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L'OMS sans les USA

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Donald Trump s'est fâché : "Les contribuables américains ne paieront plus les 400 à 500 millions de dollars par an à l'OMS, alors que la Chine ne fait qu’un chèque de 40 millions de dollars, même moins".
Donald Trump s'est fâché : "Les contribuables américains ne paieront plus les 400 à 500 millions de dollars par an à l'OMS, alors que la Chine ne fait qu’un chèque de 40 millions de dollars, même moins".
© AFP - POOL / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / Getty Images via AFP

Les États-Unis vont-ils se retirer de l’Organisation mondiale de la Santé ? Donald Trump, le président américain a commencé par suspendre sa participation financière à l’OMS. L’agence sanitaire onusienne perd ainsi 20% de son budget.

Washington accuse l'OMS d’avoir minimisé, sous pression de Pékin, l'ampleur du virus apparu en Chine et la semaine dernière, Donald Trump s'est fâché : "Les contribuables américains ne paieront plus les 400 à 500 millions de dollars par an à l'OMS, alors que la Chine ne fait qu’un chèque de 40 millions de dollars, même moins". Selon les chiffres de l’Organisation mondiale de la Santé, les États_-_Unis restent l’État membre qui donne le plus d’argent à l’organisation. Sa participation qui représente 22% des contributions se détache de celles des autres pays. Aucun État n’atteint les 10% et les plus "généreux" donnent autour des 8% pour la Chine, de 7% pour le Royaume-Uni, environ 6% pour l’Allemagne et à peine 5% pour la France. Une large majorité des États membres débourse donc moins de 0,5%. Des fondations privées dont la première d’entre elles, Bill & Melinda Gates, du co-fondateur de Microsoft apportent à l’OMS 9,8% ou des laboratoires comme l’Alliance du vaccin Gavi, 8,3%.  

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Les conséquences du retrait américain

Déjà en manque d'une trésorerie suffisante à ses besoins avant la pandémie du Covid-19 (moins de 70 millions de dollars sont attribués à la gestion des situations d’urgence), l’OMS s’est, comme le reste de la planète, retrouvée bien dépourvue le moment venu. Depuis la mi-mars, l’agence de santé cherche donc des fonds tous azimuts après des institutions, des entreprises et de donateurs individuels. Un mois plus tard, près de 127 millions d’euros ont été récoltés pour, en priorité "accélérer la recherche sur les traitements et vaccin contre le virus et piloter des programmes de prévention de base contre le virus".

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Mais l’OMS, privée des dollars de Washington (20% tout de même de ses rentrées d’argent), va être obligée de réduire drastiquement ses programmes contre les autres fléaux sanitaires dans le monde. Un quart du capital de l’organisation est consacré à la lutte contre la polio, 12% à l’accès aux services de soin et de nutrition essentiels et 10% à la vaccination. Sans l’apport américain, ce sont aussi par exemple les renouvellements d’équipements qui ne peuvent plus se faire et l’arrêt de certains soutiens logistiques devient obligatoire. Comme souvent, l’Afrique risque de payer le prix le plus lourd de la défection américaine et de voir les 1,32 milliard de dollars dédiés au continent réduits à peu de chagrin (les 1,23 milliard pour la Méditerranée orientale sont eux aussi menacés).

 Privés des dollars de Washington, l'OMS et son président, Tedros Adhanom Ghebreyesus, vont être obligés de réduire drastiquement leurs programmes contre les autres fléaux sanitaires dans le monde.
Privés des dollars de Washington, l'OMS et son président, Tedros Adhanom Ghebreyesus, vont être obligés de réduire drastiquement leurs programmes contre les autres fléaux sanitaires dans le monde.
© AFP - Fabrice COFFRINI / AFP

L’agenda de Donald Trump 

"Ce n’est pas première fois que le Président américain brandit ce genre de menace", explique Thierry Balzacq, professeur à sciences po :

Mais là, Donald Trump est lancé dans une course contre la montre. Sa décision rapide de fermer dans un premier temps les robinets de l’OMS, même en pleine crise sanitaire, s’adresse d’abord à sa propre communauté nationale, à ses concitoyens, dans la perspective des élections présidentielles. Il regarde à courte échéance, au mois de novembre. En sanctionnant l’OMS, c’est ainsi qu’il le voit, il désigne l’Organisation mondiale de la Santé comme la principale responsable de ce qui se passe avec la pandémie. Sous-entendu, "Moi je n'y suis pour rien".

Dès qu'il le peut, en fait, Donald Trump attaque et accable l’OMS, parle de son "manque de réactivité et de visibilité" et stigmatise aussi un "parti pris en faveur du discours de la Chine". "La situation actuelle est particulièrement difficile à gérer pour Donald Trump qui est quelqu’un qui n’aime pas que même les faits lui résistent, il ne veut pas l’admettre", poursuit l’analyste. "Il cherche les moyens de minimiser ses erreurs et de rebondir. Sa meilleure défense reste l’attaque. Son message est dans un deuxième temps envoyé aux institutions internationales, qui sous l’effet de la personnalité du Président américain, un habitué de la réaction menaçante et excessive, demande d’une certaine manière à tout le monde de se mettre sur la même ligne". Et Thierry Balzacq rappelle  : 

Au début de son mandat présidentiel, Donald Trump avait inquiété les pays européens en parlant d’un désengagement américain de l’Otan si les États ne s’’impliquaient pas davantage dans la charge de l’Alliance Atlantique. C’est encore plus problématique à long terme. Supposons que Donald Trump soit réélu (ce qui peut arriver) et qu’il décide de se retirer de la force de paix ? S’il venait à suspendre sa participation ? Les États-Unis représentent plus de 27 % de la contribution, vous imaginez ! Cela veut dire que sur les 14 missions de la paix, un bon nombre devrait mettre la clef sous la porte. Ce n’est pas une mince affaire.

La France et son président, Emmanuel Macron, possèdent le poids d’une puissance moyenne, mais pèsent au sein des organes internationaux
La France et son président, Emmanuel Macron, possèdent le poids d’une puissance moyenne, mais pèsent au sein des organes internationaux
© AFP - Ludovic MARIN / POOL / AFP

Les choses bougent dans certaines institutions onusiennes comme à l’OMC, l’Organisation mondiale du commerce où les États-Unis contribuent à hauteur de 11% et la Chine de 10%, soit un très faible écart entre les deux pays. Plusieurs agences onusiennes suivent la même évolution au fur et à mesure, en fonction du poids que d’autres pays prennent dans le système international. La France possède le poids d’une puissance moyenne, mais pèse au sein des organes internationaux . "C_e n'est pas un poids extraordinaire mais ce n'est pas négligeable, non plus",_ explique Thierry Balzacq. "Si on regarde plus précisément les missions de paix, la France est la sixième contributrice, avec 5% derrière les Etats-Unis, la Chine, le Japon, l’Allemagne et le Royaume-Uni. Globalement, la France occupe cette position dans les principales organisations onusiennes, généralement au sixième rang".

La coopération internationale au service de ses propres intérêts

La création des Agences, Institutions et Fonds des Nations-unies remonte aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale. Victorieux, les États-Unis instaurent un nouvel ordre international et investissent dans le système onusien, en maîtres du monde. La quarantaine d’organismes qui forment aujourd’hui la "grande famille de l’ONU", couvrent tous les champs : de l’UNCHR,  Haut-commissariat pour les réfugiés, au Programme alimentaire, le PAM, en passant par l’Unicef,  l’AIEA, l’agence internationale de l’énergie atomique, la Banque Mondiale, l’OIT, l’organisation internationale du travail, ONU femmes, Onu sida, Unesco, etc. 

Cet éventail d’entités dont les sièges ont été répartis principalement entre les grandes villes occidentales que sont New York, Rome, Vienne ou Paris notamment, gardent globalement l’empreinte d’une vision américaine du monde. Comme à leurs débuts, leurs ressources proviennent d’abord des États-Unis, qui restent le premier pays contributeur aux programmes onusiens, financés conjointement par les Etats membres et par les fonds privés. "Mais si les É_tats-Unis se mettaient à bouder davantage de programmes internationaux"_, prévient Thierry Balzacq, "cela signifierait qu’ils n’ont plus confiance en leur capacité à mener ces institutions dans un sens qui est sensible à leurs intérêts, et cela peut provoquer une certaine nervosité". Avec un Président américain de la trempe de Trump, aucun organe onusien n’est à l’abri d’un retrait total ou limité des États-Unis.
 

Avec un président américain de la trempe de Trump, aucun organe onusien n’est à l’abri d’un retrait total ou limité des États-Unis.
Avec un président américain de la trempe de Trump, aucun organe onusien n’est à l’abri d’un retrait total ou limité des États-Unis.
© AFP - MANDEL NGAN / AFP

Avant l’OMS, les USA ont claqué plusieurs portes onusiennes  

  • En 2011, les Américains avaient d’abord cessé de verser de l’argent à l’Unesco. Début 2019, ils se sont retirés de l'Organisation pour l'éducation, la science et la culture, l’accusant d’être partial en défaveur d’Israël. L’institution de la Place Fontenoy à Paris se remet difficilement de ce manque à gagner. Mais elle surmonte partiellement les conséquences de la tactique américaine.
  • Fin août 2018, c’est à l’Unraw, l’Agence pour les Réfugiés Palestiniens, que Washington retire sa participation. "Une décision américaine regrettable", réagit le porte-parole du secrétaire général de l’ONU, Stéphane Dujarric, qui précise que l’Unraw "fournit des services essentiels aux réfugiés palestiniens et contribue à la stabilité de la région". Pour pallier le retrait américain, plusieurs Etats européens dont l’Allemagne ont augmenté leurs contributions. Là aussi, les Etats-Unis ont fait siennes les positions israéliennes et ont accusé l’Unraw de maintenir les Palestiniens dans l’espoir d’un droit au retour sur les terres qu’ils ont fuies ou dont ils furent chassés lors de la création d’Israël, en 1948. L’Unraw peine à aider les trois millions de Palestiniens sur les cinq millions enregistrés comme réfugiés. Ses écoles et ses centres de santé en pâtissent.
  • Fin 2019, Les Etats-Unis suspendent leurs aides financières à l'OACI à Montréal Organisation de l'aviation civile internationale. Ils exigent plusieurs réformes. "Ce n’est pas tout à fait un désengagement" estime un diplomate "les Américains se servent de leur poids comme levier de persuasion".
  • A Vienne, les Etats-Unis comme les grandes puissances occidentales se désintéressent de l’ONUDI, l’Organisation des Nations unies pour le développement industriel dans les pays du sud. La Chine s’y impose et l’utilise  comme un marchepied pour son ascension dans le système onusien. 
  • Mai 2018, à l'AIEA, l’Agence internationale pour l'énergie atomique, les Etats-Unis, premiers contributeurs financiers devant la Chine, se sont retirés de l’accord conclu en 2015 avec l’Iran. Contrairement aux Chinois, aux Russes et aux Européens.