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L'obélisque de la Concorde : une cure de jouvence pour le plus vieux monument de Paris, hommage à Champollion

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 Au quatorzième étage de l’échafaudage, un test de nettoyage de l’obélisque, réalisé par le restaurateur de sculptures Bruno Szkotnicki, montre à quel point la pollution s’est incrustée au fil des décennies dans les creux des hiéroglyphes.
Au quatorzième étage de l’échafaudage, un test de nettoyage de l’obélisque, réalisé par le restaurateur de sculptures Bruno Szkotnicki, montre à quel point la pollution s’est incrustée au fil des décennies dans les creux des hiéroglyphes.
© Radio France - Benoît Grossin

Œuvre de plus de 3 300 ans, le monolithe offert par l'Égypte à la France au XIXe siècle va retrouver son éclat, grâce aux techniques les plus fines pour sa consolidation et son nettoyage. L'obélisque est restauré 200 ans après le déchiffrement des hiéroglyphes par Jean-François Champollion.

Depuis début janvier, le plus ancien édifice de Paris est camouflé, entouré d'un échafaudage, recouvert au moins jusqu'au mois d'avril d’une mystérieuse bâche jaune dorée réalisée par Jonathan Sobel, un jeune diplômé des Beaux-Arts de Paris. Son œuvre éphémère montre sur ses quatre côtés les grandes figures historiques liées au monolithe du temple de Louxor, installé en 1836 au centre de la place de la Concorde : le pharaon Ramses II qui l'a fait ériger au XIIIe avant J.-C., le vice-roi d'Egypte Méhémet Ali qui l'a offert à Charles X, lui-même représenté et Jean-François Champollion, le traducteur de la pierre de Rosette, en 1822. 

C'est pour rendre hommage au père de l'égyptologie, à l’occasion du bicentenaire en septembre 2022 du déchiffrement des hiéroglyphes, que le ministère de la Culture a décidé de lancer une restauration, la première de cette ampleur depuis soixante ans, dirigée par la Drac Ile-de-France qui assure la maîtrise d’ouvrage en tant que responsable de la conservation de ce monument historique. Parmi les principaux collaborateurs, le musée du Louvre apporte son expertise scientifique et technique et profite de l'échafaudage pour étudier de plus près les hiéroglyphes gravés dans la pierre.

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Le chantier d'un million d’euros est en très grande partie financé par un acteur majeur des opérations, la société Kärcher. Chargée notamment des méticuleux travaux de micro-sablage pour le monolithe, l'entreprise allemande habituée à travailler sur des monuments historiques, s'est engagée récemment dans la restauration de l'escalier en fer-à-cheval du château de Fontainebleau, en proposant également un mécénat de compétences.

L’obélisque, après une série d'analyses, n’est pas jugé en mauvais état, mais la pollution qui s’est incrustée dans la pierre au fil des décennies constitue une menace de détérioration. La restauration conduite avec beaucoup de soin par des spécialistes du patrimoine vise à la fois à consolider et à nettoyer le monolithe en granit rose égyptien de plus de 220 tonnes et haut de 23 mètres, sans oublier ni le socle et le piédestal de 10 mètres en granit rose de Bretagne datant du XIXe siècle, ni le pyramidion en bronze doré installé à son sommet à la fin des années 1990. Les travaux, emmarchement et grille de clôture compris, doivent s'achever à la fin du mois de mai.  

Depuis début janvier, l'immense bâche recouvrant l’obélisque sur la place de la Concorde, évoque sur ses faces quatre grands acteurs dans l’histoire du monument :  deux Egyptiens dont le pharaon Ramses II et deux Français dont Champollion.
Depuis début janvier, l'immense bâche recouvrant l’obélisque sur la place de la Concorde, évoque sur ses faces quatre grands acteurs dans l’histoire du monument : deux Egyptiens dont le pharaon Ramses II et deux Français dont Champollion.
© Radio France - Benoît Grossin

Une restauration étudiée de très près

"Rien de préoccupant ne justifiait d’accélérer ce chantier", affirme Antoine-Marie Préaut, le conservateur régional des monuments historiques. La restauration fondamentale permet selon lui à la Drac Ile-de-France, représentant l’État propriétaire de l'obélisque, de s’inscrire dans les célébrations du bicentenaire du déchiffrement des hiéroglyphes et d’anticiper la mise en lumière de la place de la Concorde, à l’occasion des Jeux olympiques de 2024 à Paris.  

Une fissure traversante historique de plus de 7 mètres détectée dès l'arrivée du monolithe à Paris au XIXe siècle est sous surveillance, grâce à des instruments de mesure depuis les années 2000. Cette fissure principale se dilate et se rétracte au gré des saisons. Mais globalement, Antoine-Marie Préaut assure que "l’obélisque ne présente aucun désordre structurel et aucun désordre de fond".  

Le chantier de restauration du monolithe de plus de 3 300 ans a fait l’objet en amont de nombreux tests, de relevés à l’aide de scanners 3D et d’observations, comme le montre cette photo prise le 15 février 2021.
Le chantier de restauration du monolithe de plus de 3 300 ans a fait l’objet en amont de nombreux tests, de relevés à l’aide de scanners 3D et d’observations, comme le montre cette photo prise le 15 février 2021.
© AFP - Ludovic Marin

Des relevés du monument réalisés à l’aide de scanners 3D pour confirmer sa bonne stabilité, ont permis aussi de déterminer précisément son état de conservation, très variable, d’une face à l’autre, en fonction de l’exposition aux intempéries ou à la pollution. Des microfissures, des parties dégradées, altérées ou qui se décollent suscitent une attention particulière, face aux risques d’aggravation que pourrait provoquer les variations climatiques. Un travail de consolidation avant toute opération de nettoyage est nécessaire "pour des pierres qui sont pulvérulentes et qui se desquament", confirme Élise Quantin, la directrice de l’agence de François Chatillon, l’architecte en chef des monuments historiques, maître d’œuvre de la restauration.

“Cet édifice est sous notre protection. Les techniques employées ont fait l’objet d’essais très pointilleux” : Laurent Roturier, directeur de la Drac Ile-de-France

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Et c’est avec le plus grand soin, la plus grande vigilance et la plus grande précaution que l’obélisque est "remis à neuf", contrairement à la précédente restauration faite en 1962 "avec des techniques un peu plus abruptes", souligne Antoine-Marie Préaut : "Tout est mis en œuvre pour éviter au maximum de porter atteinte à ce monolithe de 3 300 ans. En termes de temps de travaux, le chantier est assez court, quelques mois seulement, mais il implique une préparation en amont très longue. Depuis 2019, des tests, des méthodologies d’intervention ont été éprouvés avec les experts du LRMH, Laboratoire de recherche des monuments historiques et l’architecte en chef maître d’œuvre, pour vérifier l’innocuité des procédures et protocoles." 

L’analyse des dégradations de la pierre s’est faite sans aucun prélèvement. "Sur des matériaux aussi précieux, on ne peut pas se permettre de faire des carottages", explique la directrice du LRMH, Aline Magnien : "Nous avons utilisé une instrumentation non destructive, comme l’endoscope pour essayer de détecter des métaux dans la pierre, et d’autres techniques non invasives pour étudier notamment les décollements plus ou moins importants."

Et pour retrouver la teinte originelle du granit rose et gris d’Assouan, un échantillon extrait il y a une quinzaine d’années de la carrière d’origine en Égypte, lors d’un programme de recherche européen, sert de modèle. Il permet aussi, selon l’ingénieur de recherche du LRMH Jean-Didier Mertz, par comparaison, de voir que "certains grains sur le monolithe sont plus fragiles que d’autres, ceux à la coloration rose notamment. Ces minéraux d’un certain type sont à plusieurs endroits parsemés de nombreuses petites fissures."

À réécouter : Leçon inaugurale de Jean-François Champollion

L'utilisation des techniques les plus douces possibles

Au sixième étage de l’échafaudage qui en compte seize, le monument présente un grand nombre d'altérations comme le montre la restauratrice de pierre au département des antiquités égyptiennes du musée du Louvre, Sophie Duberson : "Des petites pastilles orange localisent des zones très fragiles qu’on voit très bien en lumière rasante, des zones de décollement de la pierre. En dessous, cela sonne creux. Ce vide sous-jacent, nous allons le combler au mieux, en injectant un coulis de consolidation, un silicate d’éthyle, de façon à redonner une cohésion à la surface de la pierre.__"

Ce silicate d'ethyle est appliqué à l'état liquide. "Il pénètre par capillarité dans le matériau", explique Jean-Didier Mertz, avant de sécher et de "restituer une dureté superficielle qui va permettre d'assurer la longévité de la consolidation. Sachant que nous avons deux objectifs, celui d'assurer le maintien des parties les plus fragiles prêtes à tomber et celui de redonner une cohésion matricielle sur les parties qui ont perdu de leur cohésion."

Au sixième étage de l’échafaudage, des zones très fragiles pointées par des pastilles orange, doivent être consolidées avant le nettoyage.
Au sixième étage de l’échafaudage, des zones très fragiles pointées par des pastilles orange, doivent être consolidées avant le nettoyage.
© Radio France - Benoît Grossin

Ce n’est qu’après cette opération délicate que le nettoyage pourra être mené, sans aucune utilisation d’eau. Résultat des essais, le micro-sablage par projection de silicate d’aluminium à basse pression, a été jugé comme la technique la moins abrasive pour l’épiderme de la pierre, au regard des pertes de matière quantifiées par scanner 3D. 

Sophie Duberson fait partie de l’équipe des quatre restaurateurs mobilisés pour la réalisation à partir du mois de février de ce nettoyage, avec le soutien de spécialistes de Kärcher qui suivent à la lettre les consignes de précaution, lors de leur intervention. 

A l’approche du bicentenaire du déchiffrement des hiéroglyphes, la figure de Champollion est présente dès l’entrée du chantier de restauration, fermé au public, sur la place de la Concorde.
A l’approche du bicentenaire du déchiffrement des hiéroglyphes, la figure de Champollion est présente dès l’entrée du chantier de restauration, fermé au public, sur la place de la Concorde.
- Benoît Grossin

La ministre de la Culture, Roselyne Bachelot, lors de sa visite le 17 janvier du chantier, en annonçant son coût d'un million d'euros, a évoqué "l_e mécénat extrêmement généreux, mécénat financier et mécénat technique_" de la société allemande qui prend en charge "pratiquement 84%" de la restauration.

“Redonner sa lumière, sa tonalité à cet obélisque qui subit les affres de la pollution” : Roselyne Bachelot, ministre de la Culture

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La restauration ne se limite pas au monolithe. Le socle et le piédestal datant du XIXe siècle haut de 10 mètres, comme le pyramidion de 3,6 mètres installé au sommet du monolithe en 1998 sur proposition de l'égyptologue Christiane Desroches Noblecourt, nécessitent un toilettage. Mais avec des techniques moins complexes, le socle et le piédestal en granit rose de Bretagne, moins anciens et moins altérés, vont être nettoyés à la vapeur chaude. Le pyramidion en bronze doré sera simplement dépoussiéré à l’éponge et comme le précise le conservateur régional des monuments historiques Antoine-Marie Préaut, "des reprises de feuilles d’or, ponctuellement, vont permettre de boucher des petits décollements liés principalement à des griffures de pigeons."

À lire aussi : Christiane Desroches Noblecourt : "L'Egypte ancienne, c'est le premier humanisme du monde"

Les hiéroglyphes nettoyés, mais moins visibles

Au quatorzième étage de l'échafaudage, l’état de la pierre ne nécessite pas d'opération de consolidation. Un test de nettoyage a pu être effectué, avant le véritable coup d'envoi des travaux, avec du silicate d’aluminium, "une poudre très très fine de 50 microns", précise le conservateur restaurateur de sculptures Bruno Szkotnicki. En suivant le protocole choisi, la projection de cet abrasif à faible pression a permis d’enlever tous les dépôts de pollution, sans altérer la surface du granit égyptien et, souligne-t-il, très rapidement : "Cette surface d’environ 1 m2 a été traitée en une heure et demie". 

En quinze jours seulement, le monolithe devrait être entièrement nettoyé. Mais ce travail n’en reste pas moins méticuleux. Pour ne pas affecter l’épiderme d’origine, des scanners 3D sont sans cesse utilisés. Pour Élise Quantin, la directrice de l’agence de François Chatillon, l’architecte en chef des monuments historiques, maître d’œuvre de la restauration : "C_’est l’innovation de ce chantier, dans la maîtrise des moyens de surveillance et de contrôle._ Les scanners 3 D permettent de vérifier l’état de l’épiderme avant et après nettoyage, à échelle microscopique et donc de mesurer précisément la pression à exercer, selon les zones.__"

Le test de nettoyage à gauche de la photo montre que les dépôts noirs provoqués par la pollution, quoique nocifs pour la pierre, mettent en valeur les hiéroglyphes, “comme le ferait un crayon noir pour le contour d’un œil".
Le test de nettoyage à gauche de la photo montre que les dépôts noirs provoqués par la pollution, quoique nocifs pour la pierre, mettent en valeur les hiéroglyphes, “comme le ferait un crayon noir pour le contour d’un œil".
© Radio France - Benoît Grossin

Le résultat est très net et pour cause, explique Bruno Szkotnicki : "La pollution est principalement constituée de résidus industriels et de gaz d’échappement des automobiles. Tous ces produits sont amalgamés par du gypse qui se cristallise dans les creux des hiéroglyphes et qui du coup soulignent les reliefs et donc les dessins, comme le ferait un crayon noir pour le contour d’un œil. Mais en enlevant ces dépôts nocifs pour la pierre, on perd en lisibilité pour les hiéroglyphes. On les voit beaucoup moins bien."

Une occasion de pouvoir mieux observer les hiéroglyphes, c’est ce qu'offre aussi le chantier de restauration aux experts, à l’image de Vincent Rondot, directeur du département des antiquités égyptiennes du musée du Louvre : "Quand nous sommes aussi près du monument, c’est moins le texte que nous considérons que la sculpture du texte et l'extraordinaire finition des hiéroglyphes__. Nous ne sommes plus du côté de la lecture, mais du côté de la paléographie des signes, c’est-à-dire l’étude de leur évolution, tout au long de l’histoire égyptienne. Étage par étage de l’échafaudage, nous pouvons voir tous les détails. J’ai été fasciné par un hiéroglyphe représentant un tamis pour nettoyer les céréales. En le faisant sauter en l’air, le vent emporte la balle du grain. Eh bien ! dans ce hiéroglyphe, tous les petits grains sont représentés !"

Après plus de deux ans de transport du temple de Louxor à Paris, l’obélisque offert par l’Egypte à la France a été érigé sur la place de la Concorde, le 25 octobre 1836, devant 200 000 personnes. Huile sur toile de François Dubois, musée Carnavalet.
Après plus de deux ans de transport du temple de Louxor à Paris, l’obélisque offert par l’Egypte à la France a été érigé sur la place de la Concorde, le 25 octobre 1836, devant 200 000 personnes. Huile sur toile de François Dubois, musée Carnavalet.
- RMN-Grand Palais / Agence Bulloz

Et si les hiéroglyphes une fois nettoyés seront moins visibles de loin, Vincent Rondot estime que le soleil reprend ses droits pour un monument qui parle de Rê, le dieu du soleil : "On revient à la conception-même des anciens Égyptiens de littéralement laisser la surface des quatre faces de l’obélisque, gravé assez profondément de ses hiéroglyphes, jouer avec la lumière."

L’importance du soleil s’illustre aussi sur son socle originel, avec un groupe sculpté de babouins, aux pattes avant levées. "Comme ils s’excitaient, criaient en tapant le sol au lever du soleil, les anciens Égyptiens en avaient fait des adorateurs du soleil", affirme Vincent Rondot. Ce socle de plus de 3 300 ans, conservé au Louvre depuis le XIXe siècle, n’avait pas pu être associé au monolithe, lors de son installation sur la place de la Concorde en 1836, pour des raisons de pudeur à l’époque, puisque en se dressant les babouins laissent apparaître leurs sexes... 

Le socle égyptien de l’obélisque datant de plus de 3 300 ans est cette année exposé au Louvre-Lens où débutera à l’automne l’exposition “Champollion. La voie des hiéroglyphes”.
Le socle égyptien de l’obélisque datant de plus de 3 300 ans est cette année exposé au Louvre-Lens où débutera à l’automne l’exposition “Champollion. La voie des hiéroglyphes”.
- Musée du louvre-Lens / Emmanuel Watteau

La restauration de l’obélisque, aujourd’hui, s’inscrit dans une année de célébration du bicentenaire du déchiffrement des hiéroglyphes par Jean-François Champollion : "Le mouvement fondateur de l’égyptologie, c’est-à-dire la compréhension complète de cette civilisation qui a été permise par le déchiffrement de la langue et de l’écriture", pour Laurence des Cars, la présidente-directrice du musée du Louvre qui programme deux grandes expositions. La première à Paris à partir du mois d’avril, Pharaon des deux terres. L’épopée des rois de Napata, va refléter les fouilles du Louvre menée depuis quelques années au Soudan, une exposition explique Laurence des Cars, "sur la part africaine de l’épopée des pharaons qui sont partis du Soudan actuel 700 ans avant notre ère pour conquérir l’Égypte et qui y ont régné pendant soixante-dix ans, en adoptant tous les codes de représentation de l’Égypte antique. C’est tout un pan nouveau de l’égyptologie d’aujourd’hui qui vient compléter les grandes recherches du XIXe siècle".  

Et c’est au Louvre-Lens à l’automne que débutera une exposition consacrée plus particulièrement au père de l'égyptologie, Champollion. La voie des hiéroglyphes, avec l’ambition pour les visiteurs souligne Laurence des Cars "de faire comprendre le cheminement intellectuel, scientifique de Champollion qui est une démarche comparatiste, avec le fameux décodage de la pierre de rosette. Montrer comment Champollion a trouvé la clef, en partant des langues sémitiques et du copte pour pouvoir déchiffrer les hiéroglyphes."  

Leur mystère a été percé le 14 septembre 1822, date à laquelle Champollion se serait écrié : "Je tiens l’affaire !

À réécouter : Champollion au Louvre : l’égyptologie au berceau