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L'inspiration vient-elle en dormant ?

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Quand l'œuvre naît d'un songe... "Au lit", par Edouard Vuillard (1891), Paris, Musée D'Orsay.
Quand l'œuvre naît d'un songe... "Au lit", par Edouard Vuillard (1891), Paris, Musée D'Orsay.
© Getty - DeAgostini

Et s'il fallait dormir plus pour avoir plus d'idées ? Rester allongé pour mieux créer ? Nombre d'artistes ou de scientifiques ont trouvé, au coin d'un rêve, l'inspiration de leur grand œuvre, l'idée qui leur fit dire : "Eurêka". Quels liens le sommeil et la créativité entretiennent-ils ?

Quel est le point commun entre Frankenstein de Mary Shelley, Let it be des Beatles et la machine à coudre ? Entre Twilight et la table de Mendeleïev ? Pas grand-chose a priori, si ce n'est que ces œuvres sont nées d'un songe. C'est bien en dormant que leurs auteurs ont trouvé l'inspiration. Illumination nocturne ou mystérieux travail du cerveau mis en veille ? Au-delà du mythe romantique, y a-t-il un lien scientifique entre l'inspiration et le sommeil ?

Quand le rêve prend le pinceau

Albrecht Dürer, Traumgesicht, 1525.
Albrecht Dürer, Traumgesicht, 1525.
- Public Domain/WikiCommons

"Je suis le rêve, je suis l'inspiration", écrivait le peintre Victor Brauner dans une lettre adressée à André Breton. On sait combien l'énigmatique territoire du rêve a fait fantasmer les artistes. Il y a bien sûr ces œuvres, et même ces mouvements artistiques (le surréalisme, pour n'en citer qu'un), qui se sont saisis du rêve comme d'un motif. C'est par exemple Albrecht Dürer qui tente de rattraper au matin une chimère nocturne dans sa toile Vision de rêve (1525). D'un côté, l'aquarelle d'un paysage accablé par un déluge, de l'autre, l'explication des dessous tourmentés de cette image de "grandes eaux" tombées "du ciel" dans les "rugissements du vent". "Quand je me suis réveillé, tout mon corps tremblait et je n'ai pas pu récupérer pendant longtemps", écrit le peintre ; il lui fallait vite saisir l'image. Mais c'est aussi le rêve dans son imprévisible et évocatrice bizarrerie que les artistes ont voulu dépeindre. On songe par exemple au tableau du peintre romantique suisse Johann Heinrich Füssli, Le Cauchemar (1871). La scène de cette femme endormie sur laquelle est posé un monstre accroupi, observée par un cheval au regard halluciné, a valu à la toile nombre de commentaires psychanalytiques : que nous dit cette œuvre des manœuvres de l'inconscient ?

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Parfois, le rêve s'empare lui-même du pinceau ou de la plume pour diriger le geste créateur. Certains artistes ont  tenté d'utiliser la rêverie comme un procédé artistique. Entre ses 28 et 33 ans, l'écrivaine Marguerite Yourcenar s'est levée de bonne heure pour coucher sur papier ses scénarios nocturnes. On lit dans ses Songes et les Sorts (1938) des sensations angoissées et des impressions d'émerveillements, un flux d'images et de pensées fugaces qui traversent l'esprit libéré de ses occupations diurnes et de ses brides rationnalisantes. Un compte-rendu de rêves sans interprétation, entre les "souvenirs intimes", ceux que notre cerveau traite quand notre cerveau dort, et "la part fatale du songe", celle des images improbables qui émergent sous les paupières lourdement fermées :

"À mes yeux, l'expérience du rêveur n'est pas sans analogie avec celle du poète. On peut comparer les éléments oniriques à l'état brut, avec leurs résonances symboliques multipliables à l'infini, aux rimes alignées dans les colonnes d'un dictionnaire. Le dormeur assemble des images comme le poète assemble des mots." Marguerite Yourcenar

Mais fixer le rêve au réveil, c'est peut-être se tenir encore trop éloigné du lieu des songes. Salvador Dalí, le fantasque, avait développé une technique "attrape-rêves" pour se prendre lui-même dans les filets de l'inconscient. Assis dans un fauteuil, l'artiste tenait une clef entre le pouce et l'index de sa main gauche, commençait à s'assoupir… et se réveillait en sursaut au bruit de la clef tombée sur l'assiette préalablement placée au sol. Les images nées dans cette énigmatique phase de pré-sommeil étaient alors encore fraîches dans sa mémoire, il pouvait les capturer. Bien avant lui, Thomas Edison, l'inventeur aux "milles brevets", avait mis au point une méthode similaire. Pour extraire de ses rêves des idées créatives, il s'adonnait à une sieste dans son fauteuil, en tenant dans sa main de petites boules en acier afin que, lorsque ses doigts les libèrent, le bruit le réveille et qu’il puisse alors noter les illuminations perçues en somnolant. Une méthode efficace ?

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Mise en pratique scientifique : extraire la sève créatrice du rêve

Y aurait-il, dans le sommeil, un lieu véritablement propice à l'inspiration ? Une zone qui stimule la créativité ? A en croire Dalí ou Edison, la source se situerait à la frontière entre l'éveil et le sommeil, ce moment entre-deux où nos sens s'endorment et notre imagination s'emballe. Ce sont les fulgurances qui surviennent au cours de cette période évanescente, juste avant le sommeil profond, que les créateurs en quête d'inspiration tentent de retenir. Pour savoir si l'endormissement est propice à la créativité, une équipe de chercheuses et de chercheurs en neurosciences cognitives (Inserm, CNRS, AP-HP, Hôpital Pitié-Salpêtrière) a mis en pratique la méthode de Dalí et d'Edison.

"Nous avons proposé à des volontaires de résoudre une suite de problèmes arithmétiques simples le plus rapidement possible, sans leur donner l'astuce cachée qui permet d'aller plus vite dans la résolution", explique Célia Lacaux, post-doctorante à l'Institut du cerveau à Paris et au service des pathologies du sommeil de l'hôpital de la Pitié-Salpêtrière. Les participants étaient ensuite invités à faire une pause de 20 minutes au cours de laquelle ils étaient confortablement installés dans un fauteuil, dans le noir complet et pouvaient se reposer. Pour ne pas que les volontaires assoupis ne tombent profondément dans le sommeil, ils tenaient une bouteille en plastique dans la main, afin que la chute les réveille. A la suite de cette sieste, les participants planchaient sur de nouveaux problèmes. L'hypothèse était la suivante : les personnes ayant somnolé seraient plus nombreuses à trouver l'astuce cachée, "comme par magie".

Grâce aux capteurs qui enregistraient l'activité des yeux, le tonus musculaire et l'activité cérébrale des participants, les chercheurs ont pu déterminer le niveau de vigilance des volontaires pendant la pause et distinguer ceux qui sont restés éveillés, ceux qui ont simplement somnolé - "la phase de sommeil appelée N1", précise Célia Lacaux -, et enfin ceux qui se sont complètement endormis, atteignant la seconde phase du sommeil nommé "N2".

Résultat : 83 % des participants entrés en phase N1 lors de la pause ont ensuite découvert la règle cachée contre seulement 31 % des volontaires restés éveillés. "C'est ce qu'on appelle un "phénomène eurêka !", c'est-à-dire qu'ils ne savaient pas du tout qu'il y avait quelque chose à trouver, mais l'ont trouvé beaucoup plus rapidement après avoir somnolé", explique la chercheuse en neurosciences. Il existerait ainsi un " creative sweet spot", une zone créative qui se niche au tout début de l'endormissement. "Si l'on s'endort trop profondément, on semble perdre cet effet bénéfique sur la créativité", poursuit la chercheuse. Edison avait raison : pour jouir des vues de la muse de la sieste, il faut se réveiller à temps !

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Trouver la clef des songes…

Fulgurances noctures ! Illustration d'hommes reliés par l'électricité se moquant d'un homme endormi... (1900)
Fulgurances noctures ! Illustration d'hommes reliés par l'électricité se moquant d'un homme endormi... (1900)
© Getty - Stefano Bianchetti

Mais peut-être faut-il aussi avoir des facilités à entrer dans cette première et fugace phase du sommeil. Au cours de ses recherches sur les liens entre la créativité et le sommeil, Célia Lacaux a travaillé avec des patients souffrant de narcolepsie, un trouble qui entraîne notamment des endormissements irrépressibles. "Ce qui nous intéressait particulièrement, c'est que les narcoleptiques s'endorment souvent directement dans une phase qu'on appelle le sommeil paradoxal, explique la neuroscientifique. C'est la phase par excellence qui a été associée à la créativité". Un peu comme la phase N1, le sommeil paradoxal correspond à une période lors de laquelle l'activité cérébrale est proche de la phase d'éveil, mais le tonus musculaire et la respiration s'apaisent. Surtout, c'est une période propice aux rêves, ceux dont on se souvient. Les narcoleptiques sont également de puissants rêveurs lucides, "c'est-à-dire qu'ils ont conscience de rêver quand ils rêvent, précise Célia Lacaux. C'est très rare". Autant de facteurs qui font des personnes narcoleptiques des sujets capables d'atteindre cette zone créative du sommeil… et de s'en servir :

"J'ai recruté un patient narcoleptique qui était mathématicien, raconte la chercheuse. Lorsqu'il ne parvenait pas à résoudre une équation, il provoquait des attaques de sommeil. Dans cet état entre-deux, où il voyait les x et les y des équations tournoyer, puis se réveillait avec la solution du problème !". Célia Lacaux a pu confirmer une autre équation, celle qui lie la phase de pré-endormissement, le sommeil paradoxal et la créativité, en faisant faire une série d'activités créatives (écrire des histoires, dessiner...) à des volontaires sains et des volontaires narcoleptiques. "Les patients narcoleptiques avaient des scores plus élevés que les sujets sains sur toutes les dimensions qu'on a testées. Plus leurs symptômes étaient importants (rêves lucides, etc.), plus leur créativité était élevée, résume la chercheuse. C'était une sorte de premier indice pour dire qu'effectivement, il y aurait un lien entre rêve lucide, sommeil paradoxal, phase d'endormissement et créativité".

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Mais que se passe-t-il véritablement dans le cerveau pendant le sommeil ? Qu'est-ce qui favoriserait la créativité ? Pour le comprendre, il faut se rappeler que le cerveau est toujours très actif quand nous dormons. Il retraite nos souvenirs, principalement ceux de la veille, mais aussi de plus anciens. Lors de la phase du sommeil paradoxal, nous associons différents souvenirs entre eux, de vieilles réminiscences et des images d'événements récents. "Notre cerveau identifie un schéma commun entre ces souvenirs, même si ces associations nous paraissent complètement incongrues, explique Célia Lacaux. Ce processus de retraitement et de réorganisation des souvenirs permettrait justement l'émergence de nouvelles idées". Notre état cognitif dans la phase d'endormissement ou de sommeil paradoxal est comme libéré des associations stéréotypées, efficaces et guidées, qu'opère notre cerveau en veille.

"Pendant le sommeil paradoxal, le cortex pré-frontal (l'avant du cerveau), est principalement désactivé", précise Célia Lacaux, qui compare son rôle à celui d'un chef d'orchestre du cerveau. "C'est lui qui nous dit : 'non, par ton expérience, on a déjà prouvé que ça ne sert à rien d'aller par ici'. De fait, ça nous empêche d'explorer d'autres directions". Muet lors de la phase du sommeil paradoxal, nous sommes libres de faire des associations d'idées moins conventionnelles. Mais si l'on a longtemps associé la créativité et la phase de sommeil paradoxal parce que s'y nichaient nos rêves les plus étranges, dignes des images surréalistes d'un Dalí, la phase de pré-endormissement n'est pas en reste. "On y fait aussi des sortes de rêves, appelés des hypnagogies", souligne la neuroscientifique. Des sons et des images dont le cerveau se remémore et qui se manifestent dès les premières secondes de transition vers le sommeil" comme de petits bouts ratés de sommeil paradoxal, mais tout aussi inspirants.

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Un incubateur de rêves ?

Ayant flairé le potentiel de ces états cognitifs particuliers, certains tentent d'améliorer la méthode d'Edison. Leur technique : la "dream incubation", l'incubation des rêves, qui consiste à guider les hypnagogies. Pour ces couveurs de songes, l'objectif est principalement de se servir des facultés de la phase de pré-endormissement pour résoudre des problèmes posés juste avant l'endormissement. Voici le tuto proposé par la revue Scientific American :

"Si vous voulez résoudre un problème dans un rêve, vous devez d'abord penser au problème avant de vous coucher, et s'il se prête à une image, gardez-la en tête et laissez-la être la dernière chose qui occupe votre esprit avant de vous endormir. Pour plus de bénéfice, posez quelque chose sur votre table de chevet qui vous rappelle le problème. (...) Ne sautez pas du lit lorsque vous vous réveillez – près de la moitié du contenu de vos rêves est perdue si vous êtes distrait. Reste là, ne faites rien d'autre. Si vous ne vous souvenez pas d'un rêve immédiatement, voyez si vous ressentez une émotion particulière. (...) Si vous voulez rêver d'une personne, utilisez une simple photo, c'est un déclencheur idéal (...)."

Pour nombre d'entre nous, penser à nos problèmes en allant se coucher n'est peut-être pas la meilleure méthode pour trouver le sommeil… Il y aurait d'autres façons d'influencer le contenu des rêves de nos somnolences. Une équipe de scientifiques a par exemple développé une sorte de gant magique, rapporte Célia Lacaux. L'objet enregistre des signaux comme les battements cardiaques ou le tonus musculaire, dont les variations indiquent le moment où l'on s'endort. "Quand le gant détecte qu'on est en train de s'endormir, il envoie une consigne comme par exemple : 'pensez à un arbre'. L'idée de l'expérience était d'intégrer le mot arbre dans les rêves des participants équipés du gant et de leur faire accomplir des tâches de créativité autour de ce sujet, détaille la chercheuse qui a eu accès à cette étude qui n'a pas encore été publiée. D'après les résultats préliminaires, l'expérience a été plutôt concluante : "la plupart des volontaires avaient intégré un arbre dans leurs hypnagogies et avaient ensuite davantage d'idées pour traiter de ce sujet". Une étape de plus vers une idée qui, elle, nous fait encore rêver : celle d'un voyage possible entre la réalité et le pays des rêves...

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