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L'île de Bougainville a très massivement voté son indépendance de la Papouasie-Nouvelle-Guinée

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Habitants de l'île de Bougainville rassemblés devant un bureau de vote lors d'un scrutin historique sur l'indépendance, à Buka, le 23 novembre 2019.
Habitants de l'île de Bougainville rassemblés devant un bureau de vote lors d'un scrutin historique sur l'indépendance, à Buka, le 23 novembre 2019.
© AFP - Ness Kerton

Une écrasante majorité des Bougainvilliens a voté pour l'indépendance de leur région, marquée par une sanglante guerre civile : 20 000 morts entre 1988 et 1998. Ce référendum non contraignant pour la Papouasie-Nouvelle-Guinée est un pas majeur vers la création du plus jeune Etat du monde.

Le résultat est sans appel : 176 928 électeurs ont voté ces deux dernières semaines en faveur de l'indépendance de Bougainville, soit plus de 98% des suffrages exprimés. Cette île très riche en cuivre mais qui compte parmi les territoires les plus pauvres de l'hémisphère Sud est située à environ 700 km à l’est de la Papouasie-Nouvelle-Guinée continentale. 

Il y a quelques jours, plusieurs groupes de femmes mobilisées pour le référendum, scandaient dans les rues : "Nous le désirons depuis longtemps : Bougainville se prépare pour le vote d'indépendance".

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La population de cette île découverte en 1768 par le navigateur français Louis-Antoine de Bougainville attendait ce vote depuis 2001, date de la signature d'un Accord de paix. Il ratifiait la fin d'une guerre civile qui pendant une décennie a coûté la vie à 20 000 Bougainvilliens. Après avoir été contrôlée successivement par l'Allemagne, l'Australie, le Japon, les Nations unies, Bougainville appartient et dépend de la Papouasie-Nouvelle-Guinée mais dispose d'un gouvernement autonome. Jusqu'à peut-être devenir après ce référendum le 194e Etat reconnu par l’ONU, à condition de respecter encore un long processus politique.

Carte localisant le territoire de Bougainville qui pourrait quitter le giron de la Papouasie-Nouvelle-Guinée.
Carte localisant le territoire de Bougainville qui pourrait quitter le giron de la Papouasie-Nouvelle-Guinée.
© AFP - John Saeki

En savoir plus : Papouasie-Nouvelle-Guinée : un pays méconnu dans un environnement régional complexe

Combat de drapeaux 

Le rouge et le noir de la Papouasie-Nouvelle-Guinée qui flottaient sur les édifices du pouvoir local sont récemment devenus bleu métal, couleur de Bougainville. Peu de doute que le choix de l'indépendance sera celui de la majorité des habitants de l'île. En revanche, que se passera-t-il si le gouvernement de Papouasie-Nouvelle-Guinée le rejette ? Les Bougainvilliens réagiront-ils avec violence ? La paix serait-elle menacée ? 

Cette paix, fruit d'un chemin tourmenté, est passé par un long processus : réconciliation entre les victimes et les bourreaux de la guerre civile (1988-1998), destruction des armes, gouvernement autonome et aujourd’hui l'organisation d'un référendum sur l'indépendance de l'île. 

Le Premier ministre de Papouasie-Nouvelle-Guinée, James Marape, s'est rendu sur l'île de Bougainville en septembre. Et il a affirmé que son gouvernement soutenait la consultation et veillait à la sécurité en coopération avec le gouvernement bougainvillien.

Les origines du séparatisme

Vers la fin des années 1980, l'Armée révolutionnaire de Bougainville s'insurge contre la Papouasie-Nouvelle-Guinée à propos de la mine de Panguna. Depuis que le pays est devenu indépendante de l'Australie en 1975, cette immense mine d'or et de cuivre offre à la Papouasie-Nouvelle-Guinée 45% de revenus d'exportation. La population de Bougainville se demande quels sont ses intérêts. 

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Dès le début de la révolte, les mines de cuivre sont fermées et l'armée de Port Moresby est obligée de partir. Les rebelles instaurent la "République indépendante de Bougainville", rebaptisée "République de Mekamui". En 1988, les tensions au sujet de la mine s’intensifient, entraînant le déploiement d'officiers de la police et des forces de défense de la Papouasie-Nouvelle-Guinée sur l'île. Les combats entre l'Armée révolutionnaire de Bougainville (BRA) et les forces gouvernementales dégénèrent en une guerre civile de grande ampleur, qui se soldera par la mort d'environ 20 000 personnes sur une population de 200 000 personnes à l'époque. Avec également des milliers de déplacés. Soit en dix ans le conflit le plus meurtrier en Océanie depuis la Seconde Guerre mondiale.

Membres de l'Armée révolutionnaire de Bougainville (BRA) qui assistent à la cérémonie de signature de l'accord de cessez-le-feu de Bougainville, à Arawa, le 30 avril 1998.
Membres de l'Armée révolutionnaire de Bougainville (BRA) qui assistent à la cérémonie de signature de l'accord de cessez-le-feu de Bougainville, à Arawa, le 30 avril 1998.
© AFP - Torsten Blackwood

En 1991, un accord de paix est signé mais la guerre entre troupes gouvernementales et séparatistes, avec comme toile de fond, l'exploitation intensive des gisements miniers et ses conséquences écologiques, se poursuit. Une nouvelle conférence de paix aboutit à une cessez-le feu en 1994. Mais deux ans plus tard, les combats reprennent après le meurtre du chef du gouvernement de transition de Bougainville. Sous pression militaire et populaire, le Premier ministre de Papouasie-Nouvelle-Guinée démissionne en 1997. Sous l'égide de l'ONU, un nouveau cessez-le-feu est signé fin avril 1998 à Arawa. Et en 2001, grâce à une médiation néo-zélandaise, le gouvernement national et les séparatistes s'entendent grâce à un nouvel accord de paix sur une période d'autonomie devant finir le 23 novembre 2019 avec le référendum sur l’indépendance. Avec une nouvelle Constitution établie en 2004.

La jeunesse insulaire

Un jeune homme d'Arawa, principale ville et capitale de Bougainville veut marquer sa différence et explique au Guardian

Bougainville est dans l'esprit des jeunes depuis longtemps déconnectée de la Papouasie-Nouvelle-Guinée. C'est quelque chose d'acquis et que nous souhaitons, nos aînés ont souvent parlé des bons moments de la prospérité économique de Bougainville grâce à nos ressources mais nous, les jeunes, n'avons jamais connu cette vie. C’est notre réalité, c’est notre épreuve. Et nous espérons que ce vote nous ramènera à ces "bons moments".

90% de la population de vit dans des hameaux et des villages ruraux. Le taux d'analphabétisme est élevé. Les infrastructures, les communications, l'environnement sont très difficiles. La région est exposée aux intempéries, aux phénomènes naturels et aux catastrophes. 

Elections mode d'emploi

Le scrutin s'est déroulé pendant ces quinze derniers jours. 829 bureaux de vote ont été installés dont 25 dans les régions les plus éloignées. Les Bougainvilliens résidant hors du territoire pouvaient aussi s'exprimer. En Australie comme aux Iles Salomon, deux bureaux de vote ont été ouverts.

La question à trancher était : pour une plus grande autonomie par rapport à la Papousie-Nouvelle-Guinée ou une indépendance ? "Les gens ne sont pas divisés", racontait une féministe, "la majorité des Bougainvilliens veut voter pour l'indépendance, car nous disons que nous voulons être libres. Depuis les années 1960, notre peuple a mené une longue lutte et nous voudrions mettre fin à notre lutte pour l'autodétermination".

Documents d'information sur le référendum qui va durer deux semaines
Documents d'information sur le référendum qui va durer deux semaines
© AFP - NESS KERTON

Quelle viabilité ? 

Avec la fermeture de la mine de Panguna dans les années 80 et l'absence d'autres sites exploitables et d'industries, comment l'île devenue indépendante subviendra-t-elle à ses besoins ? Un Bougainville indépendant, parmi les territoires les plus pauvres de l'hémisphère Sud, pourrait-il offrir ce dont on besoin les habitants ? 

"Je voterai pour une plus grande autonomie parce que je voudrais que Bougainville soit financièrement solide pour que nous puissions avoir tous les services dont nous bénéficions actuellement. Nous avons les agents de santé, l’aéroport, les communications, les transports, tout, mais rien n'est à nous pour l'instant, tout ce que nous possédons appartient à la Papouasie-Nouvelle-Guinée", confie une habitante

Après le vote ?

Le référendum organisé ne revêt pas de caractère contraignant. Dès lors, les dirigeants de Papouasie-Nouvelle-Guinée peuvent ne pas tenir compte des résultats. Ils peuvent aussi ouvrir des négociations avec Bougainville, tout en sachant que la décision finale revient au Parlement de la Papouasie-Nouvelle-Guinée. Certains élus y sont vigoureusement opposés à cette indépendance, redoutant un effet de contagion dans un pays d'une très grande diversité ethnique et linguistique. Mais l'ampleur de la victoire des partisans de l'indépendance pèsera sans aucun doute. "Ce résultat ne laisse place à aucune autre interprétation que : Bougainville veut l'indépendance", a expliqué à l'AFP Shane McLeod, chercheur à l'Institut Lowy de Sydney. "Un vote aussi massif la rend inévitable. Port Moresby devra rapidement digérer le résultat", a-t-il estimé, "ils devront être prêts pour évoquer le calendrier de l'indépendance".

Un nouveau processus pourrait enfin être lancé et reporter de quelques années l'indépendance. La Papouasie-Nouvelle-Guinée ne veut pas vraiment perdre un de ses territoires, pas plus qu'elle n'a envie de voir d'autres régions prendre elles aussi le chemin de l’indépendance.