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L'intelligence artificielle bouleverse l'industrie du cinéma

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Sami Arpa, créateur d'un support d'IA pour le cinéma, commente les résultats d'un projet de film analysé par l'IA au Marché du film de Cannes, le 20 mai 2022.
Sami Arpa, créateur d'un support d'IA pour le cinéma, commente les résultats d'un projet de film analysé par l'IA au Marché du film de Cannes, le 20 mai 2022.
© Radio France - Fiona Moghaddam

Longtemps, elle n'a été qu'un personnage au cinéma. Mais de plus en plus, l'intelligence artificielle devient une actrice du secteur, facilitatrice ou remplaçante selon les cas, de métiers voués à évoluer. Rencontre avec des spécialistes de ce milieu au Marché du film 2022 de Cannes.

Désormais, l'intelligence artificielle n'est plus un simple personnage de cinéma. Elle apparaît de plus en plus dans le processus de création des films : aide au projet, élaboration de sous-titres, doublage, génération de foule dans une scène, vieillissement ou rajeunissement de visages... Certains outils ont été présentés lors du Marché du film à Cannes cette année. Rencontre avec des spécialistes de cette technologie, plus vraiment futuriste.

Une intelligence artificielle pour évaluer le succès d’un projet de film

Ce jour-là, la grande salle de conférence du Marché du film est bondée. Sur l’estrade, se succèdent tour à tour des producteurs venus présenter leur projet de films. Quelques secondes plus tard, derrière eux, une série de chiffres apparaît sur l’écran, indiquant le potentiel de réussite du film présenté.

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Sami Arpa, le PDG de Largo, une start-up installée en Suisse, commente les résultats. Il a présenté pour la première fois l’idée d’un support d’intelligence artificielle à Cannes en 2019; trois ans plus tard, il revient avec sa concrétisation.

"D’abord, c’est un outil d’assistance, l’intelligence artificielle ne remplace pas le processus créatif, tient-il à préciser. Les producteurs ou les distributeurs peuvent l’utiliser et analyser leur projet à tous les stades : du développement à la distribution. Par exemple, au stade de la pré-production, ils peuvent télécharger le scénario de leur film dans le système et le système leur fournit automatiquement des informations sur le contenu, le casting choisi, et aussi des résultats potentiels au box-office ou sur les plateformes de streaming ou encore le type d’audience qui pourrait être intéressée par le film."

Pour permettre à cette intelligence artificielle d’analyser n’importe quel projet, 60 000 films lui ont été présentés, tous genres confondus, des bons mais aussi des mauvais ou en tout cas considérés comme tels. Pour le moment, ces œuvres viennent uniquement d’Europe, d’Amérique du nord et d’Amérique latine. Des films qui n’ont jamais abouti et sont restés à l’état de scénario ont aussi été inclus, de manière à ce que l’intelligence artificielle soit plus efficiente. Ses résultats avoisinent les 80% d’efficacité, avance Sami Arpa.

Informaticien mais aussi cinéaste, Sami Arpa a vu le potentiel de cette innovation en observant ce qui existe déjà chez les plateformes. "Amazon et Netflix utilisent beaucoup de données, d’innovation, a constaté le fondateur de Largo. Et cela perturbe l’industrie. Ces données et technologies ne sont pas disponibles pour les autres. C’était donc notre mission : créer une technologie disponible pour toute l’industrie."

Sans révéler les chiffres précis, le PDG l’affirme : des centaines de producteurs utilisent aujourd’hui son intelligence artificielle et en un an, environ 1 000 projets sont passés sous son analyse. C’est le cas par exemple du projet de film de Francisco Hervé, un producteur chilien, impressionné par le dispositif, qui juge "extraordinaire un ordinateur qui parle de votre projet". L’intelligence artificielle a par exemple donné des chiffres pour savoir si l’acteur choisi correspond au personnage... Et Francisco Hervé entend bien l’utiliser pour convaincre "ses partenaires que notre film sera un succès, même si ce n’est pas moi qui le dis mais l’ordinateur !"

33 min

En France, le CNC aide au développement de l’IA

En France, pour accompagner les entreprises qui développent de telles technologies, le CNC – Centre national du cinéma et de l’image animée – met en place divers accompagnements, surtout pour les outils. "C'est un accompagnement dans le risque, précise Vincent Florant, directeur du numérique au CNC, car les projets sont souvent assez risqués et mettent parfois du temps à se rentabiliser".

Vincent Florant est le directeur du numérique au CNC
Vincent Florant est le directeur du numérique au CNC
© Radio France - Fiona Moghaddam

Une aide sur les effets visuels a aussi été instaurée pour aussi inciter les producteurs à utiliser ces technologies. Et un accompagnement à la formation a été lancé. Le CNC espère attirer des profils encore éloignés de ce milieu et estime que le nombre d’emplois dans la filière va doubler d’ici 2030. Au CNC, huit millions d’euros sont dédiés chaque année aux projets innovants et techniques dans leur ensemble ainsi que dix millions d’euros d’aides à la production.

Mais l’arrivée de l’intelligence artificielle ne risque-t-elle pas d’entraîner une disparition de certains emplois comme les traducteurs ou les doubleurs ? "Ils ne disparaîtront pas de sitôt" assure Sten Saluveer, le responsable de Cannes Next, la branche dédiée aux innovations au Marché du film de Cannes. "Dans un premier temps, ce qui risque de disparaître sont les choses les plus manuelles, comme ce qui est de la synchronisation, ce genre de choses très mécaniques. Mais il y aura toujours un humain qui devra superviser le processus car l’intelligence artificielle n’est pas très bonne pour prendre des décisions contextuelles."

Il cite alors l’exemple du célèbre traducteur de films coréens Darcy Paquet. Dans le film Parasite, il a inventé un mot pour désigner un plat de nouilles coréen. "Nous avons besoin d’une intervention humaine pour cela, pour savoir pourquoi cette décision créative est mieux qu’une autre. Mais pour ce qui est de la conversion, de l’automatisation, de la préparation d’éléments pour des décisions éditoriales, il existe déjà des solutions qui permettent de gagner des milliers d’heures de travail et je pense que c’est vraiment bien."

58 min

Plongée dans le métavers

"Le cinéma se nourrit de ce qui se passe dans le jeu vidéo où ces technologies sont très présentes, depuis plus longtemps et le cinéma, l’animation, le jeu vidéo se répondent. Il y a une convergence très intéressante sur les technologies. Même si au final, les œuvres sont très différentes et la façon dont les créateurs se saisissent de ces outils est très différente" constate Vincent Florant du CNC. Et tout comme dans le jeu vidéo, la technologie du métavers gagne peu à peu l'industrie cinématographique.

Sten Saluveer, de Cannes Next, n'hésite pas à parler de "nouvelle ère" qu'il qualifie de "réalité rendue en temps réel". "C’est en temps réel dans le sens où cela se passe maintenant. C’est vrai ou du moins cela l’est visuellement. Et c’est fabriqué par ordinateur. Cette nouvelle technologie devient très accessible. Désormais, au lieu de tourner dans le désert ou au bord de la mer, vous pouvez reproduire ces endroits de manière très réaliste n’importe où. Cela va changer le type de films que l’on voit, le type de créativité et cela va aussi changer la fabrication des films, la manière dont ils sont financés ou produits."

Sten Saluveer est le responsable de Cannes Next au Marché du film à Cannes
Sten Saluveer est le responsable de Cannes Next au Marché du film à Cannes
© Radio France - Fiona Moghaddam

Mais si pour une scène qui se déroule à Paris, New York ou Séoul, plutôt que d’être sur place, les acteurs et actrices sont plongés dans le métavers, le cinéma ne va-t-il pas perdre de son authenticité ?

Une question très philosophique pour Sten Saluveer, qui est certain "que le cinéma va encore beaucoup changer". Il prédit l’arrivée d’un "méta-cinéma" où le spectateur pourra en quelque sorte prendre part au film.

4 min