L'industrialisation du terrorisme par le groupe Etat islamique

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L'industrialisation du terrorisme par le groupe Etat islamique

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Damien Spleeters du Conflict Armement Research documente des roquettes de 40mm trouvées dans les arsenaux de l'Etat Islamique en juillet 2017
Damien Spleeters du Conflict Armement Research documente des roquettes de 40mm trouvées dans les arsenaux de l'Etat Islamique en juillet 2017
- Amir Musawi

Le groupe djihadiste Etat islamique ne contrôle plus que quelques arpents de territoire en Syrie ou en Irak. Mais en trois ans et demi d'existence le "califat" autoproclamé d'Abu Bakr Al Baghdadi a mis en oeuvre une véritable industrie de la bombe, du piège et de l'armement.

En Syrie et en Irak, le groupe Etat islamique avait mis en place une véritable industrie d'armement : véritables usines ou petites manufactures où étaient fabriqués leurs bombes, leurs obus ou leurs mortiers, mais aussi leurs véhicules-suicide bourrés d'explosifs très puissants. Et ce grâce aux produits chimiques en provenance de Turquie, d'Italie ou même de France que les djihadistes avaient réussi à importer. Voici les principales conclusions du rapport du CAR, le Conflict Armement Research, institut de recherche de terrain, financé par l'Union Européenne et le gouvernement allemand, publié vendredi 15 décembre.

Armes russes et munitions américaines

Durant les trois dernières années et demi, les enquêteurs du CAR ont arpenté les zones de conflit ou sévissait Daech, principalement en Syrie et en Irak. Ils ont récupéré, photographié, documenté plus de 40 000 armes, munitions ou produits précurseurs servant à fabriquer d'immenses quantités d'explosifs, et en ont retrouvé la provenance... 

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Armement du groupe Etat islamique : Damien Spleeters explique l'industrialisation du terrorisme

11 min

Le premier enseignement de cette enquête est d'abord que la très grande majorité des armes récupérées par les enquêteurs du CAR proviennent bien du stock d'armement qui existait en Syrie ou en Irak avant-guerre : des fusils d'assaut de conception russe ou chinoise datant d'au moins dix ans et qui équipaient les armées de ces pays. "Sur le terrain, on constate que la propagande de Daech et la réalité sont deux choses différentes", explique Damien Spleeters, principal enquêteur du CAR. 

Sur les vidéos qu'ils mettent en ligne, ils s'affichent avec des armes (américaines) de type M16 qu'ils auraient pris aux forces irakiennes quand ils ont pris Mossoul en 2014, mais les armes qu'on retrouve sur eux , à plus de 90%, sont des armes de type Kalachnikov qui viennent de Russie ou de Chine. 

Qui plus est, la plupart de ces armements individuels ont été fabriqués dans les années 80-90, voire plus tôt encore : manifestement, il s'agit de stocks d'armes ayant équipé les armées syrienne ou irakienne et datant de l'époque où celles-ci s'approvisionnaient surtout auprès de l'ancienne URSS.

Classement des pays de provenance des armes de Daech, en Irak et en Syrie, établi par CAR
Classement des pays de provenance des armes de Daech, en Irak et en Syrie, établi par CAR
- CAR, Conflict Armement Research

Pour la grande majorité récentes

En revanche, la grande majorité des munitions qu'a utilisé l'Etat Islamique durant son expansion : balles, roquettes, etc. sont, elles, beaucoup plus récentes : des munitions datant parfois de 2014 et qui ont été produites dans des usines européennes, le plus souvent en Bulgarie et en Roumanie (et dont le calibre est compatible avec l'armement plus ancien). Sur les douilles de ces munitions et sur celles qui n'ont pas été tirées, on retrouve les marques distinctives de telle ou telle usine, et parfois aussi celles des lots dans lesquelles elles ont été vendues. Les enquêteurs du CAR ont ainsi réussi a remonter leur circuit : il s'agit de stocks achetés aux usines européennes par des sociétés américaines et saoudiennes. Pour Damien Spleeters, il y a 

Une corrélation très claire entre ce qu'on a pu retrouver aux mains de Daech et ce qui est utilisé par certains groupes armés syriens. Ces plateformes de détournement, saoudienne ou américaine, ont ainsi indirectement fourni de l'armement au groupe Etat islamique. 

En clair : les stocks achetés en Bulgarie ou en Roumanie par les Américains ou les Saoudiens, et qui n'étaient pas censés être réexportés, ont été livrés à différents groupes de la rébellion syrienne, mais ils ont fini entre les mains des djihadistes de l'Etat Islamique.

Armes bulgares présentées dans le rapport retrouvées à Kobané, en Syrie
Armes bulgares présentées dans le rapport retrouvées à Kobané, en Syrie
- CAR

Quant aux explosifs, fabriqués en quantités industrielles, notamment pour mettre en oeuvre son arme principale - les véhicules-suicide chargés de parfois plusieurs centaines de kilos d'explosifs - l'Etat Islamique les a fabriqués sur place, dans des dizaines de petites usines ou manufactures, que les enquêteurs de CAR, comme les reporters ont souvent pu visiter dans les zones reprises aux djihadistes, comme ici aux abords de Mossoul en novembre 2016 :

Reportage dans une ancienne usine de fabrication d'armements de Daech à Mossoul, en novembre 2016. Par Eric Biegala

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Des explosifs obtenus en  mélangeant deux ou trois composés qu'on trouve sur le marché civil : un engrais avec de la pate d'aluminium par exemple : des produits achetés en Turquie le plus souvent, mais qui parfois viennent de bien plus loin et ont été commandés sur les marchés internationaux.

Du sucre français pour les bombes djihadistes !

Pour réussir à réaliser des roquettes antichar "maison", les djihadistes ont ainsi eu recours à un mélange d'engrais et de sucre. Un sucre très particulier : le sorbitol, produit par l'un des géants du secteur, le groupe français Tereos basé près d'Amiens. Près de 80 tonnes de Sorbitol produits en France dans les usines d'Amiens ont été ainsi retrouvés en Irak. Deux intermédiaires, un Turc puis un Syrien, s'étaient chargés de passer commande et d'acheminer le chargement jusque dans les manufactures de Daech.

78 tonnes de sorbitol français ont été retrouvés en Irak. Mélangé à un engrais, ce sucre permettait aux djihadistes de composer leur combustible pour roquettes.
78 tonnes de sorbitol français ont été retrouvés en Irak. Mélangé à un engrais, ce sucre permettait aux djihadistes de composer leur combustible pour roquettes.
- Conflict Armament Research

Les détonateurs utilisés par Daech pour faire exploser ces mélanges viennent d'Inde ou de république Tchèque, les circuits électroniques utilisés pour les mises à feu de leurs bombes ont été commandés à Dubaï ou dans le Kurdistan irakien, et la plupart des produits chimiques ont été acquis en Turquie et certains en Jordanie... 

En fait, une bonne partie des pays alliés dans la coalition internationale en lutte contre l'Etat Islamique ont vu certaines de leurs entreprises, voire leur propres services de renseignement, participer indirectement à l'effort de guerre de Daech... Qui en lui fournissant des précurseurs pour ses explosifs, qui en équipant tel ou tel groupe rebelle syrien d'équipement ou d'armement que les djihadistes finiront par récupérer, en les prenant de force, voire en les rachetant...

Une systématisation des procédures pour produire ses propres armes ou équiper ses troupes

Mais ce qui aura le plus impressionné Damien Spleeters au cour de son enquête de plus de trois ans sur les terrains syrien et irakien c'est "la systématisation" des procédures mises en place par les djihadistes pour produire leurs propres armes ou équiper leurs troupes. Quel que soit l'endroit visité par les enquêteurs du CAR, "on retrouve toujours les mêmes types de munitions, avec les mêmes numéros de lot, et on retrouve les mêmes précurseurs chimiques pour faire leurs bombes", explique-t-il. Une systématisation telle que Damien Spleeters n'hésite pas à parler de "révolution industrielle du terrorisme". Ses armes, Daech les a produites en quantités industrielles et l'organisation a également mis en oeuvre des "processus de fabrication qui rappellent le travail à la chaîne et les économies d'échelle, certains ateliers étaient spécialisés dans la fabrication de telle ou telle partie d'un engin explosif improvisé, d'autres de la finition, etc."... Avec à chaque fois un contrôle-qualité rigoureux, le tout demandant "une chaîne d'approvisionnement très robuste, qui se fournit auprès des mêmes producteurs afin d'avoir les mêmes effets dans la munition".  Des dizaines de milliers de munitions et de bombes ont ainsi été produites.

Aujourd'hui, le groupe Etat islamique ne contrôle plus, en guise de territoire, que des poches résiduelles en Syrie, et pratiquement plus aucun espace en Irak. Il est sur le point de repasser complètement dans la clandestinité, là où il se trouvait entre 2008 et 2012 à l'époque où il s'appelait encore "Al-Qaïda en Irak" puis "Etat Islamique en Irak".  Reste que, souligne Damien Spleeters, "le savoir-faire acquis lors des trois ou quatre dernières années en matière d'armement, comme les réseaux  d'approvisionnement", eux, demeurent. Ce qui fait encore du groupe Etat islamique l'un des groupes armés actuels les plus dangereux, tout à fait capable de prendre la relève de l'une ou l'autre insurrection armée, et ce bien au-delà du territoire de son "califat" irako-syrien.