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L'intelligence artificielle au service des ambitions de la Chine

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Un microscope conçu pour détecter les cancers grâce à l'intelligence artificielle est exposé sur le stand de Google à la World Artificial Intelligence Conference à Shanghai le 18 septembre 2018.
Un microscope conçu pour détecter les cancers grâce à l'intelligence artificielle est exposé sur le stand de Google à la World Artificial Intelligence Conference à Shanghai le 18 septembre 2018.
© AFP - AFP / STR

Repères. Aux yeux de Pékin, l’intelligence artificielle est l’instrument qui permettra à la Chine de retrouver son rang parmi les nations et face aux États-Unis : une course identique à la conquête spatiale a déjà commencé et pourrait (re)dessiner l’ordre international de demain.

C’est un nouveau rendez-vous dans le calendrier des conférences internationales mais il attire déjà les grands noms des nouvelles technologies. La 2e conférence mondiale sur l’intelligence artificielle (WAIC) ouvre ses portes ce jeudi à Shanghai, jusqu’à samedi. L’événement, qui accueille 200 orateurs et 400 exposants, compte des partenaires prestigieux - IBM, Amazon, Microsoft, Alibaba, Tencent pour ne citer qu'eux - et d’illustres intervenants tels que Elon Musk, PDG de Tesla et Space X ou encore Jack Ma, patron d’Alibaba, équivalent chinois d’Amazon. Depuis quelques années, la Chine multiplie ces conférences et investit massivement dans l’intelligence artificielle. Le but est assumé : déchoir les États-Unis de leur rang de première puissance mondiale. L'IA est vu comme l'instrument qui permettra au régime de renforcer son emprise sur la population tout en donnant au pays les moyens de ses ambitions sur la scène internationale.

L’IA : des réalités et des fantasmes

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“Celui qui deviendra le leader dans le domaine de l’intelligence artificielle sera le maître du monde”, déclarait Vladimir Poutine en septembre 2017 lors d’une rencontre avec des jeunes Russes. Cette affirmation aurait aussi bien pu être émise par la Chine, qui met tout en œuvre depuis quelques années pour maîtriser cette nouvelle technologie. Les colloques et autres congrès se multiplient dans les grandes villes du pays : Pékin, Shenzhen (“la Silicon Valley chinoise”) ou encore Shanghai, où se tient de jeudi à samedi l’une des conférences les plus courues sur l’IA dans le monde : la WAIC (World artificial intelligence conference).

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Le déclic a eu lieu en mars 2016, après un événement dont on aurait pu douter de la portée : la défaite du meilleur mondial au jeu de go, le Coréen Lee Sedol face à Alpha Go, l’intelligence artificielle conçue par Google. En Chine, le jeu de go est une institution et la victoire d’une firme américaine sur le meilleur humain de la discipline a été perçue comme une humiliation. Charles Thibout, chercheur à l’Iris et spécialiste de l’IA, évoque même un “instant Spoutnik”, référence au sentiment qu’avaient éprouvé les Américains en apprenant qu’un Soviétique avait réussi la première mission habitée dans l’espace

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Le budget annuel chinois dans l'IA dépasserait déjà celui des États-Unis

Rapidement, la Chine a mis les moyens pour rattraper son retard. “Le gouvernement chinois a dévoilé son plan de développement de l’IA en juillet 2017”, explique Charles Thibout. Le budget annuel initial était de 20 milliards de dollars avec une prévision à 60 milliards en 2025. Mais ces chiffres sont peut-être en dessous de la réalité : d’après le Pentagone, le budget annuel de la Chine serait déjà de 70 milliards de dollars. C’est bien plus important que les États-Unis - historiquement la grande puissance de l’IA - qui consacrent 4 milliards de dollars d’argent public à ce domaine annuellement”. Outre-Atlantique cependant, les investissements privés sont bien plus importants : "L’an dernier, les GAFAM ont dépensé entre 40 et 60 milliards de dollars en recherche et développement dans l’IA", indique Charles Thibout. 

Mais quel but poursuit la Chine en investissant autant d’argent ? “Il y a deux objectifs”, répond Charles Thibout. "Le premier, que je qualifie de réaliste, s’appuie sur des faits : l’intelligence artificielle est en train de monter en puissance grâce à une technique, l’apprentissage profond, qui devient de plus en plus efficace. Cela couvre la reconnaissance vocale et faciale notamment… Les applications se retrouvent dans la finance, en médecine (reconnaissance automatique de pathologies sur des radios, IRM, scanners, etc.) et dans le secteur militaire." Mais il y a un second objectif, plus fantasmatique : “La plupart des dirigeants politiques ont une vision erronée de l’IA”, estime Charles Thibout. “Ils confondent deux choses. L’intelligence artificielle faible, qui permet de reproduire des comportements basiques de l’être humain (via des procédés mathématiques) et l’intelligence artificielle forte, qui serait la reproduction totale de l’esprit humain dans une machine, y compris les sentiments, les affects. Aujourd’hui, cet aspect là n’existe pas." 

Pourtant, chez nombre de chefs d’Etats, l’IA est perçue comme l’arme suprême, qui prendrait la succession de l’arme nucléaire dans les esprits. Notamment grâce à la maîtrise des armes autonomes (les robots tueurs). Raisonnement erroné ? “L’IA va grandement améliorer les capacités de certains États - productivité, puissance militaire - mais à l’heure actuelle, cette technologie ne peut pas avoir l’effet dissuasif de la bombe atomique”, tranche Charles Thibout. 

En revanche, la dimension symbolique est extrêmement forte et ressemble à la course à l’espace entre États-Unis et URSS. En maîtrisant l’IA, on montre la valeur scientifique et technique d’un État. Le politiste français Stanley Hoffmann appelait cela ‘la pensée experte’ : la propension à vouloir résoudre tous les problèmes - y compris politiques ou sociaux - grâce à la technique. C’était l’apanage des États-Unis mais la Chine fait désormais de même.

En savoir plus : Chine : l’offensive high-tech

Pour mieux contrôler la société

La page d'accueil d'Alibaba, équivalent d'Amazon. En Chine, un internet parallèle s'est développé : les internautes utilisent les BATHX comme nous utilisons les GAFAM.
La page d'accueil d'Alibaba, équivalent d'Amazon. En Chine, un internet parallèle s'est développé : les internautes utilisent les BATHX comme nous utilisons les GAFAM.
© Radio France -

Pour autant, si la Chine montre de grandes ambitions en matière d’IA, elle le fait en développant un modèle très particulier : au service d’un “État-espion” (l’expression est de l’ancien chef de poste du MI6 à Pékin et Hong Kong, Nigel Inkster) qui utilise les nouvelles technologies afin de bâtir une nouvelle forme de totalitarisme, fonctionnant sur le numérique. “L’IA et les objets connectés sont utilisés pour mieux contrôler la société”, explique Charles Thibout. “Par exemple, la Chine met en place un système de crédit social qui note les individus en fonction de leur comportement”. Ce système national de réputation des citoyens doit entrer en vigueur sur tout le territoire en 2020 avec des conséquences très concrètes sur la vie des gens : interdiction de voyage en train ou en avion, exclusion d’écoles, restriction à l’embauche ou à l’obtention d’un prêt, etc. Autre exemple : Shanghai, qui accueille cette conférence sur l'intelligence artificielle, est la ville qui compte le plus de caméras de surveillance dans le monde d'après le South China Morning Post cité par Courrier International, pas moins de... Trois millions !

Cet écosystème chinois des nouvelles technologies est souvent qualifié de “grande muraille numérique” et pour l’instant, ce modèle a fait ses preuves. “La Chine a réussi à imposer son contrôle sur les trois couches du cyber espace”, pointe Charles Thibout, “la couche matérielle (serveurs, data centers, câbles sous-marins), la couche logiciel (la Chine a fait émerger des géants du web qui sont la copie conforme des GAFAM : les BATHX, pour Baidu, Ali Baba, Tencent, Huawei et Xiaomi) et la couche sémantique (le flux d’informations qui passe par internet)”.
Le pays peut aussi compter sur un avantage déterminant face aux États-Unis : “la Chine a accès à une réserve massive de données”, expliquait Joris Zylberman, rédacteur en chef d’un site d’informations et d’analyse sur l’Asie (Asialyst.com), lors d’une conférence sur l’IA donnée en mars 2018. 

Aujourd’hui, on compte environ 800 millions d’internautes chinois, qui possèdent dans leur grande majorité des téléphones portables, soit trois fois plus qu’en Amérique. En 2017, les consommateurs chinois ont dépensé 8 trillions de dollars, soit cinquante fois plus que les Américains. Le président Xi Jinping a fixé l’objectif que la Chine devienne le premier centre d’innovations au monde en 2030 et c’est inquiétant pour les États-Unis car la première puissance mondiale fonde sa puissance sur son avance technologique.

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Un manque de main d'oeuvre qualifiée

Mais la Chine a-t-elle les moyens de ses ambitions ? Pour l’instant non car elle manque de main d’œuvre qualifiée, estime Joris Zylberman : “en mars [2017], le pays comptait 50 000 experts en IA contre 850 000 aux États-Unis. Il y a donc une pénurie de talents mais le pouvoir en est conscient ; d’après le ministère chinois de l’industrie, il faudra former 5 millions de professionnels de l’IA si l’on veut atteindre les objectifs officiels”. Et force est de constater que la Chine monte en puissance dans ce domaine. D’après Bertrand Braunschweig, directeur de l’Institut national de recherche en informatique et automatique (INRIA), “les Chinois sont de plus en plus présents lors des grandes conférences (l’International joint conference on artificial intelligence, l'IJCAI, dont la 28e édition a eu lieu en Chine, à Macao, du 10 au 16 août dernier) ou dans les publications scientifiques”.

Et ce nouveau statut a été théorisé par le pouvoir chinois, qui a clairement annoncé la couleur en 2017 en publiant sa stratégie sur l’intelligence artificielle : rattraper son retard sur les États-Unis d’ici 2020, dépasser l’Amérique à partir de 2025 et dominer l’industrie mondiale en 2030. “Désormais, la Chine ne se conçoit plus comme inférieure aux Etats Unis”, précise Charles Thibout. “Jusqu’à présent, elle se plaçait dans une stratégie de guerre asymétrique - reconnaissant une position inférieure - mais aujourd’hui, elle veut dépasser les États-Unis, et l’IA peut servir cette ambition”.

“Pour l’instant, les dynamiques actuelles sont favorables à la Chine”, analyse Charles Thibout. “L’État chinois et le Parti communiste exercent un contrôle serré sur leurs firmes numériques et sur le monde académique, ce que Xi Jinping a théorisé comme une stratégie d’intégration civilo-militaire. Les États-Unis avaient un peu ce modèle jusque dans les années 1990 mais Bill Clinton a libéralisé le fonctionnement de l’État vis-à-vis de son système économique et aujourd’hui, il est beaucoup plus compliqué pour le gouvernement de maîtriser les investissements de recherche de ses entreprises. L’avenir est donc à une autonomisation des GAFAM et à une montée en puissance chinoise, à condition que le pays soit capable de soutenir sa croissance économique et de maintenir son modèle politique. Aujourd’hui, rien n’indique que la population veuille se révolter, tout le monde a peur et les instruments de contrôle social sont de plus en plus élaborés et féroces".