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L'oeuvre politique d'Andrzej Wajda à travers cinq grands films

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Andrzej Wajda au Festival international du film de Berlin pour "Katyn", en 2008
Andrzej Wajda au Festival international du film de Berlin pour "Katyn", en 2008
© AFP - John MacDougall

Disparition. Le cinéaste polonais Andrzej Wajda est mort. Son importante filmographie était pétrie de l'histoire de son pays. En 2003, le philosophe Alain Finkielkraut s'était entretenu avec lui à Varsovie. L'occasion de réécouter sa voix, et d'appréhender son oeuvre, politique autant qu'esthétique.

Il est mort à Varsovie à l'âge de 90 ans. Andrzej Wajda fut l'auteur de plus d'une cinquantaine de films : Cendres et Diamant (1958), son dyptique L’Homme de marbre (1977) et L’Homme de fer (1981), Le chef d’orchestre (1980), Danton (1982, avec Gérard Depardieu), Un amour en Allemagne (1983), Les Possédés (1988), Korczak (1990), Pan Tadeusz (1999), et plus récemment, L'Homme du peuple (2013). Tous, ou presque, tendaient à incarner une certaine mémoire polonaise face au mensonge communiste. En 2000, un Oscar lui avait été décerné pour l'ensemble de son oeuvre.

En 2003, l'émission Tout arrive avait demandé à Alain Finkielkraut de réaliser une interview d'Andrzej Wajda. C'est en Pologne (alors que celle-ci était en train d'intégrer l'Union européenne) que le philosophe avait rencontré le réalisateur, à l'Institut français de Varsovie. Réécoutez cet entretien en forme de portrait, où se dessine le parcours cinématographique de Wajda à travers l'évocation de cinq grands films de son cru :

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Andrzej Wajda dans l'émission "Tout arrive" en mars 2003

40 min

Durée : 41 min

1958 : Cendres et diamants, le film qui l’a fait devenir cinéaste.

Andrzej Wajda a toujours eu la vocation de marquer son œuvre avec l’histoire même de la Pologne. Son père, officier, avait été tué par la police soviétique durant le massacre de Katyn en 1940, avec d'autres officiers et intellectuels polonais. Comme tous ceux qui suivront, ce premier film remarqué de Wajda est donc politique.

En 2003, Alain Finkielkraut débutait son entretien en convoquant la dernière image de Cendres et Diamant : l’action se déroule en un seul jour, la Libération, le 8 mai 1945. Le héros, membre de la résistance nationaliste, a tué sur commande le secrétaire du Parti ouvrier. A son tour, il meurt touché par une balle, recroquevillé, en pleurs, dans une décharge, "une poubelle de l’histoire". Comme un pied de nez à une esthétique communiste qui se voulait antitragique.

"Quel était le slogan en 1945 ? "L’histoire, il faut bien la mettre à la décharge." Donc ce jeune homme, lui aussi, devait aller à la décharge. C’était tout à fait conforme aux attentes, voilà le châtiment qui attendait chacun de ceux qui oseraient lever la main contre le pouvoir communiste." Andrzej Wajda

C'est à partir de ce film que Wajda estime être devenu cinéaste : "Je n’étais pas du tout sûr que c’était là mon métier définitif. Le travail que ce film représentait, c’était aussi une partie de notre vie. Moi aussi j’étais dans la Résistance. Par une coïncidence heureuse, je ne me suis pas retrouvé dans la même situation que le héros de Cendres et Diamant_, mais je comprenais parfaitement ces garçons pour qui la guerre n’avait pas fini, comme ils le souhaitaient, par la victoire, par le triomphe de la bonne cause._"

Pourtant, dès ce premier long-métrage, la censure a frappé à sa porte. Le jour de la projection, quelqu'un qui se présente en déclinant non pas un nom, mais un numéro de matricule, téléphone chez lui… L'inconnu lui demande de se rendre au cinéma où son film allait être projeté, et d'en éliminer la dernière scène. Wajda résiste : "Je savais qu’il me fallait seulement supporter ces quelques heures qui me séparaient de 19 heures, l’heure de la projection. Parce que quand le film commencerait, avec le titre, Cendres et Diamant_, il porterait déjà le sceau du parti, et personne ne pourrait plus y toucher._"

"C'est un film qui a résisté à la censure. On y voit pourtant un membre de la résistance nationaliste qui a participé à l’insurrection de Varsovie, à qui la victoire échappe parce que ce jour de paix défilent des soldats russes en Pologne, et donc qui continue la guerre sous la forme de la guerre civile, contre les communistes." Alain Finkielkraut

Samson (1961) et Korczak (1990) : la tragédie des Juifs de Pologne

L'histoire de la Pologne est omniprésente dans les films de Wajda. Mais il s'agit d'une histoire soustraite à l’histoire officielle : la guerre, l'insurrection de Varsovie, les lendemains de la guerre, mais aussi l'autre aspect de la guerre qu’a été la tragédie juive.

Samson (1961) relate ainsi l'histoire d’un jeune Juif qui se terre pendant l’Occupation nazie, mais à l’extérieur du ghetto. Fatigué de se cacher, il souhaite rejoindre ce ghetto, mais celui-ci est écrasé avant qu'il puisse mettre son projet à exécution. Le jeune Juif meurt dans les rangs de la Résistance polonaise communiste, qu'il a ralliés.

Korczak (1990), qui a suscité de nombreuses polémiques en France (notamment portées par la voix de Claude Lanzmann) évoque la vie du médecin Janusz Korczak, Juif patriote polonais qui prend soin d'orphelins du ghetto de Varsovie et les accompagne en déportation afin de les protéger, allant jusqu'à mourir avec eux : "Je pense qu’il est difficile aux gens qui ont vécu ou ont eu des proches qui ont vécu l’holocauste, de garder l’objectivité en voyant ce type de films. Il faut le comprendre", estime Wajda. Pour les Juifs polonais de France, ce film faisait la part trop belle aux Polonais.

Dans cette émission, Wajda raconte avoir été empêché d’écrire un texte sur la collaboration de la police polonaise avec les nazis, pour la télévision, : "Je pourrais bien vous citer dix récits qui portent sur ce thème mais qui n’ont jamais été tournés. Même si, pendant ces 45, presque 50 ans, nous avons fait de notre mieux pour faire de tels films. Mais non, le pouvoir voulait débarrasser la population de tout doute."

"Quelle était la position du pouvoir ? Que voulaient dire les communistes après la guerre ? Ils voulaient dire : 'Pas de règlement de comptes. Les Polonais ont été formidables, ils se sont bien battus, il n’y a pas eu de collaborateurs, donc pas de règlements de comptes, ce n’est pas nécessaire.'" Andrzej Wajda

Raison pour laquelle la révélation tardive de la participation de civils polonais au massacre de Jedwabne, en juillet 1941, et les excuses aux Juifs polonais du président Aleksander Kwaśniewski en 2001, agitèrent tant la Pologne.

"Je pense qu’il faut faire l’impossible pour que ce qui a eu lieu soit révélé." Andrzej Wajda

L’Homme de marbre (1977) : concilier engagement politique et esthétique

Pour Alain Finkielkraut, L'Homme de marbre est "un film qui a une grande force politique sans abdiquer aucune exigence artistique. Il y a là une sorte de coalescence entre l’art et la politique, qui s’est rarement rencontrée."

Un moyen de composer avec la censure, tout en défendant la culture contre le pouvoir totalitaire russe ? Car Wajda se targue de vouloir faire tomber les ciseaux de la main des censeurs : "[Il faut] que ceux-ci disent : 'C’était tout à fait imprévu, un film comme celui-là… on n’y pensait pas ! Comment est-ce possible ?'"

Krystyna Janda and Jerzy Radziwilowicz  dans "L'Homme de fer", 1981
Krystyna Janda and Jerzy Radziwilowicz dans "L'Homme de fer", 1981
© Sipa - NANA PRODUCTIONS

Dans L’Homme de marbre, un maçon stakhanoviste s’adresse à son gouvernement : "C’est l’unique film de ce côté du mur de Berlin à revendiquer le droit de l’ouvrier", affirme Wajda. Le scénario en avait été écrit 12 ans avant la première projection. C'est le ministre de la Culture et vice Premier ministre de l'époque, qui aide le cinéaste à le tourner et l'introduire dans les salles de cinéma.

"Au moment de l’écroulement du mur de Berlin, c’était la fin de l’intérêt porté aux films polonais. (…) Il y avait des milliers de lapins qui avaient là leur abri, qui vivaient en liberté. Quand le mur s’est effondré, les lapins ont pris la fuite : une partie a été écrasée par les voitures, une autre partie a été attrapée par les gens qui voulaient en faire du pâté. Voilà notre histoire. Nous nous cachions derrière le mur de Berlin." Andrzej Wajda

Pan Tadeusz (1999) : commencer une nouvelle page

"C’est de la pure folie parce que les dialogues sont rimés, c’est de la poésie. Sept millions de personnes l’ont vu, plus que des films américains. Alors on voit bien que le public polonais cherche pour lui quelque chose. Les gens regardent les films américains mais ils cherchent aussi un refuge dans notre vieille littérature, dans notre univers ancien." Andrzej Wajda

Ce film, qui raconte l'affrontement de deux familles en Lituanie en 1812 (alors que la Pologne est rayée de la carte), est-il symptomatique de la nostalgie de Wajda pour une œuvre qui aurait été plus libre de la polonité ? "C’est certain, mais la question est posée trop tard. Il y a 40 ans, au moment où je faisais Cendres et Diamant et où j’aurais pu aller en Amérique refaire ma vie, j’aurais pu me poser cette question. Mais je ne regrette pas", répond le cinéaste.

"J’ai compris que tous les projets que je n’ai pas réalisés à cause de la censure, ou faute d’un scénario, n’ont aucune importance aujourd’hui. La seule voie qui m’attend, c’est de commencer une nouvelle page. Et tout d’un coup j’ai compris que Pan Tadeusz, à coup sûr, c’était beau. Je ressens une peur devant ce qui vient, car nous ignorons ce qui nous attend. Cette peur fait que nous voulons nous transporter dans le monde de l’enfance. Notre univers de l’enfance, c’est justement Pan Tadeusz.

"Toute la question est de savoir si Shakespeare est supérieur à une paire de bottes" écrivait Dostoïevski, cité par Finkielkraut dans son livre La Défaite de la pensée (1987). "Les Polonais pensent la même chose, affirmait Wajda à la fin de cet entretien, Maintenant il y a des chaussures, mais il n’y a pas de romans, il n’y a pas de films, il n’y a pas de pièces dans les théâtres. Et autrefois, l’art polonais était en abondance. Mais je pense que l’un n’a rien à voir avec l’autre. Je ne pense pas que ce soit les chaussures qui tuent l’art. Je pense seulement que nous ne parvenons pas à nous retrouver dans cette nouvelle situation."

Dans le journal de 12h30 de ce 10 octobre, Antoine Guillot rendait hommage au "dissident officiel" qu'était Andzrej Wajda :

Antoine Guillot rend hommage à Andrzej Wajda dans le journal de 12h30 du 10-10-2016

25 min

Durée : 2min40