L'Opéra de Paris enlisé dans la crise

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L'Opéra de Paris enlisé dans la crise

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L'Opéra Bastille (tout comme Garnier) restera fermé plusieurs mois pour travaux. Sur sa façade, une récente installation de l'artiste JR, en hommage aux soignants. Paris, le 9 juillet 2020.
L'Opéra Bastille (tout comme Garnier) restera fermé plusieurs mois pour travaux. Sur sa façade, une récente installation de l'artiste JR, en hommage aux soignants. Paris, le 9 juillet 2020.
© AFP - Samuel Boivin / NurPhoto

Jamais l’Opéra de Paris n’avait connu telle saison, ponctuée par une grève historique et la crise sanitaire. Il devrait enregistrer 45 millions d’euros de déficit à la fin de l'année. Un coup dur auquel s’ajoute le départ anticipé de son directeur et des travaux nécessitant une nouvelle fermeture.

2020 n’avait pas très bien commencé pour l’Opéra de Paris. Pendant sept semaines, principalement entre décembre et janvier dernier, l’institution a été secouée par une grève historique (le mouvement s’est poursuivi par intermittence jusqu’en mars), entraînant l’annulation de sept semaines de représentations, soit plus de 80 opéras et ballets. Puis en mars, comme tous les lieux culturels français, l’Opéra a dû fermer ses portes en raison de la pandémie de Covid-19. Plus de 150 représentations n’ont pu avoir lieu depuis.

Mais l’Opéra ne rouvrira pas tout de suite : des travaux ont débuté en juillet et doivent durer jusqu’à la fin de l’année. Si la salle de Garnier mettra en place à la rentrée une programmation adaptée à ces travaux, celle de Bastille sera totalement close. Le directeur Stéphane Lissner a indiqué en juin dernier qu’il quittera ses fonctions dès la fin 2020, son mandat devait initialement se terminer à l’été 2021. Une crise d’ampleur pour l’Opéra qui va sans doute devoir revoir son fonctionnement pour s’en sortir.

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Les conséquences de la grève autour des retraites et de la crise sanitaire

Au total pour l’année 2020, plus de 200 représentations ont dû être annulées aux opéras Garnier et Bastille, avec des excuses à répétition pendant des mois. En cause, une très forte mobilisation à partir du 5 décembre à propos de la réforme des retraites, l'institution bénéficiant de l'un des plus anciens régimes de France (1698). Il avait été créé par Louis XIV afin de soutenir les artistes.

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La crise sanitaire a ensuite imposé la fermeture des portes pour plusieurs mois. L’ensemble des spectacles prévus entre début mars et juillet a été annulé.

2019 a été une année "exceptionnelle" pour l’Opéra de Paris à en croire son directeur, Stéphane Lissner, et au 5 décembre 2019, des résultats positifs de "quatre à cinq millions d’euros" ont été enregistrés. Mais 2020 se terminera avec un important déficit : des pertes de 45 millions d’euros sont envisagées, dont 40 millions de pertes dûs à la crise sanitaire.

Des gens repartent le 13 juillet 2020 après avoir assisté à un concert donné par l'Opéra de Paris, à Garnier, pour les sponsors et les agents de santé impliqués dans la lutte contre la Covid-19.
Des gens repartent le 13 juillet 2020 après avoir assisté à un concert donné par l'Opéra de Paris, à Garnier, pour les sponsors et les agents de santé impliqués dans la lutte contre la Covid-19.
© AFP - Anne-Christine Poujoulat

Pour le moment, les contraintes sanitaires compliquent énormément l’accueil du public et pour les respecter, il aurait fallu ne remplir qu’à moitié les salles et supprimer les entractes ("un vrai problème pour les représentations d’opéra" souligne Stéphane Lissner, lors d' une audition devant la commission en charge de la culture au Sénat le 15 juillet dernier). Respecter les gestes barrières pour les danseuses et danseurs du corps de ballet, les chœurs et les musiciennes et musiciens relève de l’impossible. "On navigue un peu à vue" déplore le directeur général de l’Opéra de Paris.

Face à ces incertitudes qui planaient sur la rentrée, la direction de l’Opéra a donc décidé d’avancer d’une année les travaux prévus.

Des travaux anticipés

Les deux salles de l’Opéra de Paris auraient initialement dû fermer leurs portes à l’été 2021 pour des travaux de rénovation des scènes. Compte-tenu des contraintes sanitaires toujours en vigueur, ces travaux ont finalement commencé ce mois de juillet et se termineront à la fin de l’année pour l’Opéra Garnier et mi-novembre pour l’Opéra Bastille.

La scène de Bastille est totalement fermée au public, la prochaine représentation aura lieu le 24 novembre avec La Traviata de Giuseppe Verdi, mise en scène par Simon Stone, opéra initialement programmé au Palais Garnier. Pour ce dernier, il faudra attendre l’année 2021 pour y voir des représentations dans leur version habituelle.

Car pendant cette période de travaux, une programmation adaptée va être proposée à Garnier. La fosse d’orchestre va être relevée et le rideau de fer de la scène abaissé pour qu’à partir du 19 septembre, des concerts puissent être organisés le week-end. Dès le 4 octobre, 20 représentations de ballet et 20 représentations contemporaines sont programmées. "Il y aura donc une activité régulière", a commenté Stéphane Lissner devant la commission de la culture au Sénat. Une installation impossible à Bastille mais un cycle pourrait être envisagé à Radio France, pour éviter la suppression d’autres opéras, a indiqué Stéphane Lissner. La direction espère que d’ici la fin de l’année, les conditions sanitaires seront réunies pour que les spectacles reprennent.

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Faire revenir le public et les mécènes

L’un des défis qui attend l’Opéra pour la saison prochaine est de faire revenir son public. Les abonnements ont d’ores et déjà baissé d’environ 35-40% et l’incertitude plane sur le retour de ces habitués. Devant les sénateurs de la commission sur la culture, Stéphane Lissner a expliqué que le mouvement de grève "a choqué une partie du public et des abonnés, certains sont très fâchés". Tout comme certains mécènes. D’après le directeur adjoint Martin Adjari, également auditionné, "il y a à peu près un tiers des recettes du mécénat qui vont diminuer en 2020". Une baisse des financements qui est aussi une conséquence de la crise sanitaire, certaines entreprises, notamment les PME, "hésitent à investir au moment où elles doivent demander des efforts et des sacrifices à leurs salariés" a ajouté Martin Adjari.

Pour faire revenir le public, plusieurs solutions ont été évoquées par Stéphane Lissner devant la commission chargée de la culture. À commencer par le prix de la billetterie. "En quinze ans, on a doublé la billetterie" indique Stéphane Lissner qui suggère des billets plafonnés à un peu plus d’une centaine d’euros, soit moitié moins que le tarif actuel, ainsi qu’un premier tarif autour d’une vingtaine d’euros. "Face à la crise qui nous attend, on peut presque se dire que c’est indécent de proposer des prix de places élevés à un moment où les gens sont en grande difficulté", a-t-il lancé. Il estime que c’est là le "seul espoir" de reconquérir le public car à chaque fois que les tarifs étaient moins élevés, le remplissage était lui meilleur.

Aujourd’hui, l’État finance à hauteur de 40% l’Opéra de Paris, soit 95 millions d’euros, le reste venant des recettes propres de l’Opéra. Un modèle qui n’est plus viable compte-tenu des crises subies, estime la direction. Car si pendant des années, ce financement de l’État a permis de couvrir les frais fixes, c’est-à-dire les salaires, il est aujourd’hui insuffisant.

Pour tenter aussi de faire venir le public, en particulier les jeunes, l'institution a renforcé sa communication de crise. Pour la première fois, des danseurs étoiles se sont ainsi produit sur un plateau de télévision. Léonore Baulac et Germain Louvet, venus fin mai dans l'émission très prisée "Quotidien" :

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Autre piste de réflexion : le numérique. Durant le confinement, l’Opéra de Paris a diffusé certains de ses spectacles en ligne, ils ont jusqu’à présent attiré 2,5 millions d’internautes. Sur les réseaux sociaux, l’Opéra de Paris compte plus d’1,6 millions d’abonnés. Pour attirer un public nouveau, Stéphane Lissner suggère de mettre en place des diffusions différentes de la simple retransmission d’un spectacle en ligne en vue de conquérir un nouveau public.

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Des réflexions à mener qui seront le travail du futur directeur de l’Opéra puisque, face aux "décisions drastiques" qui attendent l’Opéra pour 2021, Stéphane Lissner a décidé "de [s’]effacer afin qu’il n’y ait plus qu’un seul patron à bord". Il devait quitter l’institution à l’été 2021, il partira sept mois plus tôt, dès le 31 décembre 2020 pour laisser le champ libre à son successeur, l’Allemand Alexander Neef qui dirige actuellement la Canadian Opera Company de Toronto.

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