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La Birmanie hurle dans un silence assourdissant

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Manifestant près d'une barricade à Rangoun, le 30 mars 2021.
Manifestant près d'une barricade à Rangoun, le 30 mars 2021.
© AFP - STR

Le monde dans le viseur. Coupure d'internet, arrestations de journalistes, chape de plomb, la Birmanie hurle dans le silence. L'émissaire de l'ONU s'alarme d'un "risque de guerre civile à un niveau sans précédent". Plus de 535 personnes sont mortes en deux mois de contestation. Sur certains visages se lit la sidération.

Un jeune homme, au milieu d'une rue presque déserte, posé au centre de l'image. Baskets aux pieds, pull à la mode, jeans. Autour de son cou, un foulard roulé dont on devine qu'il a servi à lui protéger le visage. Des ordures et des pneus qui brûlent, de la fumée dense qui envahit le cadre. Une image qui pourrait être celle de toutes les contestations qui agitent le globe. 

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C'est pourtant un témoignage rarissime, celui de la colère de la rue birmane. Prise près d'une barricade à Rangoun, le 30 mars, la photo est signée STR, l'abréviation du terme "stringer" : contributeur free-lance, un statut auquel recourent parfois les agences de presse, comme l'AFP. Lorsqu'il est parfois impossible pour leurs photographes de se rendre sur les lieux d'une actualité, les agences font appel à des photographes locaux occasionnels, qui leur fournissent des images sans qu'elles soient forcément créditées de leur nom, le plus souvent pour des raisons sécuritaires. 

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Le calme insurrectionnel

Pour le photographe Guillaume Binet, fondateur de l'agence Myop, la composition de l'image est intéressante "avec ce jeune homme très beau, qui vient clore cette ligne de force marquée par le tournant de la route, la chaussée, le volume des immeubles". À la droite de l'image, reprend-il, "_il y a ce volume vide où brûlent les poubelles et les pneus qui représente le calme de l'insurrection".  _Pour le photographe, qui ne se reconnaît pas nécessairement dans la définition de "l'instant décisif", tel que le définit Henri Cartier-Bresson, une bonne photo est "un moment". "On doit pouvoir se promener dans une image, comme dans quelque chose de suspendu". 

Celle-ci, souligne-t-il, est "silencieuse". "Tout le volume crée ce silence. On comprend qu'on est dans un moment, celui qui suit une journée de violence, et où le calme de l'insurrection arrive. C'est à la fois une photo violente et silencieuse, et ce contraste, souligne-t-il, lui donne de la force." 

Une bonne photo, c'est un gong, qui vibre dans le silence.  

Le symbole est d'autant plus fort que le cri de la rue birmane est muselé par une répression et une censure violente. Journalistes et photographes sont ciblés par la junte et arrêtés. 

L'accès à internet a été coupé pour restreindre l'accès à l'information. Les militaires, au pouvoir, ont ordonné jeudi aux fournisseurs d'accès de suspendre les connexions internet sans fil "jusqu'à nouvel ordre". Les autorités ont déjà ordonné la suspension des transferts de données mobiles et cette nouvelle coupure risque de paralyser les communications en ligne dans le pays où très peu de gens ont accès à des lignes fixes. 

Plus de 535 personnes, dont de nombreux étudiants, des adolescents et de jeunes enfants, ont été tués par les forces de sécurité en deux mois, selon l'Association d'assistance aux prisonniers politiques (AAPP). Des centaines d'autres, détenues au secret, sont portées disparues.  

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Pour Guillaume Binet, qui, des révoltes arabes aux rues africaines, a souvent photographié des insurrections populaires, cette image amène un regard particulier sur la Birmanie, loin de visions plus "exotiques". Le jeune homme, "avec son tee-shirt à la découpe branchée, les immeubles densément peuplés, avec leur profusion de paraboles satellitaires", donnent une impression de modernité qui n'est pas toujours visible dans les représentations plus convenues de la Birmanie. Seuls, les panneaux et les longyi (le sarong traditionnel birman) porté par les personnages à l'arrière plan renseignent sur l'origine géographique de la photo.  

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Le risque de l'identification

"Le photographe est protégé derrière l'anonymat du qualificatif "stringer", note Guillaume Binet, mais ce n'est pas le cas du manifestant. Même si la photo est prise d'un peu loin, il n'ignore probablement pas qu'il est photographié", souligne-t-il.  La protection des personnes photographiées est un débat de plus en plus prégnant. Lui-même, souligne-t-il n'aime pas le recours au floutage. Pas plus qu'il ne vole de photos. "Quand je photographie, je suis toujours identifié comme photographe, je ne me cache pas."

La réflexion déontologique, dit-il, est rendue de plus en plus nécessaire par la rivalité des images grâce à internet. Une photo peut faire le tour du monde en quelques heures, ou disparaître et réapparaître des années plus tard. "Cela nous oblige à un respect permanent de ce qu'on photographie tout au long de la chaîne de distribution de l'image", dès l'éditing qui permet au photographe de "trier_"_ parmi ses clichés ceux qu'il propose à la vente. Le choix des mots des légendes, tout comme la contextualisation des images est essentielle, rappelle-t-il. 

A Myop, "Nous vendons parfois des images par trois, ou uniquement en reportage entier, pour que ces photos soient toujours vues dans un contexte qui en précisent le sens". Il "faut raconter les choses",  insiste-t-il, et ne jamais oublier pour autant qu'une image est toujours le résultat d'un choix subjectif, un message raconté par son auteur. Ni que "le pouvoir des images est une des premières choses que l'on cherche à censurer".

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