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La Bible fait peau neuve

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Mains jointes sur une Bible
Mains jointes sur une Bible
© Getty - Tetra Images

On ne dira plus : "Ne nous soumets pas à la tentation ". Cette modification apportée à la prière catholique du Notre Père a beaucoup fait parler d'elle ces derniers jours.

On ne dira plus : "Ne nous soumets pas à la tentation ". Cette modification apportée à la prière catholique du Notre Père a beaucoup fait parler d'elle ces derniers jours. Mais elle s'inscrit dans un chantier bien plus vaste qui a nécessité dix-sept années de labeur et mobilisé soixante-dix spécialistes de la Bible et de la langue française (en référence à La Septante ?) : la première Bible officielle intégrale a paru ce vendredi 22 novembre aux éditions Mame, à l'initiative des évêques catholiques francophones. Pourquoi renouveler la traduction de textes, littérairement très riches mais vieux, pour certains, de plus de trois millénaires ? Nous avons rencontré trois acteurs de ce travail de longue haleine, tous membres du clergé, ainsi que Frédéric Boyer qui avait orchestré une traduction non confessionnelle du Livre, publiée chez Bayard en 2001.

Les raisons d'une nouvelle traduction 

La traduction en langue vernaculaire de la Bible actuellement utilisée pour la liturgie catholique date de 1974 et ne restitue pas l'ensemble du texte biblique canonique, puisqu'elle est constituée uniquement de fragments et d'extraits plus larges, contrairement à la nouvelle Bible officielle parue ce 22 novembre.

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Car il y a dix-sept ans de cela, les Eglises francophones catholiques ont décidé de lancer un grand chantier de traduction afin d'obtenir une version intégrale du texte biblique liturgique, révisant également toute la partie déjà traduite. Dorénavant, les catholiques disposeront donc d'une Bible complète pour la proclamation de la liturgie.

Mgr. Bernard-Nicolas Aubertin est archevêque de Tours et président de la Commission épiscopale française (et francophone) pour la liturgie et la pastorale sacramentelle. Il n'est pas exégète, mais a coordonné la phase finale des opérations :

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Seuls les Psaumes n'ont pas été modifiés, et pour cause, nous explique le P. Jacques Rideau, secrétaire de la Commission épiscopale pour cette traduction francophone :

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Mgr Bernard-Nicolas Aubertin
Mgr Bernard-Nicolas Aubertin
© Radio France

Comme il s'agit d'un texte utilisé pour la liturgie, les traducteurs se sont surtout attachés à améliorer la qualité de la proclamation, déjouant des suites de mots pouvant, parfois cocassement, tromper l'oreille de l'auditeur.

"Si le sel vient à manquer de saveur, dit la Bible dans le Nouveau Testament, avec quoi le salera-t-on ? Vous voyez, on peut entendre tout à fait un petit raton laveur ! Ce sont des exemples comme celui-là qui ont fait qu’on s’est arrêté et qu’on s’est dit :«Mais ça, on ne peut pas le donner à entendre de cette manière là.» ", s'exclame ainsi Sr. Isabelle Donegani, membre des Sœurs de Saint Maurice, en Suisse, et bibliste intervenue dans le travail de traduction.

Mgr. Aubertin apporte lui aussi quelques exemples :

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Et même si cet objet n'est pas une Bible d'étude, puisque destiné à la lecture en prière liturgique pour l'assemblée des chrétiens, un gros travail a également été fourni pour la rédaction des notes de bas de page, qui ajustent ponctuellement le sens de certains mots, certaines expressions.

70 spécialistes, des évêques francophones, et le Vatican

Ils sont soixante-dix à avoir collaboré à ce travail de traduction. Soixante-dix anonymes : "L'anonymat est un principe qui a cours depuis toujours dans l’Eglise. Quand on travaille pour un texte utilisé dans la liturgie, ce travail devient la propriété de l’Eglise. ", souligne Mgr. Aubertin. Et si la liste des traducteurs a tout de même été publiée dans certaines revues, celles-ci ne précisent pas qui a travaillé sur quelle partie du texte.

Organisés en équipes mixtes, ces scientifiques, exégètes, littéraires… (membres du clergé pour beaucoup) ont utilisé les manuscrits les mieux authentifiés, s'appuyant également sur les traductions déjà existantes.

A noter que ce travail n'a pas été réalisé exclusivement par les Français, pour les Français : les équipes étaient francophones, composées de Belges, Suisses, Canadiens, Luxembourgeois, Africains du Nord... D'autre part, le texte a été soumis à la validation de chacun des évêques de ces terres linguistiques francophones, ce qui explique également que le travail ait duré dix-sept ans.

Enfin, pour que les textes sacrés soient officialisés, ils doivent être soumis à un processus d’obtention du canon : car une traduction catholique se doit de recevoir l’*imprimatur * (en latin, "Qu'il soit imprimé ! "). Cette nouvelle version de la Bible est donc passée devant une commission de relecture des autorités catholiques romaines. Mgr. Aubertin :

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Sr Isabelle Donegani
Sr Isabelle Donegani
© Radio France

L'équipe de travail de Sr. Donegani s'est bien évidemment servie également de la base grecque de l'Apocalyse :

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C’est un travail énorme, et dans vingt ou trente ans, il faudra recommencer. Ça tient compte de la dimension parlante, incarnée, circonstanciée du langage. C’est un acte d’autorité ajusté à une Eglise qui est dans un monde en mouvement. Sr. Isabelle Donegani

Le P. Jacques Rideau explique que dans un premier temps, les traducteurs se sont surtout penchés sur l’Ancien Testament, dont 21 000 versets sur 25 000 n’étaient pas traduits, pas lus à la messe.

Il feuillette avec nous le Livre d'Isaïe :

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Il n'est donc pas question d'adapter le texte, insiste le P. Jacques Rideau. Et si certains vocables ont été remplacés par des synonymes plus adaptés à notre modernité, le sens, lui, a été strictement conservé :

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D'autres intellectuels religieux, qui se sont livrés à un travail de traduction des textes bibliques, ont été moins frileux que les collaborateurs de la nouvelle Bible officielle, s'accordant une plus grande marge de manoeuvre. Le P. Stan Rougier par exemple, a revisité les Psaumes en 1995. En préface, de son ouvrage, il écrivait notamment : "J'ai cherché à transposer ce que des appels à la haine et à la guerre pouvaient avoir d'anachronique. Depuis qu'a retenti le cri : "Pardonne-leur, Père, ils ne savent pas ce qu'ils font ! ", il n'est plus possible de répéter : "Supprime mes ennemis ! " Si je transpose cet appel pour le faire devenir : "Arrache-moi au mal ! ", je ne chagrinerai ni l'auteur du psaume ni Celui qui l'a inspiré. Si je rencontre la phrase : "Il initie mes doigts à la guerre ", je me permets d'écrire : "Il me montre l'existence comme un défi."" 

Le regard de Frédéric Boyer, grand orchestrateur d'une traduction non confessionnelle de la Bible (Bayard), en 2001

Les limites de cette Bible c’est que son enjeu, son objet, n’ont pas été de révolutionner la tradition et la réception du texte biblique aujourd’hui. Frédéric Boyer

Frédéric Boyer a été le grand ordonnateur de La Bible, nouvelle traduction , parue chez Bayard en 2001.  Il a compulsé la nouvelle Bible officielle et considère qu'il s'agit "plutôt d'une meilleure traduction que celle qui a précédé"  :

Il y a eu un vrai travail scientifique très précis. Il faut dire aussi que les traductions ont été informées par tout le travail très important sur la Bible depuis cinquante ans, avec la Traduction oecuménique, la Nouvelle Traduction oecuménique, La Nouvelle Bible Segond, les travaux d’Henri Meschonnic sur un plan plus littéraire… Tout le XXème siècle a été un siècle de traduction biblique, avec une grande effervescence de travaux exégétiques.

Pourtant, son avis est extrêmement nuancé :

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Une traduction, c’est l’état des lieux d’une réception. Il y a une différence assez radicale entre les textes de l’Ancien Testament, qui viennent d’une société de l’Antiquité proche-orientale, et nos contextes culturels qui ont évolué… Mais là, les déplacements et les changements, il n’y en a pas tant que ça, et c’est ce qui m’a plutôt étonné : ils sont restés à une réception assez traditionnelle. Frédéric Boyer

L'écrivain trouve d'autant plus regrettable que cette nouvelle traduction liturgique ne soit pas suffisamment en prise avec la langue contemporaine ("avec le français tel qu’on l’écrit et le parle aujourd’hui, en littérature, en poésie "), qu'il s'agit de la version qui sera dite et écoutée :

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Frédéric Boyer reconnaît malgré tout qu'il est difficile de changer tous les mots et tout le tissu sémantique auxquels sont habituées les personnes qui prient, sans briser une chaîne de tradition. C'est pourtant le défi que lui et une équipe d'écrivains (parmi lesquels François Bon, Emmanuel Carrère, Jean Echenoz, Marie Ndiaye, Jacques Roubaud...) avaient relevé en 2001 :

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Malgré la modernité de sa traduction, Bayard, éditeur catholique, avait cherché à obtenir l’imprimatur. En vain. La bible avait quand même bénéficié d'une recommandation de la Conférence épiscopale française pour la lecture, celle-ci ayant reconnu que "ce texte était tout à fait intéressant et pouvait être lu avec profit. "

Cette nouvelle Bible liturgique officielle n'est que la première étape d’une démarche globale. La deuxième sera de mettre à jour, à l'aune de ce nouveau texte, les lectionnaires, gros recueils contenant les lectures faites lors de la messe, mais également les missels et les livres de catéchèse. Mgr. Aubertin espère que ce sera chose faite au début de la prochaine année liturgique (Noël 2014).