La bataille ouverte du gaz naturel en Europe

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La bataille ouverte du gaz naturel en Europe

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Les présidents turc Erdogan et russe Poutine ont célébré le 19 novembre 2018 en Turquie le franchissement d'une étape-clé dans la dans la construction d'un important gazoduc qui relie leurs deux pays
Les présidents turc Erdogan et russe Poutine ont célébré le 19 novembre 2018 en Turquie le franchissement d'une étape-clé dans la dans la construction d'un important gazoduc qui relie leurs deux pays
© AFP - Bulent Kilic

L'Europe dans son ensemble est bel et bien devenue aujourd'hui l'inévitable plaque tournante de la consommation mondiale de gaz naturel et la foire d'empoigne des ambitions des différents producteurs. Economiques, diplomatiques, politiques, les enjeux sont colossaux.

"La Russie utilise les projets de gazoduc "Nord Stream 2" et "Turkstream" pour consolider son contrôle sur la sécurité et la stabilité de l'Europe Centrale et orientale ; les Etats-Unis s'opposent fortement à ces deux projets et nous conseillons vivement à la Hongrie et à ses voisins de nous rejoindre et de s'y opposer." a tonné Rick Perry, le 13 novembre dernier à Budapest. Le secrétaire américain à l'Énergie en était à la troisième étape d'un périple en Europe orientale, destiné essentiellement à y contrer les offensives gazières russes et, aussi, à y proposer en lieu et place du gaz russe de Gazprom, l'équivalent américain en GNL (Gaz Naturel Liquéfié). Au-delà des assauts des uns et des autres, dénigrant par le menu l'"impérialisme" gazier d'une Russie ayant à cœur de garder la main sur ses anciens affidés d'Europe Orientale, l'Europe dans son ensemble est bel et bien devenue aujourd'hui l'inévitable plaque tournante de la consommation mondiale de gaz naturel et la foire d'empoigne des ambitions des différents producteurs.

Une dépendance à la Russie révélée par les crises entre Moscou et Kiev

Jusqu'au début de la décennie 2000, la Russie était clairement le principal fournisseur de gaz naturel de l'Union, la Norvège étant l'autre gros fournisseur extérieur. En volume, l'Allemagne était - et demeure - de loin le plus gros client européen de Gazprom. Mais en proportion, ce sont bel et bien les anciens pays de l'Est qui sont les plus dépendants de Moscou : 70 à 90% du gaz qu'ils consomment est russe (contre 37% pour l'Allemagne), l'essentiel arrivant en Europe par le gazoduc "Fraternité", transitant par l'Ukraine.

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© Visactu

Ce sont les crises de 2006 et 2009 entre Russie et Ukraine qui ont fait prendre conscience aux Européens de leur dépendance vis à vis du gaz russe et de la propension que pouvait avoir Moscou à jouer sur cet approvisionnement fonction de ses intérêts du moment, voire de visées à plus long terme. Durant ces crises, liées au prix du gaz acquitté par l'Ukraine, la Russie a en effet tout simplement fermé le robinet, en plein hiver, coupant le chauffage des ménages ukrainiens, mais aussi celui d'une bonne partie de ceux qui, dans les pays d'Europe orientale, se trouvaient en aval du flux et n'avaient aucun moyen de s'approvisionner ailleurs.

Un approvisionnement diversifié, en GNL américain notamment

Depuis lors, l'Europe s'est attachée à diversifier ses approvisionnements gaziers : gaz d'Azerbaïdjan, qui à terme sera acheminé sur la Grèce et l'Italie via les gazoducs turc et européen TAP et TANAP ; gazoduc "Nord Stream_"_, posé sur le plateau continental de la Baltique, inauguré en 2011 et qui permet à l'Allemagne de recevoir annuellement 55 Bcm (55 milliards de m3) depuis la Russie, sans passer par l'Ukraine... Les infrastructures européennes ont également été modernisées, permettant notamment l'inversion des flux, ce qui autoriserait les Polonais, les Tchèques ou les Hongrois à s'approvisionner en gaz auprès de leurs voisins européens en cas de nouvelle coupure russe du gazoduc ukrainien. Enfin, d'autres fournisseurs, notamment de GNL ont investi le marché européen, à commencer par les Etats-Unis.

Le Président polonais Andrzej Duda et le secrétaire américain à l'Énergie Rick Perry avant la signature d’un contrat d’approvisionnement de la Pologne en GNL par les USA le 8 novembre 2018 à Varsovie
Le Président polonais Andrzej Duda et le secrétaire américain à l'Énergie Rick Perry avant la signature d’un contrat d’approvisionnement de la Pologne en GNL par les USA le 8 novembre 2018 à Varsovie
© AFP - Janek SKARZYNSKI

Durant son récent périple en Europe orientale, Rick Perry a ainsi signé un second contrat d'approvisionnement polonais en GNL américain, pour 24 ans ! Et, si l'on en croit le Wall Street Journal , citant des sources proches de la chancelière Merkel, même l'Allemagne se tiendrait prête à cofinancer et à construire sur son sol un tout nouveau terminal gazier GNL susceptible d'accueillir le gaz liquéfié américain.

Mais un gaz russe toujours indispensable, par exemple pour la France

Il n'en reste pas moins que pour les Européens le gaz russe demeure incontournable... au contraire des gazoducs ukrainiens. D'abord parce qu'il est bon marché et abondant ; ensuite parce que les autres fournisseurs classiques de l'UE : les pays européens eux-mêmes - le gisement néerlandais de Groningue est l'un des plus importants du continent - ou la Norvège, voient leurs réserves s'épuiser et réduisent régulièrement le volume de leur offre. La part du gaz achetée en Russie par la France, par exemple, est passée de 12 à 15% ces trois dernières années. Quant aux livraisons russes à destination des pays de l'Union, elles sont passées, dans le même temps, de 130 Bcm à près de 165 Bcm. Et ce n'est sans doute pas fini : la demande européenne en gaz naturel devrait, selon la plupart des analyses prospectives, au pire rester la même qu'aujourd'hui, et plus probablement être augmentée de quelques 150 Bcm d'ici 2030.

Actuellement, la Russie dispose de trois "tubes" principaux pour acheminer son gaz vers l'Europe : le gazoduc "Fraternité" qui transite par l'Ukraine, le plus important avec une capacité de 110 Bcm ; le gazoduc "Yamal", transitant par la Biélorussie, d'une capacité de 33 Bcm et enfin le gazoduc "Nord Stream" (55 Bcm) qui court sur le plateau continental de la Mer Baltique et alimente ainsi l'Allemagne directement.

En conflit régulier avec l'Ukraine (conflit qui dégénérera en quasi guerre en 2014) quant au prix de vente de son gaz ainsi qu'aux tarifs de transit pratiqués sur celui-ci par les Ukrainiens, la Russie avait envisagé de construire un autre gazoduc, sur le modèle du Nord Stream, posé en Mer Noire (donc affranchi de tout droit de transit) et émergeant en Bulgarie. L'idée était d'alimenter l'Europe du sud tout en court-circuitant le gazoduc ukrainien. Ce projet, baptisé "South Stream"et d'une capacité de 63 Bcm, fut abandonné fin 2014, suite aux objections de l'Union européenne, elles-mêmes consécutives aux tensions russo-occidentales autour de l'Ukraine.

Et Moscou qui cherche à contourner l'Ukraine pour renforcer sa position

Mais Moscou ne renonçait pas : un autre projet de gazoduc était immédiatement mis en chantier en Mer Noire : "TurkStream", susceptible d'approvisionner la Turquie pour 15 Bcm annuels et... l'Europe du Sud pour un autre 15 Bcm. C'est la partie immergé du chantier, la plus importante, que Vladimir Poutine et Recep Tayyip Erdogan ont inauguré le 19 novembre dernier. Parallèlement, la Russie lançait également le projet d'un second "Nord Stream", un gazoduc jumeau du premier, de même capacité et suivant le même tracé sous les eaux de la Baltique. Nanti de ces deux nouveaux tubes, Gazprom serait en mesure de quasi complètement s'affranchir du gazoduc ukrainien pour acheminer son gaz vers l'Europe. Le géant gazier russe a prévu de rendre opérationnels "Nord Stream 2" et "Turkstream" pour la fin 2019. La date n'a rien d'un hasard. "L’accord de transit entre Naftogaz (le gazier ukrainien) et Gazprom qui permet l'acheminement de la moitié du gaz russe importé en Europe arrive à échéance le 1er janvier 2020", remarque Stéphane Ferdrin dans une note d'analyse du Crédit Agricole ; "compte tenu des relations tendues entre Gazprom et Naftogaz, il faut s'attendre à de difficiles négociations entre les deux protagonistes", pour proroger cet accord de transit... à supposer même que la Russie envisage de le proroger. En 2015, le patron de Gazprom, Alexeï Miller, déclarait sans ambages qu'une fois arrivé au terme dudit contrat, en 2019, il faudrait simplement "annuler" le transit par le territoire ukrainien... En avril dernier, il concédait que celui-ci pourrait être préservé mais à un niveau n'excédant pas les 10 à 15 Bcm. Pour l'Ukraine, le manque à gagner serait de l'ordre de 3 milliards d'euros annuels.

Si "Turkstream_"_ et "Nord Stream 2_"_ peuvent être achevés pour la fin 2019, Moscou aura clairement réussi à contourner l'Ukraine tout en raffermissant sa position dominante sur le marché européen. Et il n'y a pas de raison objective pour imaginer qu'il en aille autrement. Pays et entreprises européennes se bousculent au portillon pour participer à la construction de la branche européenne de "Turkstream" ; elles sont également d'ores et déjà partenaires à 50% de la construction de "Nord Stream 2_"._ Pour le moment, les seuls à pouvoir bloquer ces projets russes, semblent être les Américains. Simplement en bombardant d'autant de sanctions que nécessaire les principaux partenaires européens de Gazprom dans la construction des deux gazoducs, en particulier le plus important : "Nord Stream 2_". L'ambassadeur américain auprès de l'UE, Gordon Sondland, menaçait encore le 13 novembre les Européens de sanctions américaines si "Nord Stream 2"_ continuait : "nous espérons qu'une opposition au projet se développera en interne" à l'Union, déclarait-il à l'European Policy Centre de Bruxelles ; "mais si cette philosophie n'était pas préférée et que "Nord Stream 2" se poursuivait, le Président (américain) dispose de très nombreux outils lui permettant de freiner ou même d'arrêter le projet". Et, bien sûr, ajoutait l'ambassadeur, cette opposition américaine à "Nord Stream 2_"_ n'a rien à voir avec les espoirs américains de vendre aux Européens son GNL à la place du gaz russe. On n'est pas forcément obligé de le croire.