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L'impeachment, fusil à un coup, a manqué sa cible...

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Procédure d'impeachment: Trump dit avoir enduré «une terrible épreuve»
Procédure d'impeachment: Trump dit avoir enduré «une terrible épreuve»
© Getty - Tom Williams

Pourquoi avoir lancé cette procédure qui n'avait aucune chance politique d'aboutir ?

Comme prévu, Donald Trump est sorti victorieux de la procédure d’impeachment, lancé contre le 45° président des Etats-Unis par la Chambre des Représentants pour abus de pouvoir et entrave au travail du Congrès. Certes, le vote du Sénat, qui est déterminant, a été plus serré que prévu : 48 pour, 52 contre. Un sénateur républicain, l’ancien candidat aux présidentielles de 2012 Mitt Romney, a joint son vote à celui des démocrates. 

Mais pour jeter Donald Trump hors de la Maison blanche, il aurait fallu les 2/3 des membres du Sénat : 67. Or, les Républicains y demeurent majoritaires. On était loin du compte. Pourquoi les démocrates ont-ils décidé le lancement d’une procédure dont ils ne pouvaient ignorer l’échec prévisible ? Quel camp en tirera les meilleurs profits politiques, lors des élections de novembre ? Quelles leçons en tirer ?

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"Si cela peut l'aider à être réélu dans l'intérêt public", il a bien le droit...

Selon la célèbre éditorialiste Elizabeth Drew, une des plus anciennes journalistes politiques de Washington (à 84 ans, elle est crédité d’une expérience considérable de la vie politique américaine), cette procédure ratée jette le doute sur l’un des articles essentiels de la Constitution américaine. « Rien depuis la Guerre civile n’avait autant testé la viabilité de nos institutions. Et l’effrayante leçon__, c’est qu’un président déterminé, avec une solide mainmise sur son parti, et un égal mépris pour la règle de droit, peut s’affranchir de ses contraintes », écrit-elle. 

Car le président américain a tout simplement refusé de se plier aux exigences de la procédure, interdisant aux membres de son administration de témoigner, refusant de livrer les documents qu’exigeaient les élus. En ce sens, il a bel et bien violé la Constitution. 

Mais, rétorquent les Républicains, l’extrême politisation du Congrès ne garantissait pas l’impartialité des débats. C’est toute l’ambiguïté d’une procédure qui prétend dire le droit, alors que le Congrès est plus politisé que jamais. Mais ce qui a le plus choqué Washington, c’est la ligne de défense du président formulée par le célèbre avocat Alan Dershowitz (héros du film tiré par Barbet Shroeder de l’affaire von Bülow, avocat notamment de Mike Tyson et de OJ Simpson). « Si le président fait quelque chose dont il estime que cela l’aidera à être réélu dans l’intérêt public, cela ne peut pas être le cas du deal [passé avec le président ukrainien] dont résulterait une destitution. »

Le Congrès méprise Trump, mais les élus républicains ont trop peur de lui pour s'y opposer

Ce qui est reproché à Trump, en effet, est d’avoir très probablement conditionné l’aide militaire de 391 millions de dollars à l’Ukraine, votée par le Congrès, à l’engagement du président Zelensky d’enquêter sur les affaires, menées dans son pays, par le fils de Joe Biden, ancien vice-président de Barack Obama et candidat démocrate aux élections présidentielles de cette année. Il aurait ainsi utilisé l’argent public des Etats-Unis au profit de ses propres intérêts électoraux. 

Pour Elizabeth Drew, une bonne part des membres du Congrès méprisent franchement Trump et estiment qu’il n’est pas apte aux responsabilités qui sont les siennes. Mais ils ont peur de lui. Car Trump a montré, à plusieurs occasions, qu’il connaissait l’art de faire battre aux primaires les candidats de son parti qui ne filent pas tout doux. 

Apparemment, l’affaire est close. Mais elle pourrait fort bien rebondir. Le président a dissimulé certains documents qui pourraient bien resurgir dans un proche avenir. Et il se murmure à Washington, que le livre que s’apprête à publier John Bolton, l’ancien Conseiller à la Sécurité nationale, licencié en novembre 2019, contiendrait de nouveaux éléments concernant l’affaire ukrainienne. Bolton aurait en sa possession des preuves matérielles que Trump a bien menacé le président Zelensky de bloquer l’aide militaire américaine. « Les élus républicains qui ont voté contre sa destitution ont grimpé sur la branche de Trump, en sachant qu’elle pourrait se briser », écrit Elizabeth Warren. Et pour elle, c’est la démocratie américaine elle-même qui vient de prendre un coup sévère. 

Ce qu'écriront les historiens dans cinquante ans...

Politico a eu l’idée amusante de demander à un certain nombre d’historiens et politologues d’écrire le résumé de la présidence Trump, telle qu’elle pourrait figurer dans les livres d’histoire dans un demi-siècle. Quelle place y prendrait la procédure d’impeachment ?

Selon Michael Kimmage, « l’ère Trump » n’est pas près de se clore, puisque selon cet historien, non seulement Trump sera réélu cette année, mais Mike Pompeo prendra le relai, en se faisant élire à son tour en 2024. « L’ère Trump pourrait être appelée l’époque de la grande désunion chez les démocrates », écrirait cet historien, s’il devait résumer l’époque dans cinquante ans. Ce qui laisse entendre que Kimmage prévoit de fortes tensions au sein du parti démocrate, en cas de nouvelle défaite, cette année. 

C’est aussi le pronostic d’une autre professeure d’histoire et de sciences sociales, Mary Frances Berry. « Après son acquittement, Trump parut n’avoir pas été ébranlé par l’épisode de l’impeachment et fut aisément réélu, tandis que ses accords commerciaux et les faibles taux de chômage maintenaient l’économie en bon état. » Mais pointe-t-elle, en conclusion, « pendant la plus grande partie de notre histoire, l’impeachment demeura inemployée. Toujours disponible, mais le plus souvent ignorée. » Nombre de commentateurs estiment qu’en ayant enclenché une procédure, théoriquement réservée par la Constitution aux cas de « trahison, corruption et autres crimes et délits majeurs », les élus démocrates au Congrès ont dévalué cette arme indispensable. 

C’est l’avis de Alan Baron, un juriste spécialiste de cette procédure. « « L’impeachment et l’acquittement de Donald Trump par le Sénat qui s’en est suivi en 2020 sonna comme le glas d’une procédure destinée à prémunir contre un président délinquant. L’impeachment a toujours été un mélange de processus légal et politique. Dans le cas de Trump, les considérations politiques l’ont emporté sur le cadre constitutionnel. » 

« Le résultat, c’est qu’après Trump vint l’âge de la présidence impériale. » Autrement dit, le déclenchement d’une procédure qui n’avait aucune chance d’aboutir, loin de renforcer le Congrès, aura pour conséquence de l’affaiblir durablement.

Trump réélu ou non, la politique étrangère américaine ne changera pas profondément

L’impeachment contre Trump aura donc pour effet, finalement, de renforcer sa position. Il y a donc un vrai risque qu’un personnage fantasque, manifestement inapte aux fonctions qu’il occupe depuis plus de trois ans, soit reconduit dans son fauteuil présidentiel. 

Mais comme l’écrit dans Le Point, cette semaine, notre ancien ambassadeur à Washington (2014-2019), Gérard Araud, même si Trump devait être battu, les inflexions politiques qui ont marqué sa présidence lui survivront. Les Etats-Unis sont redevenus isolationnistes. La confrontation avec la Chine se poursuivra. Les Américains continueront à faire en sorte de conserver la première armée du monde, même s’ils n’en déploieront plus les unités hors du pays qu’en cas de menace directe sur leurs intérêts. Ils sont revenus pour longtemps des aventures extérieures. 

Et surtout, la puissance financière des Etats-Unis est sortie paradoxalement renforcée de la crise financière de 2008. Sur ce plan, ils n'ont pas de rival. « Rien ne peut compenser aujourd’hui l’accès au marché américain et aux liquidités de New York."