre partout sur Terre des produits chimiques que je détecte par mes instruments, écrit Lovelock cité par Bruno Latour, il est bien possible que toute la biochimie terrestre soit, elle aussi, le produit des organismes vivants. Si les humains modifient si radicalement leur environnement en si peu de temps, alors les autres vivants peuvent l’avoir fait, eux aussi, sur des centaines de millions d’années". Sous sa plume, le vivant est devenu ingénieur.

Pourquoi, en l'espace de plusieurs milliards d'années, les données fossiles indiquent-elles que le climat terrestre a très peu changé, et ce, malgré l'augmentation de l'intensité solaire ? De même, comment se fait-il que la salinité de la mer se soit maintenue en-dessous du taux de 6%, fatal à la vie, et le niveau de l'oxygène dans l'atmosphère à 21%, la limite de la conservation de la vie ? La réponse ne doit rien au hasard selon Lovelock. C'est le signe que la biosphère a la capacité d'ajuster elle-même son environnement dans le but de préserver la possibilité de la vie sur Terre. Ce système autorégulateur qui permet à notre planète de rester en homéostasie (un phénomène par lequel un facteur comme la température, par exemple, est maintenu autour d'une valeur bénéfique pour l'ensemble d'un système), il ne va pas lui donner une appellation scientifique un peu ronflante - du type "système biocybernétique et géomorphologique homéostatique" -, mais un nom aux résonances poétiques : Gaïa, en référence à la déesse qui incarne la Terre dans la mythologie grecque. Soufflée par son ami William Golding, auteur de Sa Majesté des mouches et prix Nobel de littérature en 1983, cette trouvaille ne sera peut-être pas pour rien dans la déviation ésotérique à laquelle sera destinée l'hypothèse de Lovelock.

  • "Désormais, le mot “Gaïa” sera utilisé pour décrire la biosphère et toutes les parties de la Terre avec lesquelles elle interagit activement pour former cette hypothétique nouvelle entité avec des propriétés qui ne peuvent être prédites de la somme de ses parties." James Lovelock et Lynn Margulis, "Atmospheric homeostasis by and for the biosphere : The Gaia hypothesis" (Tellus, vol. 26, n° 1, 1974).
58 min

Quand Gaïa s'attire les foudres des scientifiques

James Lovelock et Lynn Margulis, en janvier 2000, à l'université de Valencia.
James Lovelock et Lynn Margulis, en janvier 2000, à l'université de Valencia.
© Maxppp - ALBERTO ESTEVEZ

Se joue ainsi dans la première formulation de l'hypothèse Gaïa une rencontre toute pascalienne des deux infinis. D'un côté, avec Lovelock, la Terre vue de Mars qui apparaît comme un système autorégulateur. De l'autre, avec les travaux de la biologiste américaine Lynn Margulis (c'est avec elle que Lovelock signe son premier article scientifique), la Terre vue au ras du sol, au plus près des petits organismes du vivant qui s'entrelacent les uns aux autres, travaillent ensemble. Si l'hypothèse Gaïa est à l'époque si novatrice, c'est donc aussi parce qu'elle discorde avec les théories néodarwiniennes qui nous ont appris la compétition des êtres vivants.

Aussi le joli nom de l'hypothèse n'a-t-il pas suffi pour séduire l'ensemble de la communauté scientifique. Le paléontologue américain Stephen Jay Gould accepte qu'il puisse y avoir de nombreux mécanismes de régulation, mais certainement pas que cela suffise pour valider l'idée d'un "organisme" global autorégulateur. Le célèbre biologiste Richard Dawkins s'y oppose plus frontalement, estimant que Lovelock contrevient aux principes établis du darwinisme. Dans sa réfutation de la théorie de Lovelock publié en 1982, le père du "gène égoïste" soutient que si l'on suit la théorie de Gaïa, la Terre aurait dû naître d’une longue série d’échecs planétaires.

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Car c'est là qu'achoppe la théorie de Lovelock, aux pavés plutôt bien équarris de la théorie de l'évolution. Avec Gaïa, le Britannique ouvrait une autre perspective sur le monde naturel, peut-être moins individualiste et compétitive. Lovelock assurait lui-même que cette hypothèse pouvait servir de contrepoint à la conception moderne et traditionnelle de la nature comme une force primitive à maîtriser. James Lovelock reconnaîtra d'ailleurs une forme d'incompatibilité entre sa théorie et le modèle évolutionniste ("Comme je ne doutais pas de Darwin, quelque chose devait clocher dans l'hypothèse Gaïa", écrira-t-il dans La Revanche de Gaïa). S'il y a eu controverse scientifique autour de son hypothèse, donc, elle a été menée par des biologistes de l'évolution, bien que, comme le souligne par ailleurs Sébastien Dutreuil dans la revue Zilsel (2017), Lovelock et Margulis "envisageaient une contribution au sein des sciences de la Terre (climatologie, géochimie et histoire de la Terre) et à la marge de la biologie (exobiologie), et non au sein de la biologie de l’évolution". Et si elle n'a pas convaincu les spécialistes de l’évolution, elle a indéniablement "eu une influence particulièrement profonde, puissante et durable sur la trajectoire historique des sciences de la Terre et de l’environnement".

De l'autre côté du spectre en effet, les travaux de Lovelock vont inciter de nombreux scientifiques à renouveler leur approche de leur discipline. C'est par exemple le cas du géophysicien néerlandais Peter Westbroeck qui fera de Gaïa le support d'une nouvelle science : la géophysiologie. "C'est un champ d'études des interactions entre la vie et le reste de la Terre. C'est un autre mot pour l'idée de Gaia lancée par James Lovelock, expliquait-il à la revue La Recherche. Mais on a éliminé le mot Gaia, parce qu'il a été accaparé par le New Age et qu'il est contaminé pour la science".

58 min

Des chakras aux nouvelles pensées environnementales

Pour toute scientifique qu'elle soit, l'hypothèse Gaïa a nourri une myriade de pensées d’inspirations New Age depuis sa première formulation en 1969 - le petit nom avait, cette fois-ci, trouvé son public. Si les théories scientifiques devaient nécessairement refléter la culture dont elles émergent, on serait en effet tenté de dresser un parallèle entre le développement de la théorie de la sélection naturelle en pleine révolution industrielle, et la naissance de l'hypothèse Gaïa dans les années 1970, où les nébuleuses mystiques essaiment comme les fleurs sur les chemises des hippies. Gaïa donnait alors une forme de crédit scientifique aux spéculations néopanthéistes selon lesquelles notre Terre est animée d'une puissance vitale sacrée qu'il faut protéger. "Une ingérence intolérable" pour le partisan de l'hypothèse Gaïa Peter Westbroek, qui ne cessa de dénoncer cette récupération de l'œuvre de Lovelock en dehors du champ des sciences.

Mais peut-être en a-t-on trop fait avec cet épouvantail des reprises New Age de Gaïa, agité à l'envi dans le débat scientifique ? C'est en tout cas ce que pointe Sébastien Dutreuil après avoir longtemps travaillé sur l'hypothèse Gaïa du point de vue de la philosophie des sciences. Cette récupération nous empêche de regarder là où l'influence de Gaïa a été la plus déterminante : dans l'arène des mouvements environnementalistes (alors même que Lovelock était loin de partager les idéaux politiques de ces courants !). Retraçant plus précisément la diffusion de l'hypothèse, le chercheur note qu'elle a trouvé écho au sein de "la contre-culture environnementale californienne et américaine dont Stewart Brand et le Whole Earth Catalog sont les figures de proue dans les années 1960 et 1970 ; mais aussi l’écologie politique britannique, via Edward Goldsmith, fondateur de la revue The Ecologist et Satish Kumar, fondateur de la revue Resurgence et du Schumacher College" - trois figures dont Lovelock étaient proches, brouillant les pistes.

Aujourd'hui encore, des philosophes aux orientations très variées s'emparent de Gaïa pour apporter de l'eau au moulin de leurs discussions sur l'anthropocène (l’idée que nous sommes entrés dans une nouvelle époque géologique, marquée par l’influence de l'activité humaine) ou l'éthique environnementale. Et ce, même si les travaux scientifiques de Lovelock l'ont amené à être l'objet de nombreuses controverses environnementales concernant le changement climatique ou l'importance de la pollution humaine sur l'avenir de notre planète.

35 min

La puissance évocatrice d'un malentendu

James Lovelock, en 2005, par Bruno Comby de l'Association des Environnementalistes pour le Nucléaire.
James Lovelock, en 2005, par Bruno Comby de l'Association des Environnementalistes pour le Nucléaire.
- Wikipedia Commons

Les puissants rayons de la théorie Gaïa relaient à la fois l'histoire d'une idée retentissante dans l'histoire de la pensée écologique et celle d'un grand malentendu. Après avoir rencontré James Lovelock, chez lui en Angleterre, Bruno Latour, l'un des plus influents penseurs du vivant contemporains, se livrait dans L'Obs à cette confession éloquente :

"J’essayais de comprendre le paradoxe de ce vieil homme pugnace à la voix encore fraîche qui avait introduit en histoire des sciences une nouveauté décisive, objet de tant de malentendus. En remontant dans la voiture de Stephan, je me demandais si c’était moi qui avais exagéré l’importance de Gaïa, ou si je me trouvais en effet comme quelqu’un qui aurait eu la chance, dans les années 1620, de rencontrer Galileo Galilei avant que ses idées ne deviennent le sens commun d’une civilisation encore à venir."

On a voulu comprendre le pouvoir autorégulateur de l'hypothèse Gaïa comme l'explication scientifique de la vision, jamais véritablement abandonnée, de la Terre personnifiée comme un organisme vivant. Or, pour le philosophe, Gaïa n'est pas "un gros thermostat, pas plus qu’un super-organisme, une sorte de succédané de la Terre Mère (ou marâtre) de tant de mythologies", mais une façon nouvelle de définir les vivants dans leur relations à la Terre, détachée "d'un ordre naturel supérieur ou prédéterminé". Comme le souligne Sébastien Dutreuil, l'apport décisif de l'hypothèse Gaïa est sûrement d'avoir fondé un nouvel objet autour duquel se sont constituées "les sciences du système Terre" (notamment celle développée par les latouriens). C'est d'ailleurs ce qui lui a valu la médaille Wollaston en 2006, la plus haute distinction de la Société Géologique de Londres :

"Même dans l’histoire illustre de la médaille majeure de la Société, décernée pour la première fois à William Smith en 1831, il est rare d’être à même de dire que le récipiendaire a ouvert un champ entier et nouveau d’étude en science de la Terre. Mais c’est le cas du gagnant de cette année, James Lovelock. (…). La vue de la planète et de la vie qui y vit comme un système complexe unique (…) est ce qui a donné naissance au champ que nous connaissons maintenant comme “Science du Système Terre." Discours de Société Géologique de Londres, cité par Sébastien Dutreuil dans la revue Zilsel.

Dans l'un de ses derniers ouvrages, The Vanishing Face of Gaïa publié en 2009, James Lovelock reconnaît que l'impact de l'activité industrielle des humains bouleverse le système Terre : si l'on observait une augmentation de la température de 9 à 15° degrés, notre planète pourrait devenir invivable... Et pour affronter ces défis énergétiques, Lovelock penchait du côté de l'énergie nucléaire plutôt que celle des biocarburants. Celui qui a, paradoxalement, à la fois inspiré les penseurs écologistes contemporains et défendu des techniques prométhéennes de géo-ingénierie (il proposait en 2007 de mélanger artificiellement les océans à l’aide de tuyaux géants en béton pour stocker le carbone, ou de bitumer le Sahara pour empêcher une glaciation globale ( !), rappelle Bruno Latour dans un hommage au scientifique pour Libération), est mort à quelques jours de la date annuelle à laquelle l'humanité a consommé l'ensemble des ressources que la Terre peut régénérer en un an. On y veut voir, non pas un signe de la colère divine de Gaïa, mais peut-être celui de la nécessité renouvelée de penser notre rapport à l'avenir de la Terre.