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La caricature et son contexte

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"Le passé – Le présent – L'Avenir", lithographie d'Honoré Daumier publiée dans 'La Caricature' le 9 janvier 1834. Après avoir écopé d'une peine de prison pour une caricature de Louis-Philippe en Gargantua en 1831, Honoré Daumier récidive.
"Le passé – Le présent – L'Avenir", lithographie d'Honoré Daumier publiée dans 'La Caricature' le 9 janvier 1834. Après avoir écopé d'une peine de prison pour une caricature de Louis-Philippe en Gargantua en 1831, Honoré Daumier récidive.
© Getty

Histoires d'images. Les polémiques autour du dessin de presse et de la caricature politique semblent plus nombreuses et plus virulentes chaque année - quand elles ne tuent pas. Si la caricature politique est née grâce à des conditions historiques favorables, peut-elle disparaître si ces conditions venaient à changer ?

Il y a eu la décision du New York Times d'arrêter la publication de dessins satiriques dans les pages de son édition internationale, un mois après la publication controversée d’une caricature moquant Donald Trump et Benyamin Nétanyahou, en juin 2019. En France, l’assassinat tragique du professeur Samuel Paty en octobre 2020 remettait le thème des caricatures au centre du débat public, après une longue histoire française de polémiques picturales. Depuis, sur les réseaux sociaux, certaines voix se sont réjouies du départ (volontaire) du dessinateur Xavier Gorce du journal Le Monde en janvier ; d'autres s'élevaient contre le très satirique Canard Enchaîné suite à un dessin évoquant le génocide des Tutsis au Rwanda, puis de nouveau pour un portrait de la maire de Strasbourg Jeanne Barseghian. 

Si cette forme visuelle de critique politique n'a jamais cherché à faire l'unanimité - bien au contraire, la dissension étant un de ses ressorts -, il semble que, dessin après dessin, sa légitimité et sa pertinence soient aujourd'hui globalement questionnées, notamment du côté des jeunes générations. Cette remise en cause s'inscrit dans la lignée de la polémique nationale, puis mondiale, provoquée par la publication de douze caricatures du prophète Mahomet dans le journal danois Jyllands-Posten en septembre 2005 et qui, instrumentalisée par des groupes extrémistes, avait été utilisée pour justifier l'assassinat de centaines de personnes.

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Mais quinze ans plus tard, la persistance du débat sur le bien-fondé de ce geste et les limites du genre en général, bien loin de cette polémique originelle, interrogent. Se pourrait-il que la satire et la caricature politiques ne soient plus dans l'ère du temps, lentement remplacées par un dessin de presse plus ambigu et moins clivant, comme le notait déjà le célèbre dessinateur Art Spiegelman en 2006 ? Il y a là matière à réflexion : les formes humoristiques comme les formes visuelles émergent dans certains espaces et à certaines conditions. Si elles "naissent", ces images peuvent-elles disparaître d'une manière ou d'une autre ? Pour le savoir, retour sur les origines de ce procédé visuel. 

Cet article participe de la série "Histoires d’images" qui propose de resituer un phénomène visuel contemporain dans une perspective historique.

À la Renaissance, des transformations et des résistances

Déjà présent sous certaines formes dès l'Antiquité, sur des portraits de souverains égyptiens ou sur les murs des villas pompéiennes, le procédé caricatural est très courant au Moyen Âge, dans les sculptures qui ornent certaines églises. Le véritable point de départ de la satire politique imagée telle que nous la connaissons aujourd'hui intervient cependant suite à deux révolutions techniques : le perfectionnement de la gravure sur bois au cours du XVe siècle, qui permet une reproduction  accélérée des images, puis le développement de la presse typographique par Gutenberg au XVIe siècle, qui accélère grandement leur diffusion. Quand Martin Luther placarde ses 95 thèses sur les portes de l'église de la Toussaint de Wittemberg en 1517, amorçant le mouvement de la Réforme, le contexte est ainsi favorable à l'utilisation des images pour alimenter la contestation virulente des autorités politiques et religieuses. 

"La papauté à sept têtes", gravure sur bois représentant un monstre diabolique composé de têtes du pape, de cardinaux et de moines sous un certificat d'indulgence, publiée en réponse à une image représentant Luther avec sept têtes, vers 1530
"La papauté à sept têtes", gravure sur bois représentant un monstre diabolique composé de têtes du pape, de cardinaux et de moines sous un certificat d'indulgence, publiée en réponse à une image représentant Luther avec sept têtes, vers 1530
© Getty

Ces satires visuelles, où l'on se joue de la figure des puissants (et en particulier du pape) en les mettant dans des positions inconvenante ou en les associant à des inscriptions infamantes ne touchent pourtant pas directement au visage, à la physionomie individuelle. C'est pourtant cette atteinte qui constitue le propre de la caricature - le terme caricatura apparait pour la première fois dans la préface d'un album d'Annibal Carrache en 1646, et signifie "charger, exagérer". Pourquoi cette pratique du portrait-charge du souverain est-elle apparue si tardivement dans les représentations visuelles, quand la littérature ne s'en est jamais privée ? Diane Bodart, professeure d'histoire de l'art associée à l'Université de Columbia de New York, s'est penchée sur cette question :

À mes yeux, deux éléments ont freiné l'apparition de cette moquerie graphique du visage du souverain, et qui tiennent à deux processus de déformation, ou de jeu, que met précisément en place la caricature. D'une part, elle se moque de son modèle, ce qui constitue en l'occurrence un acte de lèse-majesté. D'autre part, la pratique du portrait charge déforme la pratique même de l'art, qui est le dessin. Or, depuis le tout début de la Renaissance, les artistes ont beaucoup œuvré pour faire reconnaître la noblesse de leur pratique, pour soutenir que leur art n'était pas simplement un art manuel, un art artisanal, mais aussi un art intellectuel, et la clé de ça c'est le dessin, le "disegno" en italien, qui est à la fois le dessin manuel et le dessein, la conception. Avant de pouvoir jouer publiquement à mal dessiner, il fallait s'assurer que la noblesse de l'art soit déjà bien établie et bien reconnue. 

Pratiquée par des mains non averties ou confinée dans l'ombre secrète au sein des ateliers, la caricature ne commence ainsi à circuler publiquement qu'à la toute fin du XVIIe siècle, parallèlement à la perte de l'aura sacrée du souverain. Et le chemin à parcourir est encore long.

Deux têtes déformées, par Wenceslaus Hollar d'après Léonard de Vinci, 1645. Le personnage de droite pourrait être une caricature de Dante.
Deux têtes déformées, par Wenceslaus Hollar d'après Léonard de Vinci, 1645. Le personnage de droite pourrait être une caricature de Dante.
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Un destin lié à celui de la presse

Pour que la caricature politique s'institutionnalise, il faut ainsi attendre la fin du XVIIIe siècle et la convergence d'un certain nombre de facteurs. Annie Duprat, historienne et professeure émérite d'histoire moderne à l'Université de Cergy-Pontoise, souligne notamment le rôle des réflexions sur les révolutions qui émergent dans le sillage des événements politiques de l'époque : "Le basculement d'un monde que l'on pensait  intangible, et le changement global du système de référence (avec le remplacement de la référence religieuse - le sacré - au profit de références plus humaines), jouent un rôle aussi important que le développement d'une instruction de masse qui favorise l'apparition de caricatures en remplacement des farces, du théâtre de foire ou des historiettes", énumère-t-elle. 

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Mais, au XIXe siècle le catalyseur est surtout à chercher du côté de la presse : "On observe alors la concomitance d'une grande liberté de parole et de ton, et du développement de la presse de masse grâce à l'essor de la lithographie, moins chère et plus rapide que la gravure", souligne Annie Duprat. L'historienne insiste également sur le rôle, en France, du talent de certains dessinateurs, dont Honoré Daumier, gravitant autour du journal La Caricature et de son directeur Charles Philipon. Il s'agit alors de pointer les ridicules, les travers et les scandales politiques par l'image et en s'appuyant sur la connivence entre l'auteur et le lecteur, qui partagent la même culture et les mêmes codes, et nécessitent donc peu d'explications pour comprendre les références graphiques ou intellectuelles d'un dessin. "La caricature, art de masse et pour les masses, accompagne la démocratie" et devient un langage politique autonome, résume Annie Duprat.

Caricature de Napoléon titrée "Ah ! Que l'on est fiers d'être français...", et faisant référence à la destruction de la colonne Vendôme lors de la Commune de Paris en 1871, signée Moloch.
Caricature de Napoléon titrée "Ah ! Que l'on est fiers d'être français...", et faisant référence à la destruction de la colonne Vendôme lors de la Commune de Paris en 1871, signée Moloch.
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Bouleversements contemporains

Que le contexte actuel soit différent de celui du XIXe siècle est une évidence. Mais parmi les bouleversements contemporains, lesquels pourraient être en mesure d'affecter durablement l'art de la caricature ? La technologie, en jouant sur la diffusion de ces images, est encore une fois centrale : "Le pacte de lecture qui fonde l'art de la caricature suppose une communauté culturelle qui le rend plutôt fragile à l'ère de la mondialisation produite par Internet", analyse Annie Duprat. Suffisamment pour la faire disparaître des colonnes de presse, via le retour critique des annonceurs et des lecteurs sur les réseaux sociaux par exemple ? "Disparaitre, je ne crois pas. S'affadir oui, à la fois par le fait de l'arsenal législatif, donc par une forme de censure, et le plus souvent par l'autocensure - beaucoup plus difficile à mesurer". Depuis leur utilisation pour mettre en scène un supposé "choc des civilisations" entre démocraties occidentales et partisans de l'islam, les caricatures ont en tout cas tendance à s'effacer derrière la charge symbolique dont on les investit, et à ne plus être lues pour ce qu'elles sont : des dessins, parfois bons, parfois moins.  

"Histoires d’images", est une série d'articles de Marion Dupont qui propose de resituer un phénomène visuel contemporain dans une perspective historique.

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