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La bourse et la vie. Avec Barbara Stiegler, Daniel Cohen, Boris Cyrulnik, Achille Mbembé...

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Relancer l'activité malgré la pandémie, c'est possible ? "Nous nous en sortirons" promet cette banderole aux habitants de Washington.
Relancer l'activité malgré la pandémie, c'est possible ? "Nous nous en sortirons" promet cette banderole aux habitants de Washington.
© AFP - Olivier DOULIERY

La Revue de presse des idées. Véritable casse-tête des gouvernements, la relance de l’économie relève du jeu d’équilibriste : comment limiter la crise économique sans minimiser la crise sanitaire ? Mais santé et économie s’opposent-elles à ce point ?

Hier, dans Télérama, le philosophe Michaël Foessel expliquait pourquoi selon lui, ce qui nous arrive est plus une « crise » qu’une « catastrophe ». Le neuropsychiatre Boris Cyrulnik semble lui répondre aujourd’hui dans Les Echos : « Le propre de la crise c'est que, quand elle est passée, tout redevient comme avant. A l'inverse, "catastrophe" (du verbe grec strepho, qui signifie "tourner" et a donné katastrophê, "renversement") désigne un bouleversement tel qu’"après" ne sera plus jamais comme "avant". C'est le cas de cette pandémie ou, du moins, cela devrait l'être. Que des mesures soient prises pour faire redémarrer l'économie, oui, bien sûr ! L'économie doit redémarrer. Mais redémarrer comment et pourquoi ? »

Si quelques semaines d’arrêt de l’économie étaient concevables au début du confinement, la certitude de devoir vivre avec le virus durant plusieurs mois impose en effet de réfléchir à la façon de relancer l’économie. Aujourd’hui, écrit l’économiste Daniel Cohen dans L'Obs, « le fait que les gouvernements décident le déconfinement alors que l’épidémie n’est pas résorbée et que le risque sanitaire reste considérable montre que la pression économique est en fait partout à l’œuvre ». Dans son discours à l’Assemblée nationale mardi, Edouard Philippe n’a pas dit autre chose : « Nous sentons que l’arrêt prolongé de la production de pans entiers de notre économie […] présenterait pour le pays non pas seulement l’inconvénient pénible du confinement, mais en vérité celui, bien plus terrible, du risque de l’écroulement. »

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Santé et économie

Pourquoi l’économie ne peut-elle plus attendre pour redémarrer ? Parce que, explique l’économiste Patrick Artus dans Le Monde, « même si le déficit est financé par de la création monétaire, il y a quand même une limite, on arrive avec deux mois de confinement au chiffre de déficit le plus élevé qu’on puisse imaginer – si on avait quatre mois de confinement, on devrait faire 20 % de déficit public en France et 40 % aux Etats-Unis et là, ça ne marche plus. »

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D’autant que les coûts sont déjà très élevés et risquent de l’être davantage. « On a échappé à une hausse massive du chômage et à des faillites grâce à un gigantesque déficit public, on a échappé à une crise de la dette publique car on a remplacé les dettes par de la monnaie, mais on ne pourra pas échapper à un coût qui sera la bulle immobilière, la volatilité des taux de change, la volatilité des économies des pays émergents. Le coût de cette politique sera l’instabilité financière et la hausse des inégalités », ajoute le chef économiste de Natixis, qui prédit une victoire du capitalisme numérique. « Certains domaines seront durablement pénalisés quand d’autres connaîtront une explosion de leur chiffre d’affaires et de leur production. Globalement, les sociétés de technologie sortiront beaucoup plus fortes de cette crise. » 

Raison de plus pour que cette reprise ne se fasse pas en oubliant ce qui fait la valeur de la vie humaine. Parce exemple la culture, aux abois, et que le Premier ministre n’a pas évoquée dans son dernier discours. De nombreuses personnalités de la culture ont signé un appel paru aujourd’hui en une du Monde pour ne pas que la reprise économique se fasse « sur le dos de tous ceux qui sont dans la discontinuité de l’emploi » (ce qui ne concerne pas seulement les intermittents du spectacle, mais aussi, précisent les signataires « tous ceux que vous oubliez avec nous et dont l’emploi est, comme le nôtre, discontinu, travailleurs engagés en extra dans la restauration, l’hôtellerie, le nettoyage, le commerce, tous les secteurs d’activité qui se déploient autour des événements culturels ») et qui risquent de basculer chaque semaine plus nombreux vers le RSA.

Le secteur fait vivre 1,3 million de personnes. Il aide à tenir ceux qui sont en troisième ligne et qui regardent les œuvres de tous styles et tous genres que nous avons fabriquées, accrochées, enregistrées, celles aussi que nous mettons en ligne, même confinés, grâce aux savoir-faire que nous avons acquis. Nous espérons aussi qu’elles aident parfois à se délasser, à prendre un peu de bon temps à ceux qui sont en première et en deuxième ligne lorsqu’ils en ont le loisir.

Les signataires appellent donc le ministre de la Culture à prendre des mesures d’urgence comme « obtenir du ministère du travail de prolonger les droits des intermittents d’une année au-delà des mois où toute activité aura été impossible. »

Peut-on vraiment opposer santé et économie ? C’est la question que pose aujourd’hui le quotidien Libération qui consacre à ce débat quatre pages avec ce titre : « La bourse ou la vie ? » « Le déconfinement progressif, à partir du 11 mai, met en balance la relance de l’économie et la maîtrise de l’épidémie. Faut-il accepter que certains meurent pour retrouver la croissance ? Risquer une deuxième vague pour éviter le chômage ? En réalité, santé et économie sont moins rivales qu’on ne le dit », écrivent Thibaud Sardier et Simon Blin dans leur article introductif. 

« On comprend désormais, dit Daniel Cohen interrogé aussi dans le quotidien, que le virus va continuer de rôder après le confinement. La question qui se pose n’est donc plus la même. Hier, il s’agissait d’interrompre la vie économique brutalement, dans l’espoir d’un retour rapide à la normale. A présent, il s’agit d’aménager un retour au travail au moins partiel, en adaptant l’espace public pour y parvenir. La question concrète n’est pas celle d’un arbitrage qu’il faudrait faire entre le nombre de vies que l’on est prêt à sacrifier et le retour au travail, mais de réfléchir à la manière d’organiser l’espace public pour que la vie en société retrouve son cours. »

De ce point de vue, ajoute-t-il, la France se positionne entre le modèle social vietnamien ou coréen « où la volonté collective de protéger la société l’emporte sur la liberté individuelle » et où « l’arbitrage éventuel entre santé et économie s’est surtout joué sur fond d’une autre arbitrage entre individu et société » et à l’autre bout Boris Johnson ou Donald Trump qui ont défendu « un modèle utilitariste anglo-saxon où les besoins de l’individu priment sur le collectif, selon lequel le désir de travailler ne doit pas être entravé, jusqu’à découvrir que ce modèle produisait une catastrophe sanitaire ».

Et Libération d’offrir ses colonnes à quatre points de vue dont celui de la philosophe Barbara Stiegler qui fait appel à l’histoire de la philosophie pour montrer en quoi économie et santé sont interdépendantes. 

L’opposition dualiste entre la valeur infinie de la vie et les valeurs calculables de l’économie est théorisée au XVIIIe siècle, par la philosophie morale de Kant. D’un côté, Kant affirme la dignité infinie de la vie, qui ne peut jamais s’évaluer dans l’ordre des prix. De l’autre, la philosophie utilitariste renvoie toute valeur à un calcul de peine et de plaisir, et bientôt de coût et de bénéfice. [...] Ce conflit rejoue lui-même une opposition bien plus ancienne entre le monde métaphysique des valeurs morales et celui, physique, matériel et empirique, des penchants, des désirs et des intérêts. Un siècle plus tard, un des enseignements fondamentaux de Nietzsche sera que ce dualisme conduit l’ensemble des valeurs à sa perte. Parce que le monde métaphysique des valeurs morales nie la réalité sensible, physique et matérielle de nos vies, il finit nécessairement par s’effondrer. L’ordre des prix, du calcul et du profit engloutit alors toutes les valeurs, qui finissent immanquablement, comme les cotations boursières, par se dévaloriser. C’est l’accomplissement du nihilisme, « processus par lequel les plus hautes valeurs se dévalorisent ». A la lumière de ce diagnostic, opposer la valeur infinie de la santé à l’économie, qui elle-même serait tout entière abandonnée à la logique du profit, nous conduit donc à notre perte. Au lieu de les opposer, il est urgent de réaliser que l’économie et la santé sont au contraire interdépendantes. La santé humaine, parce qu’elle est socialisée, engage toujours une forme d’organisation économique.

Ne pas opposer la bourse et la vie, c’est aussi l’avis, pragmatique, de l’éditorialiste du Point Pierre-Antoine Delhommais : « Il apparaît enfin de plus en plus vain et artificiel d'opposer, comme beaucoup continuent à le faire, les intérêts économiques aux intérêts sanitaires. Ce fut certes le cas au début de l'épidémie quand tous les pays ont choisi de mettre à l'arrêt leur économie pour sauver des vies. Ce n'est plus vrai aujourd'hui, où l'économie et la santé sont embarquées sur le même bateau, ou plutôt la même galère [...] La question n'est plus de savoir s'il convient de sacrifier l'économie pour préserver la santé ou de négliger la santé pour permettre à l'économie de redémarrer, mais de trouver les moyens de sauver au plus vite les deux en même temps. » 

Une guerre contre le vivant ? 

Mais n’est-ce pas déjà tard ? Sur la plateforme Project Syndicate, l’économiste Nouriel Roubini prévoit un scénario catastrophe, une « Plus Grande Dépression » en forme de L pour les dix prochaines années. Il explique que cette crise arrive à un moment critique et identifie dix tendances inquiétantes que l'on observait déjà avant la pandémie : la dette ; « la bombe à retardement démographique des économies avancées » due au vieillissement ; la déflation, corrélée à la dépréciation monétaire ; le bouleversement technologique de l'économie ; la démondialisation ; la montée du populisme ; l'affrontement sino-américain voire « une nouvelle guerre froide entre les Etats-Unis et ses rivaux » ; le changement climatique. 

Ces dix risques, qui planaient déjà avant que le Covid-19 ne frappe, menacent maintenant de nourrir cette tempête parfaite qui balaye l'économie mondiale pour la plonger dans une décennie du désespoir. D'ici 2030, la technologie et des dirigeants plus compétents seront peut-être capables de réduire, de résoudre ou de minimiser certains de ces problèmes, afin d'établir un ordre international plus inclusif, plus coopératif et plus stable. Mais toute fin heureuse implique que nous survivions à la Plus Grande Dépression qui arrive.

Sans aller jusque là et sans se faire trop peur, en fait, chacun réalise qu’une certaine vigilance est de mise, et que tout est lié, sans quoi, pour reprendre les mots du Premier ministre, nous risquons « l’écroulement ». 

Il en va de ce que le philosophe Todd May appelle notre « tissu éthique ». Dans le New York Times, il réfléchit au ressort qui nous pousse à respecter le confinement et aux leçons philosophiques que nous pourrions en tirer. « Si nous acceptons que nous devons éviter le contact physique avec les autres êtres humains en ce moment, parce que risquer de transmettre le virus à autrui ne serait pas éthique, alors cela signifie que nous avons intégré les trois idées suivantes : nos actions de tous les jours ont des répercussions sur les autres, ces répercussions peuvent être néfastes, nous avons la responsabilité de minimiser les répercussions néfastes sur les autres que peuvent engendrer nos actions de tous les jours. »

Todd May donne plusieurs exemples. « Quand nous achetons un appartement dans une ville qui se gentrifie, nous accélérons souvent le déplacement des résidents de longue date qui ne résisteront pas à la hausse du prix du logement. Quand nous achetons un smartphone, nous engraissons souvent une entreprise étrangère dont les employés travaillent dans des conditions déplorables. En tant que touristes, nous contribuons peut-être à la lente éradication de la culture locale [...] Quand nous contribuons à la crise climatique en gaspillant les ressources ou en polluant, ou quand nous refusons de soutenir une cause noble en lui consacrant du temps ou de l’argent, nous refusons notre place dans ce tissu éthique… Une place que nous acceptons d’occuper en restant à la maison pendant la pandémie. »

Ainsi, le philosophe avance que cette crise devrait nous pousser à réfléchir aux conséquences de nos actions. Espérons conclut-il, « que nous n’oublierons pas cette révélation après les longs mois de crise. Ce n’est pas seulement notre santé qui est en jeu, mais aussi notre humanité. »

Notamment, craint le philosophe Achille Mbembé dans un grand entretien dans L’Obs, parce que le risque principal concerne aujourd’hui l’augmentation de « l’emprise de l’économie sur le vivant. Il n’y a presque plus de limite à l’extraction marchande de tout ce qui repose dans les entrailles de la Terre ou au fond des océans. Le saccage des milieux de vie, des environnements et des habitats risque de se poursuivre de plus belle. Il s’agit donc d’une vraie guerre contre le vivant, un vieux projet dont le Covid-19 est à la fois le produit et un prétexte à la mise en œuvre. Aujourd’hui, c’est ce virus, mais demain ou après-demain ce sera autre chose ; quand on a choisi le modèle de développement et de croissance qui est le nôtre, on ne peut aboutir qu’à cela. C’est pourquoi le moment est venu d’un grand changement. La question est de savoir quelles sont les forces sociales capables de se mobiliser. »

Pour imaginer l’avenir, suggère Achille Mbembé, il nous reste à « partir de l’acte de respiration, du fait que nous partageons tous le même besoin en volume d’air, qu’il n’y a pas de marché de l’air où certains pourraient s’accaparer cette ressource, pour repenser ce qui nous est commun, pour redéfinir ce qui échappe à tout calcul et qui est sans prix. On pourrait donc politiser ce problème physiologique posé par le virus et repenser le monde à partir de là, à partir de cette idée du commun, de ce qui constitue un droit échappant par principe à toute forme de souveraineté territoriale, étatique ou marchande. »

Conclusion provisoire, ce que nous traversons ressemble bien à une « catastrophe », et c’est vers le philosophe Pierre Zaoui, qui a consacré un essai à la Traversée des catastrophes, qu’on aurait envie de se tourner. Mais n’oublions pas la leçon de résilience de Boris Cyrulnik, qu’il lie précisément au terme de « catastrophe ». À la fin de son entretien dans Les Echos, il évoque un événement dont il a été témoin dans les années 1970 : « un gigantesque incendie qui a ravagé le massif du Cap-Sicié, en Provence. Avant, les montagnes étaient recouvertes de pins, qui poussent plus vite mais acidifient le sol. Quand les pins ont disparu dans les flammes, d'autres arbres et d'autres plantes (des chênes, des cistes…) les ont remplacés, les sols en ont été modifiés, les lapins et autres rongeurs ont pu à nouveau y trouver de quoi se nourrir et s'y sont remis à prospérer, ce qui par ricochet a fait réapparaître les aigles, etc. Toute la flore et toute la faune ont changé. » 

Demain est un nouveau jour.

Références :