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L'OTAN en état de "mort cérébrale" ?

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Il y a les polémiques politiques, mais l'OTAN demeure une Alliance militaire très concrète. Ici, le 1er des cinq drones de surveillance, renseignement et reconnaissance (AGS) qui a atterri à Sigonella, en Italie, le 21 nov 2019.
Il y a les polémiques politiques, mais l'OTAN demeure une Alliance militaire très concrète. Ici, le 1er des cinq drones de surveillance, renseignement et reconnaissance (AGS) qui a atterri à Sigonella, en Italie, le 21 nov 2019.
© Getty - China News Service / VCG

Ce mardi débute à Londres le sommet du 70e anniversaire de l'OTAN. Rencontre sous tension après les déclarations d'Emmanuel Macron sur une Alliance Atlantique en état de "mort cérébrale", reprises à son encontre par le Président turc Erdogan. Avec aussi des interrogations sur l'engagement américain.

C'est dans un manoir du XVIIIe siècle devenu un hôtel de luxe réputé pour son golf que les 29 dirigeants des pays membres de l’OTAN ont rendez-vous, au nord-ouest de Londres, après une soirée à Buckingham Palace. Donald Trump, Emmanuel Macron, Boris Johnson, Angela Merkel et Recep Tayyip Erdogan seront de la partie, à l'invitation du secrétaire général de l’Organisation du traité de l'Atlantique nord, Jens Stoltenberg. Ce sommet marque les 70 ans de cette institution transatlantique, anniversaire déjà célébré en avril et assombri depuis par de fortes tensions entre alliés. En particulier entre Paris et Washington et Paris et Ankara, après la mise en garde aux Européens d'Emmanuel Macron, le 7 novembre dans The Economist : "Ce que nous vivons actuellement, c’est la mort cérébrale de l’OTAN."
Analyses de ce 'wake-up call' [alarme] comme l'a qualifié le Président français et revue des réactions qu'il a suscitées. 

En savoir plus : Les 70 ans de l'OTAN
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Un doute depuis des années sur la solidité de l'Alliance

Coup de semonce salutaire pour les uns, provocation inutile pour les autres, les déclarations répétées du Président français sur l'OTAN ont déclenché ces dernières semaines de nombreuses prises de position sur l'état actuel et à venir de l'Organisation. Selon Emmanuel Macron, qui a réagi après l'offensive lancée par le président turc Erdogan dans le nord-est de la Syrie, sans aucune concertation avec les alliés et après le retrait de soldats américains de la région, l'Alliance doit se réveiller sous peine de disparaître. Le dirigeant français appelle les Européens à se concentrer sur l'ennemi commun terroriste et à se mobiliser pour peser face aux Etats-Unis, déplorant que les deux derniers sommets ont été "uniquement consacrés à savoir comment on pouvait alléger le coût financier pour les États-Unis". Sans aller jusqu'à disparaître, l'Alliance Atlantique pourrait se déliter, estime le politologue Bruno Tertrais. Le directeur adjoint de la Fondation pour la recherche stratégique rappelle que l'"on a annoncé de multiples fois depuis 1949 cette mort. C'est une organisation solide. On ne peut pas exclure en revanche le scénario d'un Trump réélu qui déciderait du jour au lendemain, par un tweet pourquoi pas, de se retirer de l'OTAN. Cela poserait des problèmes juridiques, peut-être que le Congrès ne le laisserait pas faire, mais ce serait un coup extrêmement fort, peut-être fatal pour cette organisation. C'est là que Macron a raison de dire 'il faut que nous, Européens, nous soyons moins dépendants de la garantie américaine. Simplement, ce n'est pas facile, parce que si nous construisons un système de défense en dehors de l'OTAN, les Américains diront : 'Vous voyez, vous n'avez plus besoin de nous'. Par ailleurs, nos partenaires européens ne nous suivraient pas."

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L'ancien ministre des Affaires étrangères Hubert Védrine abonde dans ce sens à propos de ce qu'il qualifie de "pavé dans la marre". Le diplomate rappelle d'abord qu'"il y a un espèce de doute depuis des années" :  

Cela fait très longtemps qu'il y a un doute sur la vraie garantie de l'OTAN : cela remonte au moins aux années 60, avec la riposte graduée des Américains qui était une façon de ne pas être engagé tout de suite. Après, il y a eu toutes les grandes négociations américano-soviétiques faites par dessus notre tête. Les Américains ont utilisé l'OTAN dans tous les sens et on ne comprend plus très bien le lien avec l'Atlantique Nord.

Hubert Védrine : "Il y a une sorte de conspiration pour continuer comme si de rien n'était parce que les uns et les autres n'ont pas de solution"

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Et d'ajouter : "Même madame Merkel qui s'effarouche un peu avait dit 'comme on ne peut plus compter sur les Américains, il faut s'organiser mieux entre nous. Et finalement, il ne se passe rien. Au lieu de s'organiser dans un pôle européen au sein de l'Alliance, les Européens mettent des cierges pour que les Américains les protègent quand même. Je comprends donc qu'Emmanuel Macron pense que cela n'a plus aucun intérêt de rester dans le non-dit, les euphémismes, la langue de bois et les mensonges. Il espère provoquer une réaction positive."

Pour mémoire, la France fut l'un des membres fondateurs de l'Organisation du Traité de l'Atlantique Nord, signé en avril 1949. Mais en 1966, le président Charles de Gaulle, méfiant à l'égard des Américains, a retiré son pays de la structure de commandement militaire de l'Alliance. Il a fallu attendre 43 ans avant qu'elle ne redevienne un membre à part entière, ce qui lui a permis d'obtenir la promesse de commandements prestigieux pour les officiers français.

© Visactu

Enfin, le spécialiste des questions de défense Pierre Servent, invité de notre journal de 12h30, "pense que le constat du président Macron - incontestable - est partagé par beaucoup". Il rappelle pour sa part que "l'OTAN est une alliance politique avant d'être un outil militaire. L'outil militaire fonctionne plutôt pas mal, mais la tête politique et diplomatique, elle, est en état de mort cérébrale parce qu'un des neurones principaux, le neurone américain, est tourné vers l'extérieur, vers l'Asie et pas du tout vers l'OTAN. Et puis, nous avons un cheval de Troie aujourd'hui dans ce cerveau : la Turquie. Au moment même où nous parlons, elle fait du chantage à l'intérieur de l'OTAN en disant : 'Nous, nous bloquons toutes les mesures prises pour la défense des pays de l'Est. Vous savez que nos amis baltes et polonais ont une trouille bleue de Moscou, donc un certain nombre de dispositifs otaniens ont été pris. Et les Turcs disent : 'Si vous ne bénissez pas notre intervention ô combien géniale dans le nord de la Syrie, qui a créé un chaos supplémentaire et favorisé le renforcement de Daech, eh bien, nous bloquons cela.

Pierre Servent : "Il faut rappeler que l'OTAN est une alliance politique avant d'être un outil militaire. L'outil militaire fonctionne plutôt pas mal, mais la tête politique et diplomatique, elle, est en état de mort cérébrale..."

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Notre journaliste Bertrand Gallicher l'expliquait, Paris estime qu'il est temps de s'interroger sur le jeu opaque de la Turquie. Un partenaire encombrant, aussi indispensable que problématique. Officiellement, l'appartenance d'Ankara à l'OTAN n'est pas mise en cause. La rencontre entre le Président américain et son homologue turc le mois dernier à Washington le confirme, malgré le contentieux non réglé sur les achats de missiles russes par la Turquie.   

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Les réactions de Trump, Erdogan, Merkel, Stoltenberg et von der Leyen

Juste avant le sommet de Londres, Donald Trump a qualifié ce mardi de "très insultant" le jugement de "mort cérébrale" porté par Emmanuel Macron sur l'OTAN et annoncé son intention de lui en parler lors d'un entretien prévu dans la journée. C'est un jugement "très, très méchant à l'adresse de 28 pays", a ajouté le Président américain qui s'est dit "très surpris" par cette déclaration et l'a considérée "très dangereuse" pour la France. "Personne n'a besoin de l'OTAN plus que la France" a considéré celui qui depuis 2016 a accusé à plusieurs reprises les alliés européens de ne pas suffisamment contribuer au budget de l'Alliance. Et de conclure que pendant ce temps, "des questions stratégiques sur la paix en Europe, la relation avec la Russie, le sujet de la Turquie ou qui est l'ennemi ? (de l'OTAN) n'ont pas été résolues".

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Le président turc Recep Tayyip Erdogan a lui provoqué une crise diplomatique avec la France. Il a récemment répliqué avec véhémence : "Ces déclarations ne siéent qu'à ceux dans ton genre qui sont en état de mort cérébrale", a-t-il lancé dans un discours à Istanbul. "Fais d'abord examiner ta propre mort cérébrale", a-t-il martelé. Paris a aussitôt riposté en convoquant l'ambassadeur de Turquie au ministère des Affaires étrangères. "Soyons clairs, ce n'est pas une déclaration, ce sont des insultes", a réagi la présidence française au sujet de ce qu'elle a qualifié de "dernier excès" en date de M. Erdogan. Le même ambassadeur, Ismail Hakki Musa, avait déjà été convoqué au Quai d'Orsay le 10 octobre, au lendemain du lancement de l'offensive turque contre la milice kurde des YPG dans le nord de la Syrie. Cette intervention contre un allié clé dans la lutte contre le groupe Etat islamique (EI), avec l'approbation tacite de Donald Trump, qui a mis le feu aux poudres au sein de l'OTAN où les Européens sont directement visés par la menace djihadiste.

"Plus important encore que pendant la Guerre froide, il est aujourd'hui dans notre intérêt de préserver l'OTAN. Il en va de notre propre intérêt, l'Europe ne peut pas se défendre seule pour le moment", a déclaré Angela Merkel devant la chambre des députés allemande, se livrant à un plaidoyer en faveur de celle qui fut "un rempart contre la guerre" et a garanti "la liberté et la paix" depuis 70 ans, en partie grâce à "nos amis américains". "C'est pourquoi il est juste que l'Allemagne travaille davantage pour cette Alliance et que nous assumions davantage nos responsabilités", a précisé la Chancelière, qui a promis que l'Allemagne atteindrait "au début de la décennie 2030" l'objectif de l'Alliance atlantique de consacrer 2 % de son produit intérieur brut aux dépenses militaires.

Cherchant à calmer le jeu entre eux, Paris et Berlin ont déjà proposé, le 20 novembre, la mise en place d'un comité d'experts destiné à renforcer le processus politique au sein de l'OTAN. Alors que le Premier ministre polonais, Mateusz Morawiecki, dans une interview au Financial Times, a jugé "irresponsable" Emmanuel Macron et a souligné que plusieurs membres de l'OTAN, dont la France, manquent à leurs engagements de consacrer 2% de leur PIB à la Défense.

Enfin, le secrétaire général de l'Organisation a directement répondu au chef de l'Etat français dès le 28 novembre, lors d'un entretien d'une heure à l'Elysée. Le Norvégien Jens Stoltenberg a assuré que l'OTAN avait modernisé sa doctrine et son mode de fonctionnement, tout en renforçant ses moyens d'action, notamment dans l'est de l'Europe. Mais, a-t-il insisté, en l'état actuel, l'Union européenne seule "n'est pas à même de défendre l'Europe" et "ne peut se substituer à l'Alliance Atlantique". "Les deux sont les faces d'une même médaille", selon lui. Les déclarations des deux dirigeants sont à retrouver dans ce tweet :

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La nouvelle présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen avait affirmé la veille, elle aussi, que l'Union européenne et l'Otan n'étaient "pas rivales" mais "complémentaires".

© Visactu

Avec AFP et avec la collaboration de Nathalie Hernandez et de Stéphane Robert

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