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La Chine en passe de damer le pion aux Etats-Unis ?

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Le G20, meilleur outil pour organiser une riposte globale à la pandémie ? (Ici lors du sommet d'Osaka au Japon en 2019)
Le G20, meilleur outil pour organiser une riposte globale à la pandémie ? (Ici lors du sommet d'Osaka au Japon en 2019)
© Getty - Bernd von Jutrczenka/dpa

Le Tour du monde des idées. Par sa capacité à faire oublier ses erreurs de départ dans la gestion de la crise sanitaire d'une part, et par l'aide matérielle qu'elle prodigue aux pays touchés par l'épidémie de COVID-19 d'autre part, la Chine est désormais en mesure de ravir aux Etats-Unis, la place de leader mondial.

La santé mondiale est un bien public collectif. La riposte ne peut donc être que multilatérale, écrit l’économiste italienne Paola Subacchi.  "Si le COVID-19 a bien le taux de mortalité estimé - autour de 1 % des personnes atteintes - le nombre de ses victimes pourrait être comparable au coût humain de la Seconde Guerre mondiale" écrit-elle. Et encore s’agit-il d'estimations basées sur un taux de mortalité que l’OMS a révisé récemment à la hausse. 

Dans nombre de pays avancés, les systèmes de santé courent le risque de s’effondrer. Et dans les pays en développement, les infrastructures de santé sont bien trop limitées pour faire face à une pandémie. Paola Subacchi

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La coopération internationale est donc indispensable. 

Le G20, outil d'une riposte globale et harmonisée

Les conséquences économiques vont être effarantes. Là aussi, si les Etats imaginent y faire face de manière isolée, tout ce qu’ils parviendront à faire, c’est tenter de se défausser de la crise sur les autres. Car les politiques fiscales, et surtout monétaires, prises sans coordination, ressembleront à une partie de patate chaude, chacun tentant de s’en sortir au détriment des autres. 

Non, ce qu’il faut, c’est une riposte globale et harmonisée. Et l’outil adéquat pour tenter d’y parvenir, c’est le G20. Comme lors de la crise de 2008. Cette année, il est présidé par l’Arabie saoudite. Riyad a convoqué un sommet virtuel des chefs d’Etats des vingt pays les plus riches du monde cette semaine. Il y avait urgence en effet. Car pour le moment, les Etats donnent le spectacle d’un sauve-qui-peut individuel, aggravant l’inquiétude générale. 

A Riyad, premier sommet virtuel

C’est une excellente chose d’avoir choisi la formule du sommet virtuel. Les chefs de gouvernements doivent donner l’exemple de la "distance sociale" et éviter tous les rassemblements. Le G20 devrait créer un fonds d’urgence pour coordonner la production et la fourniture d’équipement de lutte contre le coronavirus (kits de tests, masques de protection) au niveau mondial. Partout, même dans les pays développés, en Europe et en Amérique du nord, on constate leur pénurie criante. L’OMS devrait être invitée, comme le sont déjà le FMI et la Banque mondiale. 

Enfin, c’est au G 20 qu’il revient de décider d’un programme d’urgence de soutien à l’économie mondiale, afin d’éviter les comportements égoïstes, à courte vue, qui pourraient tenter certains Etats, comme les dévaluations compétitives ou le recours à la hausse des droits de douane par exemple. 

Le monde des affaires est actuellement gagné par la peur. Ce climat d’angoisse ne peut qu’aggraver la crise économique qui résultera inéluctablement de la mise en panne d’une partie importante de l’activité productive durant une période dont nul ne peut prédire la durée. Les acteurs économiques ont besoin de sentir que le monde ne va pas à la dérive et que les Etats ont pris, ensemble, des mesures de nature à faire face à la crise, tant sur le plan sanitaire qu’économique.

COVID-19 : le "grand récit chinois"

Dans la revue Foreign Affairs, deux spécialistes américains de la zone Asie-Pacifique s’inquiètent de l’amateurisme de l’administration Trump et mettent en garde contre le risque de voir un leadership chinois prendre la place laissée vacante par Washington, à l’occasion de cette crise sanitaire.

Le gouvernement chinois a lancé une formidable campagne de propagande, écrivent Kurt M. Campbel et Rush Doshi pour imposer un récit démontrant la supériorité de sa gestion de crise sur l’incompétence des Occidentaux. 

Pourtant, le pouvoir communiste aurait mérité de sévères critiques pour la manière dont il a dissimulé pendant au moins cinq semaines la réalité de la crise sanitaire qui avait éclaté, dès novembre 2019, dans la ville de Wuhan. 

Il a perdu un temps précieux à tenter d’étouffer l’information, en persécutant ceux qui tentaient de prévenir le pays du déclenchement de l’épidémie. Il a limité les capacités de l’OMS à venir enquêter sur place. Il a truqué délibérément les données en sa possession sur l’expansion de l’épidémie – ce qui a conduit le reste du monde à sous-estimer la gravité de la situation sanitaire. En janvier et février, on a évoqué la possibilité d’un "Tchernobyl sanitaire chinois" ; d’une possible chute du régime, provoquée par ces défaillances.

Mais dès mars, le régime chinois a su habilement renverser la vapeur. Grâce aux mesures draconiennes adoptées (mise en quarantaine de villes entières, confinement rigoureux, interdictions de déplacements, fermeture d’un grand nombre d’entreprises, fourniture massive de moyens de protection, déploiement de moyens militaires, etc.), Xi Jinping a voulu démontrer la supériorité de son modèle autoritaire de contrôle des populations sur le laxisme et le laisser-aller des démocraties. 

A présent, l’effort de remodelage de l’opinion publique mondiale dans un sens favorable à la Chine va jusqu’à nier que le COVID-19 soit d’origine chinoise ! Le porte-parole du ministère des Affaires étrangères est allé jusqu'à accuser des militaires américains d’avoir introduit le virus à Wuhan. Et des "campagnes de désinformation dignes de la Russie" se déploient sur les réseaux sociaux pour accréditer cette version extravagante. 

A l’heure du numérique, sur le terrain de la guerre de propagande aussi, les régimes autoritaires semblent plus performants que les Etats démocratiques, qui sont obligés de tolérer l’opposition - et la désinformation…

La solidarité européenne, un conte de fées ?

Enfin, la Chine met en scène l’aide, réelle et concrète, qu’elle apporte à d’autres états dans la lutte contre l’épidémie. Alors que l’Italie est devenue l’un des pays le plus touchés par l’épidémie, c’est la Chine qui a répondu à ses appels au secours, en lui envoyant deux millions de masques, 100 000 respirateurs et 50 000 kits de test.  "La solidarité européenne, c’est un conte de fées, a déclaré le président serbe, Aleksandar Vucic. Le seul pays qui peut nous aider, c’est la Chine." Et son pays a, en effet, reçu de grandes quantités de matériel de lutte contre l’épidémie envoyé par ses amis chinois, alors que l’Union européenne était aux abonnés absents. La Chine a également fourni 250 000 masques de protection à l’Iran.

Le président Trump a annoncé la fermeture des Etats-Unis aux visiteurs européens sans avoir pris la peine d’en avertir les chefs de gouvernement. Il a tergiversé longuement avant de prendre la mesure du danger pour la santé des Américains. Et lorsqu’il a semblé le faire enfin, c’était pour découvrir combien son pays était mal préparé à une crise sanitaire : la Réserve stratégique nationale, censée disposer des médicaments et équipements sanitaires indispensables s’est révélée tragiquement insuffisante. On estime qu’elle ne couvre que 1 % des masques de protection et 10 % des respirateurs nécessaires. 

Les gouvernements américains successifs avaient misé sur… les importations chinoises. 95 % des antibiotiques consommés aux Etats-Unis sont fabriqués en Chine. Confie-t-on des fournitures aussi stratégiques à son rival, à son adversaire ?

Seule la découverte d'un vaccin pourrait enrayer la dynamique du déclin américain

Durant la crise de l’Ebola, en 2014-2015, Barack Obama avait organisé, depuis Washington, la puissante coalition d’états qui est parvenue à juguler l’expansion du virus. Les Etats-Unis avaient pleinement joué un rôle de leader. Cette fois, ils s'en montrent absolument incapables, alors que la Chine paraît non seulement désireuse de prendre le relais, mais apte à l’assumer. 

Les Américains devraient se méfier : c’est souvent à l’occasion d’une crise que le déclin d’une grande puissance est acté. Et les auteurs d’évoquer la crise de Suez de 1956, lorsque les Anglais et les Français découvrirent soudain que leurs pays avaient cessé d’être des puissances mondiales… 

La seule manière, pour des Etats-Unis libéraux et démocratiques d’éviter le déclassement, et l'accession d'une Chine communiste et autoritaire au rôle de leader mondial serait d’être les premiers à découvrir le vaccin que tous espèrent contre le COVID-19. Sans quoi les historiens risquent de pouvoir qualifier l’ère Donald Trump comme celle du déclin de l’empire américain.