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L'intellectuel sur le terrain : il y a 20 ans, Bourdieu face aux "sociologues de gouttières"

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Pierre Bourdieu, lors d'une manifestation le 16 janvier 1998.
Pierre Bourdieu, lors d'une manifestation le 16 janvier 1998.
© Getty - Yann Latronche

“C’est pas Dieu, c’est Bourdieu !” Le 1er décembre 1999, Pierre Bourdieu rencontrait les habitants du Val Fourré, une “zone urbaine sensible” comme on dit, située à Mantes-la-Jolie. 20 ans après, des habitants se souviennent de cette rencontre agitée, où tout ne s’est pas passé comme prévu.

C’était il y a 20 ans jour pour jour. Le sociologue Pierre Bourdieu, invité par l’association “Point Cardinaux” et la radio locale Radio Droit de Cité, se rendait au Val Fourré, une cité de Mantes-la-Jolie connue pour ses violentes émeutes de 1991. Au programme de cette “sortie extra-scolaire” pour le sociologue : un débat avec les habitants sur le thème des inégalités sociales. 

Bien plus que la distance - Mantes-la-Jolie n’est qu’à une cinquantaine de kilomètres de Paris, l’effort n’est pas immense -, c’est le symbole qui marque ce déplacement : il faut “sortir les savoirs hors de la cité savante”, affirmait Bourdieu dans son texte Contre-feux, pour un mouvement social européen (Raisons d’agir, 2001). Depuis les grèves de 1995 en effet, l’auteur des Héritiers se veut être une figure du “savoir engagé”, intervenant plus souvent dans l’espace public. Au Val Fourré, les règles ne sont pas celles du Collège de France ou du plateau de journalistes et d’experts, c’est un autre terrain. Face à lui, pas d’étudiants rodés à l’exercice du jeu de questions-réponses émaillé de quelques concepts sociologiques de base, mais des habitants harassés, un travailleur social en colère, un boxeur défiant... Ils se souviennent de l’itinéraire du sociologue en banlieue.

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Petit cours de “self-defense” sociologique

La journée du 1er décembre 1999 commence par un enregistrement en fin de matinée, à Radio Droit de Cité (une antenne associative créée en 1988 au sein du collège André Chénier), dans l’émission publique “Dialogues citoyens” présentée par un certain Adile. Bourdieu s’installe, demande de l’eau et gobe en vitesse un médicament. Le jingle est lancé : sur un sample de rap, une voix féminine énonce “so-so-so-sociologie : études des phénomènes sociaux, chez les humains” - la définition fait hausser le sourcil du sociologue. Le présentateur pose son casque sur les oreilles et s’élance avec aplomb : “Alors Pierre Bourdieu, pour moi d’abord, il y a une urgence, ne pas se laisser impressionner par les mots. Être nature. Dites-moi tout de suite ce qu’est être sociologue, vous faites quoi Pierre Bourdieu, et vous servez à quoi ?” Souriant, Bourdieu répète sa leçon : le sociologue tente d’établir des régularités de manières d’être et d’en définir des principes. “Pourquoi les fils de professeurs par exemple, réussissent mieux que les fils d’ouvriers, précise Bourdieu. Non, c’est pas pourquoi, mais plutôt comment est-ce que ça se fait que ça se passe comme ça ?” 

Le présentateur enchaîne et pose la notion d’inégalité sociale sur la table, comme un mot-clé censé déclencher les hostilités : “Expliquez-nous, à nous qui ne sommes pas des familiers de votre œuvre, qu’est-ce que l’inégalité sociale et pourquoi elle existe ?” Bourdieu sort la boîte à outils et énonce les principaux facteurs de permanence de l’inégalité sociale : la transmission du capital financier grâce auquel un fils de riche “se reproduit et ne tombe pas ouvrier, même s’il fait des études pas terribles”, mais surtout la transmission du “capital culturel”, à savoir la maîtrise de la belle - bonne - langue, les livres de la bibliothèque familiale, la bonne volonté à l’égard du système scolaire, la docilité.

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Hochant la tête, le jeune intervieweur ne perd pas de vue son objectif : “Mais vous n’avez pas répondu à ma question, l’inégalité ça sert à quoi ?” Le sociologue écarte la question, trop “métaphysique” et donc pas du ressort de sa discipline. Surtout, elle charrie des enjeux politiques : justifier les inégalités, ce serait adopter la rhétorique de ceux qui veulent légitimer leur position dominante. En être conscient, explique alors Bourdieu, c’est déjà une façon de s’en défendre : 

C’est un des grands principes empiriquement validés : les gens ont tendance à dire que les choses sont bien quand elles vont bien pour eux. C’est une loi sociale pas très compliquée mais qui est vraie. C’est important de le savoir pour se défendre, il faut comprendre les déterminants sociaux de la personne qui parle. (…) C’est une loi simple mais très utile comme instrument de self-defense. Je dis souvent que la sociologie est un sport de combat. On s’en sert pour se défendre, essentiellement, on n’a pas le droit de s’en servir pour faire des mauvais coups. 

On connaît la postérité de la comparaison, le réalisateur Pierre Carles en fera le titre de son documentaire sur Bourdieu, portrait de l’intellectuel engagé. Dans un article consacré à cette visite, Joël Mariojouls, élu du groupe “Ensemble pour une gauche citoyenne” à Mantes-la-Jolie, analyse l’attitude du sociologue. En faisant part de son enthousiasme pour cette “expérience exemplaire” et complimentant le professionnalisme de son interlocuteur, Bourdieu est comme un “dominant dominé par sa domination, il ne sait qu’en faire”

“T’es venu pour te payer Bourdieu !”

Après l'émission de radio, place à la rencontre-débat, plus tard dans la journée. Près de 400 personnes se sont pressées au Centre culturel Le Chaplin du Val Fourré - un succès inattendu. Selon Joël Mariojouls présent dans l’assemblée, l’enjeu de la réunion se dessine rapidement : “il s’agit de définir le type de relations qu’il est possible de nouer entre l’invité et son public” et obtenir, d’un côté ou de l’autre de la scène, une forme de reconnaissance.

Stéphane Bernard, responsable de la librairie La Réserve à l’initiative de la rencontre, explique que le public n’était pas celui auquel Bourdieu s’attendait : "Bourdieu était un peu malade ce jour-là, je dis cela parce que ça a des conséquences sur le déroulé de la soirée. Quand Bourdieu fait une réunion face à un auditoire hostile ou, au contraire, très convenu, il y va avec sa grille de lecture. Là, il venait en pleine confiance mais les choses ne sont pas bien passées, du moins au départ. La salle était survoltée. Ça partait en cacahuète." Il sent que Bourdieu est un peu surpris par la situation et met du temps à l’analyser. “Les premières interventions venaient de caïds du quartier appuyés par la municipalité de droite.” Le libraire, qui connaît une bonne partie du public, est même contraint d’apostropher quelqu’un : “T’es venu pour te payer Bourdieu !”

L’homme à qui s’adresse Stéphane Bernard, c’est Mounir, directeur d’une salle de boxe. Du fond de la salle, il prend le micro et fait résonner le nom de “B-o-u-r-d-i-e-u” en appuyant chaque lettre ; la salle rit. C’est le “capital physique contre le capital culturel”, écrit Joël Mariojouls. Le boxeur s’en prend aux “psychiatres de banlieues” qui viennent tâter le terrain sans apporter de solution, mettant l’inaction politique et l’observation des sociologues dans le même sac. De quoi agacer Bourdieu qui n’hésite d’ailleurs pas à reprendre son auditoire : “Je vous demande de ne pas applaudir parce que la vérité ne se mesure pas à l’applaudimètre !” La rencontre est rythmée par des moments de questions classiques et des tentatives de déstabilisation, comme celle d’un jeune homme qui, sous l’effet de l’alcool, déboule dans l’allée en hurlant : “Ta mère, ta mère ! ta mèèèère !… Je suis jeune, j’ai 26 ans. (...) Tu sais ce qui se passe ? Tu vas mourir ! T’es mort ! Vous êtes tous morts ! Devineeez !”

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Les registres de discours entre Bourdieu et ses interlocuteurs sont parfois trop éloignés. Bourdieu ne semble pas s’en rendre compte, on le lui fait remarquer : “Parle la France !”, réclame Mounir. Lorsque Bourdieu se plaint en lançant qu’ils sont plus “emmerdants” que le syndicat des médecins qu’il a récemment rencontré, Hassan, un autre intervenant régulier, réplique : "Oui mais on a été énervé par rapport à votre vocabulaire. Excusez-nous, on n’est pas au même niveau que des médecins, hein ! (...) Il nous a comparés à des médecins, des médecins, bac+7, bac+8. On est au Val Fourré. On n’est pas là pour rien, hein ! C’est pas digne d’un sociologue de nous comparer à des médecins." Les interventions marquées par une forme d’anti-intellectualisme semblent particulièrement irriter le sociologue : 

Quelqu’un a dit si tu lisais Bourdieu, peut-être que tu trouverais des armes pour analyser tout ça (...), c’est pas pour faire de la pub : j’en ai rien à foutre ! C’est pour dire : faites attention de ne pas laisser votre indignation légitime, cent fois justifiée, vous aveugler et vous conduire à vous priver d’instruments de connaissance. 

Pour Bourdieu, pas question que se joue un combat du type “bourgeoisie vs “classe populaire. Évoquant La Double absence, Des illusions de l'émigré aux souffrances de l'immigré, d’Abdelmalek Sayad (Le Seuil, 1997), il s’emporte : “Il a écrit ce livre pour des gens comme vous ! Alors si vous refusez ça sous prétexte que c’est un intello, (...) vous êtes des cons, c’est pas possible !” Une grande partie de la salle applaudit, l’autre chahute.

Le professeur du Collège de France face au sociologue de gouttière

Une autre prise de parole va être remarquée, celle de Saïd Bahij, animateur culturel et artiste. Le front toujours plissé, Bourdieu écoute avec attention son témoignage :

Tous les jours on est insulté. On nous ramène des profs qui ont 20-22 ans, on leur dit vous devez passer dans la réserve, faire vos classes, et après vous pourrez retourner dans votre Toulouse natale ou dans votre Cantal !(...) On demande des lieux culturels, on nous répond par un grand hôtel de police avec des statues. Mais si vous enlevez les statues, vous allez voir l’agressivité qui est présente. La justice, elle assure que la paix de nos gardiens. Combien de bavures ? Que des coïncidences ! À Mantes, il a été mort sur la nuque, à Saint-Denis, pareil sur la nuque ! À Trappes, sur la nuque ! Qui nous défend ? Personne. On a eu des mouvements, ils ont été récupérés. Dans nos banlieues, il y a un RG au mètre carré, on peut rien faire ! Les flics, ils vous sortent vos surnoms ! Ils savent tout sur nous. On se retrouve esclaves de nous-mêmes. (...) Voilà, j’ai fini. Maintenant, si vous voulez parler à Bourdieu, c’est pas Dieu, c’est Bourdieu. Il faut pas se tromper !

La dernière phrase fait mouche. Saïd Bahij a pourtant failli ne pas venir. Il se souvient : “Des pseudo-intellos de la région ont ramené Bourdieu au quartier, et nous, les plus concernés, on était à peine au courant ! Ils avaient mis un rebeu devant la porte pour nous bloquer l’entrée du centre culturel où il y avait un débat sur l’inégalité ? C’est quoi ça ! Moi, je le connaissais de réputation, j’ai entraîné des gens, je leur ai dit ce mec-là, c'est quelqu'un d'important, il n'est pas venu pour rien.” Son allocution interpelle Bourdieu. Il le lui dit, lui reprochant néanmoins une conclusion qu’il juge trop pessimiste. “Peut-être qu’il faut faire des concessions entre nous pour avoir moins de concessions à faire à ceux qu’il faut combattre ?”, tente le sociologue, s’empressant d’ajouter qu’il ne cherche pas à “prêcher la fraternité”. La conversation ne s’arrêtera pas là. Il faut dire que Saïd Bahij a le sens de la formule. Quand Bourdieu vient à sa rencontre, il se présente comme un sociologue de gouttière :

Quand je dis à Bourdieu, “je suis un sociologue de gouttière”, c'est bien réfléchi, parce qu'il y en avait marre des gens qui se disent spécialistes de la banlieue, on en voyait au mètre carré. Le mot à l'époque, c'était les "gens du terrain", mais si vous êtes du terrain, moi, je suis du coin du recoin ! 

Bourdieu visite l’exposition qu’il monte à la Villette sur l’histoire des habitants du Val Fourré. “Ça m'a touché, se souvient Saïd Bahij. J'ai dit : voilà ma thèse de sociologie de gouttière. “De” Gouttière attention, je suis noble ! (rires) Il m'a même invité au Collège de France ensuite. Il me mettait à la tribune du colloque, me présentait… j’étais un peu intimidé, à l’époque. J’ai dit à Bourdieu que j’étais content d'être là parce que j'avais toujours refusé mon orientation en LEP (Lycée d’Enseignement professionnel) !”

20 ans après, rien n'a changé ? 

Tous en conviennent, la venue de Bourdieu ne pouvait avoir aucun effet magique. Comme le note Joël Mariojouls, énoncer les mécanismes de domination n’a pas le pouvoir de les abolir. Dans le journal local Paris Mantes Poissy daté du 4 décembre 1999, on pouvait lire “À l’espace culturel Le Chaplin, bourré à craquer, quelques mots ont suffi à mettre le doigt sur la contradiction dans laquelle se débat l’intellectuel”. L'intervention a pourtant été un succès. Mais en mettant un point d’honneur à ne pas passer pour un démagogue, Bourdieu pouvait parfois sembler hautain : “Je m’en fous… je ne vous fais pas des leçons pour votre bien. J’en ai rien à foutre !” 

Stéphane Bernard a eu l’occasion d’inviter d’autres “figures intellectuelles” dans la librairie La Réserve de Mantes, fermée depuis 2014. Mais la visite du 1er décembre 1999 a sûrement fait plus de bruits que les autres : 

C’était un événement parce qu’après les grèves 1995, le nom de Bourdieu était devenu, sinon familier, du moins connu des gens pas du tout spécialistes de sociologie. C'était en plein dans le moment où il avait ce statut d'intellectuel-phare, on va dire, ça n'a pas duré très longtemps.

Il se souvient notamment de cette sortie retentissante du sociologue, que l'on peut entendre dans le film de Pierre Carles : 

Je pense qu'il faut un mouvement social, c'est la seule façon. Tant qu'on brûlera les voitures, on enverra les flics. Il faut un mouvement social qui peut brûler les voitures mais avec un objectif.

L'avis du “sociologue de gouttière” est plus tranché, comme à son habitude : au Val Fourré, il n’y a eu “personne d’aussi balèze que Bourdieu !” Saïd Bahij est devenu réalisateur et est toujours engagé dans la mise en lumière de la situation des “banlieues” même si pour lui, ce mot ne veut rien dire. “Je rejoins Bourdieu, les gens qui vivent dans des zones urbaines importantes et pauvres, ils n'ont qu'une seule solution : s'en sortir par eux-mêmes, reprendre leur démocratie, ils connaissent mieux que tout le monde les manques et les besoins de là où ils vivent.” Il pense que la situation a empiré, en 2005, Mantes-la-Jolie connaissait de nouvelles émeutes, même si elles étaient moins importantes qu’en Seine-Saint-Denis. “Bourdieu, on est aujourd’hui dans son temps : l'État pénitencier, l'État policier, les “sous-philosophes” médiatiques, tout ça, raconte Saïd Bahij. Il faut savoir décoder. Bourdieu avait raison, derrière une émeute en banlieue, il y a une thèse...” 

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