La Chine est embarrassée face à la guerre en Ukraine

Vladimir Poutine et Xi Jinping à Pékin le 4 février 2022.
Vladimir Poutine et Xi Jinping à Pékin le 4 février 2022.

La Chine est embarrassée face à la guerre en Ukraine

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La Chine est embarrassée face à la guerre en Ukraine

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Depuis le début de la guerre, Pékin affiche une forme de neutralité bienveillante vis-à-vis de Moscou. En particulier parce que la Russie est un partenaire stratégique de la Chine. Mais l'enlisement du conflit, l’unité affichée des Occidentaux et les effets sur l’économie mondiale irritent Pékin.

Depuis le début de la guerre en Ukraine, Pékin affiche une forme de neutralité bienveillante vis-à-vis de Moscou.

La Russie est un partenaire stratégique de la Chine face à l’Occident, et Pékin peut tirer des enseignements de l’agression russe en Ukraine, en vue de son propre objectif de conquête territoriale : prendre le contrôle de Taïwan.

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Mais ce soutien cache mal un tiraillement et un embarras croissants. L’enlisement du conflit, l’unité affichée par le camp occidental, les effets en chaine de déstabilisation de l’économie mondiale, tout cela irrite Pékin.

La Chine, qui appelle officiellement à la "désescalade" et à un "dialogue sans conditions", se rêve peut-être aussi en faiseur de paix. Donc Pékin ne peut pas aller trop loin dans le soutien à Moscou.

Analyse en six points clés pour " Le regard de l'autre" : géographie, Histoire, droit, économie, psychologie et sociologie.

La géographie

Vu de Chine, la guerre en Ukraine, c’est loin. 3 500 km séparent la frontière occidentale de la Chine et la frontière orientale de l’Ukraine. Et Kiev est même à 6 500 km de Pékin. Entre les deux, deux pays immenses : le Kazakhstan et la Russie. En fait, l’Ukraine n’appartient en rien à l’aire de "projection naturelle" de la Chine, en Asie et dans le Pacifique.

La Russie, en revanche, est le grand voisin incontournable du Nord : 4 500 km de frontière commune. Mais avec des intérêts souvent divergents en Asie centrale.

Chine et Ukraine aux antipodes
Chine et Ukraine aux antipodes
© Radio France - Chadi Romanos

Pour la Chine, le vrai sujet de géographie lié à la guerre en Ukraine, n’est pas du tout en Ukraine : c’est Taïwan, cette île de 36 000 km2 et de 23 millions d’habitants, qui échappe à son contrôle depuis la création de la Chine communiste en 1949. Et que Pékin entend reconquérir.

Il existe un lien par effet miroir : Pékin regarde la guerre en Ukraine comme un laboratoire. Que Poutine réussisse dans son entreprise d’annexion, et alors la Chine se sentira pousser des ailes pour reprendre Taïwan.

L'Histoire

Là encore, le sujet, vu de Chine, ce n’est pas l’Ukraine. C’est la Russie. Des relations entre Pékin et Kiev sont bien établies depuis le début du XVIIIe siècle et les deux pays entretiennent des relations diplomatiques bilatérales correctes depuis 1992 et l’indépendance de l’Ukraine.

Il n’existe donc pas de contentieux particulier avec Kiev, même si la tentation européenne des Ukrainiens, depuis les événements de la place Maidan en 2014, indispose les Chinois.

L’essentiel est ailleurs : c’est la connivence, l’alliance objective avec la Russie.

Moscou est le partenaire stratégique depuis plus de soixante-dix ans pour contrer l’influence occidentale. Pour les deux capitales, il faut s’opposer à "l’hégémonie des États-Unis" : les deux présidents Poutine et Xi Jinping l’ont redit en février, juste avant le début de la guerre.

Tout cela explique pourquoi Pékin relaie le "narratif russe" sur les causes et le déroulement de la guerre : pour le pouvoir chinois, le vrai responsable du conflit, c’est l’OTAN en raison de sa volonté expansionniste.

Pékin, comme Moscou, dénonce le suivisme des Européens envers Washington et rêve d’un nouvel ordre de sécurité en Europe.

Le droit

C’est l’une des sources de tiraillement pour Pékin : sur le plan du droit, la Chine ne peut pas soutenir la Russie dans son entreprise de conquête. Sinon Pékin entrerait en contradiction complète avec l’un de ses crédos : le respect de l’intégrité territoriale des pays indépendants et la non-ingérence.

C’est une clé de voûte de la diplomatie chinoise et l’une des raisons de son pouvoir de séduction auprès de nombreux pays non-alignés, en particulier en Afrique. Le ministre des Affaires étrangères Wang Yi l’a d’ailleurs rappelé devant la tribune de l’ONU en septembre.

Donc comme la Chine reconnait l’existence de l’Ukraine comme pays indépendant depuis trente ans, elle évite bien entendu aujourd’hui de qualifier la guerre d’invasion russe, sinon il lui faudrait la condamner. D’ailleurs, Pékin n’a jamais formellement reconnu l’annexion de la Crimée par Moscou en 2014.

Une précision juridique encore : Pékin n’a évidemment pas le même embarras vis-à-vis de Taïwan. Puisque le pouvoir chinois ne reconnait pas l’île rebelle : il considère que Taiwan fait partie du territoire de la Chine. Donc du point de vue chinois, il n’y a pas de sujet juridique.

Néanmoins, la Chine surveille évidemment avec attention les réactions internationales à l’agression russe : elle sait, là aussi, que se joue une sorte de de jurisprudence. Qui pourrait la concerner si elle attaquait Taïwan.

L'économie

Comme toujours avec la Chine, le paramètre économique est essentiel : la préoccupation de Pékin est d’abord d’éviter une déstabilisation générale de l’économie mondiale qui fragiliserait sa croissance. La multiplication des sanctions occidentales et la durée désormais longue du conflit ne sont donc pas des bonnes nouvelles.

Les relations économiques de la Chine avec l’Ukraine sont substantielles : la Chine est le 1er partenaire commercial de l’Ukraine depuis trois ans. Pékin investit sur place dans l’agriculture et l’énergie, Kiev exporte du maïs et des moteurs d’avions.

Mais là encore, il y a plus important pour Pékin : éviter que l’économie russe ne s’effondre, sous l’effet des sanctions occidentales. Donc, depuis le début de la guerre, la Chine soutient économiquement la Russie : exportations de voitures et de smartphones, importation croissante de pétrole et de gaz (une hausse de 55% en un an via un nouveau gazoduc).

La Russie est aussi le principal fournisseur d’armements de la Chine. Et puis Pékin accepte des règlements en roubles, et en contournant en partie le système de paiement international Swift. Et bien sûr, la Chine n’applique aucune des sanctions occidentales. Le but pour Pékin est donc vraiment d’éviter le naufrage économique de Moscou.

Cela dit, la Chine ne veut pas aller trop loin : elle veut éviter, par effet boule de neige, de se retrouver elle-même visée par des sanctions commerciales occidentales.

Elle aurait trop à perdre : le volume de ses échanges avec l’Occident est 15 fois supérieur à celui de ses échanges avec la Russie. 1 000 milliards contre 68. Or l’économie chinoise sort déjà affaiblie de la pandémie de Covid, et elle reste très dépendante du dollar.

L’enlisement du conflit agace donc le pouvoir chinois. Parce qu’il déstabilise le commerce international et donc affaiblit la Chine. Cette inquiétude explique en grande partie la volonté de Pékin de pousser pour une solution négociée en Ukraine, dès que possible. Il faut en sortir pour que le commerce redémarre à plein régime.

Psychologie et sociologie

L’attitude chinoise vis-à-vis du conflit est indissociable de la relation personnelle entre Xi Jinping et Vladimir Poutine. Les deux hommes ont quasiment le même âge à six mois près (69 ans et 70 ans), partagent le culte de l’homme fort et ont été biberonnés au marxisme léninisme.

Ils se sont déjà rencontrés à près de 40 reprises et le président chinois dit de son homologue russe : "C’est mon meilleur ami !"

La première visite en Russie de Xi Jinping en tant que président chinois, en mars 2013.
La première visite en Russie de Xi Jinping en tant que président chinois, en mars 2013.
© Getty - Sasha Mordovets

On a donc du mal à imaginer que lors de sa venue à Pékin le 4 février pour les Jeux Olympiques d’Hiver, Vladimir Poutine n’ait pas averti Xi Jinping du déclenchement imminent de la guerre.

Mais le président chinois reste malgré tout discret et sur ses gardes. Il ne s’exprime pas publiquement sur le sujet de la guerre. Il évite de manifester un soutien explicite qui pourrait lui coûter cher en cas d’échec militaire russe. D’autant qu’il veut renforcer son pouvoir avec le 20ème congrès du PC.

Au-delà de Xi Jinping, si on élargit le cercle, l’analyse devient plus compliquée, en raison de l’opacité du pouvoir chinois. Mais il y a de bonnes raisons de penser que le soutien à Poutine ne fait pas l’unanimité. Et que l’état-major chinois surveille avec attention le déroulement de la guerre en Ukraine.

L’incapacité militaire russe à conquérir rapidement l’Ukraine et l’unité affichée par le camp occidental face à Moscou ne sont pas des bonnes nouvelles pour Pékin. Ce sont de "mauvaises surprises" que le pouvoir chinois n’avait pas forcément anticipées.

Cette situation montre à la Chine que son objectif de reprise du contrôle de Taïwan, y compris par la force, sera difficile à atteindre. Que les armées présumées puissantes peuvent buter face à une résistance farouche. Et que les Occidentaux, les États-Unis en particulier, conservent une capacité à s’engager, même indirectement, dans un conflit.

En résumé, la Chine est donc tiraillée entre des impératifs et des objectifs contradictoires.

D’un côté, sa fidélité au partenariat stratégique avec Moscou, l’alliance objective contre le modèle occidental, l’amitié entre les deux présidents.

De l’autre, la crainte des effets économiques d’une guerre interminable, le dogme du respect de l’intégrité territoriale des États, la préoccupation sur les conséquences pour le coût accru d’une éventuelle reconquête de Taïwan.

Tout cela crée de l’embarras à Pékin, qui, dans un monde idéal, aimerait voir cette guerre en Ukraine s’arrêter rapidement avec une solution négociée.

Avec la collaboration d'Éric Chaverou et de Chadi Romanos