Publicité

L’investiture des présidents américains : un rite démocratique devenu événement populaire

Par
Image publiée en 1898 représentant la cérémonie d'investiture du président des États-Unis sur les marches du Congrès à Washington.
Image publiée en 1898 représentant la cérémonie d'investiture du président des États-Unis sur les marches du Congrès à Washington.
© Getty - Universal History Archive

C’est un rendez-vous qui n’a jamais été manqué depuis 1789. Tous les quatre ans depuis 230 ans, le nouveau mandat des présidents américains commence par une cérémonie d’investiture ; un rituel de la vie politique devenu incontournable au fil du temps.

Tous les quatre ans, la république états-unienne met en scène l’entrée en fonction de ses présidents à l’aube de leur nouveau mandat. Qu’il s’agisse de leur première fois ou d’une réélection, le rituel est immuable : le commandant en chef élu quelques semaines plus tôt prête serment en récitant 35 mots qui n’ont pas varié depuis 1789. Ce mercredi 20 janvier 2021, Joe Biden sera le 46e Américain à les prononcer. Mais pour le reste, le “jour de l’inauguration” n’est pas un événement dont le déroulé est gravé pour toujours. Événement politique et diplomatique aussi bien que pop et mondain, il permet à celui qui en est le héros de lancer son mandat mais aussi de marquer les mémoires. 

35 mots qui font un président

Comme toutes les fois précédentes, le moment fort de la cérémonie aura lieu à midi, lorsque Joseph Robinette Biden prononcera les 35 mots du serment qui feront de lui le nouveau président :

Publicité

I do solemnly swear that I will faithfully execute the office of President of the United States, and will to the best of my ability, preserve, protect, and defend the Constitution of the United States

Je jure solennellement que j'exécuterai fidèlement la charge de président des États-Unis et que du mieux de mes capacités, je préserverai, protégerai et défendrai la Constitution des États-Unis

Lithographie représentant la prestation de serment du premier président américain, George Washington, en 1789.
Lithographie représentant la prestation de serment du premier président américain, George Washington, en 1789.
© Getty - Universal History Archive / Lithographie Currier & Ives (1876)

Cette phrase n’a pas changé depuis la première fois où elle a été prononcée le 30 avril 1789 par George Washington, et pour cause ! Elle figure texto à l’article 2, section 1, clause 8 de la Constitution ; le document juridique le plus sacré de la république américaine. Quelques mots loin d’être des paroles en l’air car ils sont énoncés systématiquement par le président lors de chaque début de mandat. 

En 2009, Barack Obama avait même préféré répéter son “oath of office” (“serment d’office”) en petit comité en raison d’un cafouillage lors du prononcé officiel : le président de la Cour suprême qui faisait prêter serment au nouveau président ayant interverti deux mots. “Les juristes ont conseillé de refaire, par prudence, la cérémonie en privé, pour éviter les contestations”, écrivait alors Corine Lesnes, la correspondante du Monde à Washington. 

Par ailleurs, tous les présidents ajoutent "so help me God" à la fin de leur serment ("avec l'aide de Dieu") mais cette phrase ne figure pas dans la Constitution.

Un rite politique devenu tribune

Mais en dehors des mots à prononcer dans la prestation de serment, les Pères Fondateurs n’ont pas décrit comment devait se dérouler l’événement. Afin d’y instaurer de la solennité, le premier président décide qu’il aura lieu devant le Congrès, siège du pouvoir législatif, qui est alors installé à New York. George Washington y instaure aussi la tradition du discours d’investiture même s’il n’est “pas un bon orateur et n’aime guère les grandes déclarations”, écrivent les Echos en 2017 : “il y livre sa vision du sain fonctionnement des jeunes institutions. Quatre ans plus tard, pour son second discours, cette fois à Philadelphie, la solennité n’est plus de mise : l’exercice est expédié en quatre phrases.” 

En 1801, l’événement est relocalisé dans la capitale Washington, DC où il est demeuré depuis : il s’agit alors de la première alternance politique de la jeune démocratie et le nouveau président Thomas Jefferson veut rassurer : “Les opinions minoritaires bénéficient des mêmes droits que la majorité, protégés par la même loi, et violer ce principe serait une oppression”

En 1865, la cérémonie a lieu pour la première fois sur les marches du nouveau Capitole encore inachevé (le même qu’aujourd’hui) : un événement qui marque la continuité d’une république qui aurait pu disparaître en raison de la guerre de Sécession. Lorsqu’il prête serment le 4 mars de cette année-là, Abraham Lincoln n’a pas encore obtenu la capitulation des états esclavagistes. Ces derniers signent leur reddition un mois plus tard, le 9 avril, et Lincoln est assassiné le 14 avril par un sudiste déçu (John Wilkes Booth, qui avait assisté à la prestation de serment du président).

Photo prise le 4 mars 1865 à Washington le jour de l'investiture d'Abraham Lincoln pour son deuxième mandat. Le Capitole était alors encore en construction.
Photo prise le 4 mars 1865 à Washington le jour de l'investiture d'Abraham Lincoln pour son deuxième mandat. Le Capitole était alors encore en construction.
© Getty - Fotosearch / Intermittent

Par la suite, les présidents se saisissent de l’occasion pour tenter de marquer la mémoire et les esprits : “La seule chose que nous ayons à craindre, c’est la crainte elle-même” (Franklin Roosevelt en 1933 à propos de la Grande Dépression), “Ne demandez pas ce que votre pays peut faire pour vous, mais ce que vous pouvez faire pour votre pays” (John Kennedy en 1961), “L’État n’est pas la solution à notre problème, l’État est le problème” (Ronald Reagan en 1981), “L’État n’est pas le problème et l’État n’est pas la solution. Nous - le peuple américain - sommes la solution” (Bill Clinton en 1997), “Une nation ne peut pas prospérer pendant longtemps lorsqu’elle ne favorise que les nantis” (Barack Obama en 2009), “Ce carnage américain s’arrête ici et maintenant” (Donald Trump en 2017).

Jusqu’en 1933, l’”Inauguration Day” avait lieu systématiquement le 4 mars, sur décision du Congrès de la Confédération, l’organe qui gouvernait les États-Unis entre 1781 et 1789. Il s’écoulait alors un délai de quatre mois entre le jour du vote (qui a toujours lieu “le premier mardi après le premier lundi de novembre”) et l’entrée en fonction. La durée était jugée nécessaire à la fin du XVIIIe siècle pour laisser le temps au nouveau président de se préparer mais elle fut jugée trop longue et néfaste à l’action de l’État par la suite (les Américains surnomment la période de transition la “lame duck session” : la “session du canard boiteux"). En 1933, le XXe amendement à la Constitution a avancé l’investiture au 20 janvier (mais si ce jour tombe un dimanche, la cérémonie publique est décalée au lendemain, le 21).

Un événement populaire et planétaire

Au fil du temps, l’investiture est aussi devenue un événement médiatique : 42 millions de téléspectateurs pour Reagan en 1981, qui détint le record jusqu’en 2009 quand Obama fit encore mieux, l’événement résonnant “jusqu’au petit village du Kenya d’où vient mon père”, déclara le nouveau président. Cette année-là, il finit venir près de 2 millions de personnes dans la capitale et sur le National Mall, cette immense esplanade qui fait face au Capitole, où les présidents prêtent serment.  

Donald Trump arrivant sur la tribune où il va prêter serment le 20 janvier 2017 à Washington.
Donald Trump arrivant sur la tribune où il va prêter serment le 20 janvier 2017 à Washington.
© AFP - Brendan Smialowski

Car la popularité de l’impétrant se mesure aussi à la taille de la foule qui brave l'attente et le froid de janvier (-14 degrés pour Reagan en 1985 qui rapatria la cérémonie en intérieur, -6 degrés pour Obama en 2009). En 2017, le sujet fut d’ailleurs l’objet d’une controverse : les médias notant, photos à l’appui, que le public était venu moins nombreux pour Trump que pour Obama. L’information avait mis en fureur le nouveau président et l’une de ses conseillères avait même inventé l’expression “faits alternatifs” afin d’expliquer que la foule était beaucoup plus nombreuse qu’il n’y paraissait.

56 min

En plus de la prestation de serment, le public peut aussi assister au défilé sur Pennsylvania Avenue, qui relie le Capitole à la Maison Blanche. Le président en profite souvent pour faire quelques pas en dehors de sa limousine blindée mais lourdement encadré par les services de sécurité. L’investiture est également l’occasion d’écouter certains des plus grands artistes chanter, pour peu qu’ils soient du bord du président : Aretha Franklin en 2009, Beyoncé en 2013 ou Lady Gaga en 2021 sont quelques-unes des chanteuses qui ont accompagné cet événement. Mais cette année, l'événement sera très différent : Washington est quadrillé par les forces de l'ordre et le public sera remplacé par des drapeaux sur le Mall. "Généralement, tout est très paisible et festif", explique Jim Bendat, historien et auteur de Democracry's big day, the inauguration of our president, 1789-2013 (Le grand jour de la démocratie, l'inauguration de notre président, 1789-2013). "L'idée est de célébrer la transmission pacifique et ordonnée du pouvoir mais cela n'aura pas lieu cette année en raison du coronavirus et de l'attitude de Donald Trump".

Pour afficher ce contenu Youtube, vous devez accepter les cookies Publicité.

Ces cookies permettent à nos partenaires de vous proposer des publicités et des contenus personnalisés en fonction de votre navigation, de votre profil et de vos centres d'intérêt.

Habituellement, l’Inauguration Day est aussi un événement mondain. Les plus hautes autorités sont rassemblées autour du président sur le podium construit pour l’occasion devant le Capitole : élus du Congrès (sénateurs et représentants), juges à la Cour suprême, gouverneurs des 50 États américains et anciens présidents (sauf Trump en 2021, le premier à boycotter l’investiture de son successeur depuis Andrew Johnson en 1869)... Après la cérémonie, une série de bals est donnée (sauf cette année à cause du Covid) et la place se monnaye très cher : jusqu’à 50 000 dollars le forfait de quatre jours pour assister aux célébrations inaugurales.

L’événement est calibré pour célébrer l’unité du peuple américain et la continuité de ses institutions mais parfois, le consensus est brisé. En 2005, des familles de soldats tués en Irak avaient pris place le long du défilé et tourné le dos au président Bush lors de son passage : un désaveu mis en scène pour la télévision afin de dénoncer les mensonges du gouvernement américain sur les motifs de la guerre. En 2017 à la tribune, Trump avait aussi évoqué “un carnage américain” pour qualifier la période précédant son mandat : propos fort peu diplomatiques sur les années Obama, en présence de ce dernier. 

En 2021, Trump rompt aussi une énième norme de la démocratie américaine en boudant l’investiture de son successeur. "Habituellement, le président sortant accueille le nouveau venu à la Maison Blanche le matin et ils prennent un café et des patisseries ensemble", note Jim Bendat. "Puis ils se rendent ensemble au Capitole et posent ensemble pour les photographes... Mais Trump continue de nier le résultat de l'élection du 3 novembre et de parler d'un vol !" L'ex homme d'affaires et président fait d'ailleurs l’objet d’une nouvelle procédure d’impeachment pour avoir incité ses partisans à occuper le Capitole le 6 janvier. Un geste sacrilège pour ce bâtiment devenu l’écrin de l’”Inauguration Day”.