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L'Iran utilise ses médias publics comme un moyen de répression de masse

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La propagande côtoie volontiers l'information sur la première chaîne d'Irib, le groupe audiovisuel public iranien, aux ordres du régime.
La propagande côtoie volontiers l'information sur la première chaîne d'Irib, le groupe audiovisuel public iranien, aux ordres du régime.
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À l’occasion de la Journée internationale pour le soutien aux victimes de torture, vendredi dernier, la Fédération internationale pour les droits humains (FIDH) a publié un rapport glaçant sur les confessions forcées, filmées et diffusées par la République islamique d’Iran à des fins de propagande.

La Fédération internationale pour les droits humains a recensé plus de 860 confessions forcées et contenus diffamatoires diffusés par les médias d’État iraniens entre 2009 et 2019. Pendant cette décennie, selon la FIDH, au moins 355 personnes ont fait des aveux sous contrainte et au minimum 505 autres ont été calomniées par les médias publics.

L’ONG a passé au peigne fin 150 programmes et 13 interviews de fond avec des victimes. Les conclusions s'étalent sur 57 pages sous le titre "État orwellien : les médias étatiques de la République islamique d’Iran comme un moyen de répression de masse".

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L’usage d’aveux forcés diffusés par les médias qui appartiennent à l’État a été systématiquement pratiqué par les autorités iraniennes pour réprimer la dissidence pour des décennies.

Adilur Rahman Khan, secrétaire général de la FIDH, insiste : "Il est temps que la communauté internationale exige que l’Iran cesse ses actions contraires au respect des droits humains."

Une manipulation de A à Z

Selon les témoignages des victimes, les confessions sont scénarisées du début jusqu’à la fin. Une pratique que confirme la ressemblance entre ce que disent les différents détenus.

Tout commence lors des interrogatoires par la justice iranienne, qui fonctionne toujours de manière coercitive. Les aveux sont obtenus après l’usage physique et mental de la torture, des gestes, des paroles inhumaines et dégradantes. Les méthodes varient selon les détenus. Les brutalités physiques vont de la flagellation à la suspension par les mains en passant par la chambre de torture avec estrapade et oubliettes. Les tortures morales sont elles aussi multiples : du confinement solitaire à la simulation d’exécution en passant par les menaces de viol. Les objectifs sont toujours les mêmes : extraire du détenu la reconnaissance de ses fautes coûte que coûte.

Dans une émission d'Irib News, le militant écologiste Kavous Seyed Emami, mort en prison, est présenté comme un agent de la CIA qui se serait suicidé pour ne pas avoir à avouer sa duplicité.
Dans une émission d'Irib News, le militant écologiste Kavous Seyed Emami, mort en prison, est présenté comme un agent de la CIA qui se serait suicidé pour ne pas avoir à avouer sa duplicité.
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Les programmes télévisés de propagande fonctionnent de la même manière. Ils s’adressent à tout le monde. Leur but : créer un effet dissuasif, réduire au silence les voix d’opposition, justifier la répression contre la dissidence et ses militants et promouvoir les récits officiels au pays et à l’étranger.

Ces "shows" accablent les victimes mais nuisent aussi à leur famille et à leur réputation. Pour beaucoup de victimes, ces programmes sont un moyen d’atteindre leur entourage. La majorité des personnes interviewées mentionnent l’usage illégal de leurs données personnelles et, pour la plupart d’entre elles, cette violation de la vie privée a été vécue "comme la partie la plus dommageable et traumatisante de leur expérience".

La justice bafouée

Les victimes racontent qu’elles endurent des actes de torture et des mauvais traitements destinés à les faire reconnaître devant la caméra qu’elles ont bien commis des délits, même si ce n’est pas vrai. Pour les victimes, c'est la double peine, car la diffusion de ces "aveux" ajoute une torture psychologique.

Ces programmes de dénigrement visent en priorité les défenseurs des droits humains, des journalistes, des militants des minorités ethniques, des dissidents politiques et des personnes qui disposent de la double nationalité.

C’est notamment le cas de Fariba Adelkhah. La chercheuse franco-iranienne a été condamnée à six d’emprisonnement pour atteinte à la sûreté de l’État, espionnage et autres accusations farfelues, alors que l’universitaire se bat pour la liberté scientifique. Une condamnation "inique", pour "des raisons strictement politiques qui ne la concernent en rien, ni elle ni l’exercice légitime de son métier", écrit son comité de soutien parisien. Le 9 juillet prochain, cela fera 400 jours qu’elle est derrière les barreaux.

La chercheuse au CNRS a été soumise à différentes formes de torture psychologique. Elle a aussi été maltraitée physiquement. C’est ce que révèle le témoignage d’un détenu britannique, qui raconte :

Un de mes codétenus a vu Mme Adelkhah arriver en prison, frappée et tirée au sol par les cheveux, agonie d’injures et de coups par la police secrète.

Un système de violation des droits humains

Malgré plusieurs scandales qui ont révélé les mensonges des programmes télévisés et la méthode illégale mise en œuvre pour les produire, l’absence de système judiciaire crédible et de volonté politique ont permis aux différents acteurs de ces programmes diffamatoires et de fausses confessions de continuer. Aucun agent de l’État n’a été inquiété.

Dans son rapport, la FIDH documente sur la base de témoignages la manière dont l'IRIB (Islamic Republic of Iran Broadcasting), l’organisme de radiodiffusion de la République islamique d’Iran, qui détient le monopole des émissions de télévision et de radio, est devenu un moyen de répression de masse grâce à une étroite coopération avec l’appareil de sécurité du ministère des Renseignements et de la Sécurité nationale (Vevak) et avec l’organisation des renseignements du corps des Gardiens de la Révolution islamique. Tous participent activement à un système de violations des droits humains fondamentaux.

Rien n’est respecté : ni le droit à la liberté d’opinion et d’expression, ni le droit à un procès équitable, ni le droit à la sécurité et à la liberté, ni le droit à la vie privée.

"L’impunité dont bénéficie l’Iran pour avoir diffusé ces aveux forcés n’a que trop duré", dénonce Modammad Nayyeri, codirecteur de l'ONG pour les droits de l'homme Justice pour l’Iran (JFI).

Alors que la télévision publique iranienne diffuse en permanence des programmes qui sont le produit de tortures et d’intimidations, les journalistes de l’IRIB voyagent et travaillent librement en Europe, sans aucune conséquence.

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"L’Union Européenne doit suspendre l’entrée [sur son territoire] des fonctionnaires et reporters affiliés à l’IRIB ainsi que leurs activités jusqu’à ce que l’Iran s’engage à abandonner ces pratiques archaïques."

Un outil de répression très usité

Le mouvement de contestation qui a éclaté en Iran l’hiver dernier a été l’occasion pour Téhéran de renforcer la répression contre les journalistes, les défenseurs des droits humains et des étudiants afin de les empêcher de parler. On ne compte plus le nombre de personnes détenues au secret, soumises à des disparitions forcées et à toutes sortes de tortures.

"Des récits poignants de témoins laissent à penser qu’après avoir massacré des centaines de participants aux manifestations nationales, les autorités ont orchestré une répression à travers tout le pays destinée à instiller la peur et à dissuader les citoyens de raconter ce qui s’est passé", explique Philip Luther, directeur des recherches sur le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord à Amnesty International.

Le mouvement de contestation qui a éclaté en Iran l’hiver dernier en Iran a été l’occasion pour Téhéran de renforcer la répression.
Le mouvement de contestation qui a éclaté en Iran l’hiver dernier en Iran a été l’occasion pour Téhéran de renforcer la répression.
© AFP

Selon plusieurs sources indépendantes, les forces de sécurité ont effectué des rafles à travers le pays pour arrêter des citoyens à leur domicile ou sur leur lieu de travail. Des adolescents de 15 ans seulement sont détenus avec des adultes, notamment à la prison de Fashafouyeh, dans la province de Téhéran, tristement célèbre pour la torture et les mauvais traitements qui y sont pratiqués. Les personnes arrêtées sont également enfermées dans des écoles et des casernes militaires.

Le Guide suprême et le responsable du pouvoir judiciaire ont qualifié ces manifestants de "scélérats et d’émeutiers, associés à des puissances étrangères". Les médias étatiques ont réclamé la peine de mort contre les meneurs des manifestations.

Les témoignages des personnes arrêtées sont édifiants : interdiction de consulter un avocat et des proches du cercle familial, menaces d’utilisation de la torture, décharges électriques et enfermement dans un hôpital psychiatrique par des membres des forces de sécurité. De nombreux Iraniens avouent qu’ils se cachent, craignant pour leur vie. D'autant que les mauvais traitements commencent dès les arrestations. Les policiers frappent à coups de pied et de poing ou avec des matraques, quand ils ne tirent pas à balles réelles. 

La FIDH demande à la communauté internationale de reconnaître que ce que font les médias publics iraniens relève de "traitements cruels inhumains et dégradants". Elle propose que les États s’entendent sur l’application d’une "législation universelle" qui soutienne les victimes des campagnes de propagande de l’Organisme de radiodiffusion de la République islamique d’Iran et permette des poursuites judiciaires afin qu'il puisse être demandé réparation aux auteurs de ces actes cruels.