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La Collection François Pinault à Paris : "Ce n'est pas show-off"

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Le cercle de béton de l'architecte japonais Tadao Ando dans le cercle originel de la Bourse de Commerce, mai 2021
Le cercle de béton de l'architecte japonais Tadao Ando dans le cercle originel de la Bourse de Commerce, mai 2021
© Radio France - Anne Lamotte

Entretien. C'est ce samedi que François Pinault ouvre son musée d'art contemporain à la Bourse de Commerce à Paris. Un rêve de longue date pour le collectionneur aux 10 000 oeuvres dont l'exposition d'ouverture étonne Fabrice Bousteau, directeur de la rédaction de Beaux-Arts Magazine, par "sa modestie".

Pas de doute, dès ce matin 11 heures, il y aura du monde sous la coupole de la Bourse de Commerce*. D’abord pour lever les yeux vers la verrière dont les centaines de vitrages ont été rénovés. Un immense puits de lumière qui éclaire tout là-haut les 1 400 mètres carré de fresques aux couleurs toutes fraiches. Et qui met aussi en valeur la trouvaille de l’architecte japonais Tadao Ando : ce cylindre de béton de près de trente mètres de diamètre qui se dresse autour du visiteur. Un cercle dans le cercle. Comme si le passé - le bâtiment est vieux de quatre siècles - et le présent se répondaient. Puis, le spectateur pourra se perdre à sa guise dans les quatre étages qui accueillent cette première exposition intitulée "Ouverture" et dont François Pinault a choisi chacune des quelque deux cents oeuvres. 

Après une tentative avortée en 2005 sur l’Ile Seguin à Boulogne-Billancourt et après avoir installé sa collection à Venise, l'homme d'affaire breton de quatre-vingt quatre ans, mécène autoditacte depuis plus de quarante, peut donc enfin montrer ses bijoux dans ce nouvel écrin niché en plein coeur de la capitale, entre le Louvre et le Centre Pompidou. Pour autant, il évite l'ostentatoire d'après Fabrice Bousteau, directeur de la rédaction de Beaux-Arts Magazine, qui publie un hors-série en collaboration avec la Bourse de Commerce Pinault Collection. Entretien. 

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Fabrice Bousteau : "La Bourse de Commerce s'affirme comme un lieu totalement nouveau et à part".

16 min

Les sculptures-bougies de l'artiste suisse Urs Fisher au coeur de la rotonde de la Bourse de Commerce, mai 2021
Les sculptures-bougies de l'artiste suisse Urs Fisher au coeur de la rotonde de la Bourse de Commerce, mai 2021
© Maxppp - Vincent Isore

Quelle a été votre première réaction en entrant dans la Bourse de Commerce et en découvrant cette première exposition ? 

La première impression, c'est une gigantesque élégance, une forme de modestie et une beauté méditative. Tadao Ando a été absolument fasciné par cette architecture très novatrice - la verrière est tenue par la première structure en fer réalisée en France, c'est aussi la première architecture ronde de France - et comme il l'avait fait pour la Pointe de la Douane ou le Palazzo Grassi [ndlr : premiers musées de F. Pinault à Venise], il a respecté l'architecture existante tout en lui donnant une modernité.

Ce n'est pas du tout show-off comme l'architecture de beaucoup de musées d'art contemporain où on vous en met plein les yeux. Non, là on est vraiment dans un espace où on a envie de déambuler, de méditer et on est baigné par cette lumière du jour, très forte mais douce à la fois, qui évolue en fonction du rythme de la journée.

Et puis, il y a dans cette rotonde majestueuse une œuvre absolument étonnante, là aussi modeste, qui est celle d'Urs Fischer. Elle donne l'impression d'un très grand classicisme, l'opposé de ce à quoi on s'attend en art contemporain : une sculpture du XVIe siècle, italienne, l'Enlèvement des Sabines. Et on se rend compte progressivement qu'en fait ce n'est pas une sculpture en marbre mais en cire ! Autrement dit, c'est une gigantesque bougie allumée qui va progressivement, tout au long de l'exposition, s'effondrer. 

C'est quand même une image très culottée ! (...) Je trouve que le message qu'a voulu transmettre François Pinault montre bien le personnage, d'une très grande ambiguïté : à la fois cela montre son amour de l'art et également que, parfois, il ne faut pas se prendre au sérieux non plus. C'est d'une très grande intelligence, c'est ravissant et ça permet vraiment de méditer sur l'art de manière immédiate.

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Et surtout, dans cette rotonde, il n'y a pas grand-chose. On a aussi un sentiment de vide... 

Oui et c'est aussi une magnifique manière, pour cette exposition qui s'intitule Ouverture, de créer un symbole d'ouverture avec cet espace très large mais aussi de respect de l'architecture et de l'histoire. Car cette fresque, qui raconte l'histoire du monde et que l'on voit en hauteur (...) est une fresque historique qui donne une vision du monde très colonialisme et d'une certaine manière pas politiquement correcte. On rentre dans cet espace et on a une confrontation immédiate entre notre histoire dans ce qu'elle a de pire et le monde qui est en train devenir le monde contemporain. Et je pense que c'est vraiment une autre caractéristique de François Pinault, ce rapport vraiment intime qu'il a entre l'Histoire et la création contemporaine. 

L'extincteur de Bertrand Lavier dans une des vingt-quatre vitrines de la Bourse de Commerce, mai 2021
L'extincteur de Bertrand Lavier dans une des vingt-quatre vitrines de la Bourse de Commerce, mai 2021
© AFP - Martin Bureau

Et puis, à côté, on a une trentaine d'œuvres de David Hammons, artiste afro-américain ! 

Oui, mais avant de parler de David Hammons, il faut imaginer que ce cercle (ndlr : en béton de Tadao Ando) est entouré d'un autre cercle, constitué de vitrines en bois qui ont été restaurées et conservées à l'identique et dans lesquelles on présentait avant les innovations agricoles et techniques. Et par une autre pirouette très belle, Bertrand Lavier - qui est cet artiste fabuleux héritier de Duchamp qui ne réalise rien lui même et qui joue sur les codes de la consommation - a investi ces vitrines pour créer une sorte de mini-rétrospective de son œuvre. Et pour voir cette mini-rétrospective, on est obligé de faire un deuxième cercle dans lequel on voit des œuvres majeures, comme ces "soclages", quand il met un objet sur un autre objet, un frigidaire sur un coffre-fort, etc.

Et donc, ce que j'aime beaucoup c'est que cette déambulation est tout de suite double et elle rend un peu fou d'une certaine manière. Elle est à la fois méditative et elle permet en permanence de passer du passé au contemporain et avec le fait qu'il n'y ait pas de sens, c'est très important aussi dans la conception de ce musée. C'est vraiment conçu comme une déambulation libre où chacun se crée son parcours, il n'y a pas de parcours organisé.

En effet, il n'y a pas de sens de la visite. Il n'y a pas de flèche... 

Il n'y a jamais de flèche, effectivement. Après, on rentre dans un espace qui est moins circulaire - et encore, il est en partie circulaire - une salle absolument prodigieuse et très déstabilisante à mon avis pour les visiteurs parce que c'est une rétrospective d'un artiste, David Hammons, qui est très peu connu du public même si c'est une immense star de l'art contemporain.

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David Hammons est un monsieur qui a un peu plus de 70 ans et qui est un artiste noir américain qui s'est engagé très tôt dans les mouvements de la défense de l'art créé par les Noirs et que François Pinault collectionne depuis quarante ans. C'est très important d'insister sur ce point puisque quand François Pinault collectionne David Hammons, il n'était absolument pas connu, il était présenté dans de minuscules galeries. On a souvent l'impression que ce sont des oeuvres presque constituées de déchets, c'est vraiment très radical, très difficile. Ce qui est présenté est la plus grande exposition jamais réalisée au monde de David Hammons et elle s'achève par une cellule, une vraie cellule dans laquelle les Noirs américains opprimés dormaient. Et elle est présentée un peu dans la pénombre, à côté d'une fresque qui exprime le colonialisme le plus pire.

Il faut savoir que cette oeuvre, François Pinault a essayé de l'acquérir pendant plus de dix ans et il dit lui même qu'il a réussi, après des visites et des visites chez David Hammons - ils sont devenus extrêmement amis - pour un prix "quasi obscène". Mais ce prix obscène était ce prix de l'art et ce prix d'aller exposer cette oeuvre radicale et difficile pour donner à voir l'effroi aux visiteurs. 

C'est aussi une dimension très importante pour comprendre qui est François Pinault : son obsession ce n'est pas une obsession d'accumuler des oeuvres, c'est une obsession d'aller exposer des oeuvres. J'ai visité la Bourse de Commerce plusieurs fois avant son ouverture avec lui et ce qui m'a marqué, c'est le fait qu'il regardait avec une attention inouïe le regard des visiteurs. Il essaye de voir l'effet que produit une oeuvre d'art sur le visiteur et il a quasiment des yeux d'enfant quand il regarde le regardeur.

Quel est son œil à lui ? C'est un autodidacte total. Par quoi se laisse-t-il guider ? 

On dit de Pinault qu'il a "un œil". Il a un œil très radical. II le dit très souvent : il ne faut jamais acheter une oeuvre séduisante tout de suite, il faut acheter les oeuvres qui résistent. C'est très important pour lui. C'est un homme autodidacte qui travaille. Il a beaucoup travaillé pour avoir un oeil et il a beaucoup travaillé pour comprendre l'art. Il lit énormément de catalogues, il s'entoure de conseillers. Mais comme il le répète très souvent, il ne se fie à aucune oreille. C'est son propre jugement, à chaque fois. 

Bourse de Commerce Pinault Collection, mai 2021
Bourse de Commerce Pinault Collection, mai 2021
© Maxppp - Vincent Isore

Mais il se fie à quoi ? Pourquoi va-t-il vers Hammons par exemple, alors que celui-ci est inconnu ? C'est instinctif ? 

C'est certain que c'est un homme d'instinct. Il était connu dans le monde des affaires comme quelqu'un qui pouvait, d'un simple regard, évaluer son interlocuteur. Donc, il a un instinct très fort, mais il teste aussi beaucoup. Il va à peu près visiter une vingtaine d'ateliers d'artistes chaque année. Il y a beaucoup, à la Bourse de Commerce, de très jeunes artistes qui sont présentés. Il faut imaginer que quand il s'intéresse à un jeune artiste, il commence par demander à ses collaborateurs de lui apporter beaucoup de dossiers, il regarde ce qui est écrit sur lui, puis il va rencontrer l'artiste pendant une heure dans son atelier, il lui pose quelques questions, il regarde les oeuvres attentivement, il revient dans son bureau et il prend la décision très rapidement. 

Donc c'est à la fois de l'instinct et à la fois du travail. C'est important, cette notion de travail. Ce qui fait que son œil est aiguisé aujourd'hui c'est qu'il a tellement vu d'expositions, il a tellement vu d'œuvres, il lit tellement de catalogues, il rencontre tellement d'artistes. Ce qui fait qu'il s'est permis de dire à un moment donné à Jeff Koons - dont il a sans doute un des plus grand nombre d'oeuvres au monde - qu'il courait trop les cocktails et qu'une série de ses œuvres était absolument sans intérêt. 

Il a fait la même chose avec Damien Hirst. Quand Damien Hirst était, entre guillemets, au creux de la vague, l'artiste a proposé en parallèle un projet à François Pinault qui l'a soutenu outre mesure. Il a réhabilité Damien Hirst avec une exposition gigantesque qui devait avoir lieu uniquement à la pointe de la Douane à Venise et qui s'est en définitive développée également au Palazzo Grassi.

Donc il peut marquer la carrière d'artistes, pas seulement les choisissant, mais en leur disant, "ce serait bien que tu ailles vers ça", en les secouant en fait ?

En les secouant et en sachant qu'il a une fidélité incroyable aux artistes. Je vais prendre un exemple : c'est la toute première oeuvre, en définitive, quand on rentre à la Bourse de commerce, c'est un gigantesque tableau, une gigantesque fresque de Martial Raysse avec des couleurs criardes (Ici Plage, comme ici-bas, 2012).

"Ici Plage, comme ici-bas", Martial Raysse, Bourse de Commerce, mai 2021
"Ici Plage, comme ici-bas", Martial Raysse, Bourse de Commerce, mai 2021
© Maxppp - Christophe Petit Tesson

Je crois que 90 %, disons le, de la critique d'art, la considèrent comme très laide, très horrible et du très mauvais Martial Raysse. Le très bon Martial Raysse étant celui des années 60, des années 70, dont François Pinault est d'ailleurs le plus grand collectionneur. Mais François Pinault, contre l'avis de ses conseillers, contre l'avis de critiques d'art, a tenu à affirmer sa fidélité, d'une part, à Martial Raysse et d'autre part, à dire à tout le monde "Vous vous trompez, moi, je sais que cette période de Martial Raysse que vous considérez comme nulle, très faible d'un artiste vieillissant, et bien non, elle deviendra majeure dans l'histoire de l'art !". Et ça, ça fait partie aussi de cette liberté de collectionneur et de cette affirmation de l'homme qui est belle. Cette caractéristique de la fidélité est essentielle pour comprendre qui est François Pinault et sa collection. 

Bourse de Commerce Pinault Collection, mai 2021
Bourse de Commerce Pinault Collection, mai 2021
© Maxppp - Vincent Isore

Pensez-vous que la Bourse de commerce impressionne les autres mécènes ? Les collectionneurs se disent-ils que François Pinault a frappé un grand coup ? 

Je pense vraiment, pour avoir été à la soirée officielle d'inauguration où il y avait énormément de collectionneurs importants comme Marin Karmitz ou Maja Hoffmann qui va ouvrir sa fondation à Arles, et pour avoir parlé également avec d'autres critiques et des artistes qui étaient présents comme Daniel Buren, qu'il a impressionné par la douceur, l'intelligence et l'audace de ce qui est présenté. Un des mots qui ressortaient, c'était "Ouah, qu'est-ce que c'est beau ! Et qu'est-ce que c'est osé, inattendu !". 

Il n'a pas sorti, justement, les grosses œuvres de Jeff Koons, les énormes Damien Hirst, etc. Non, et beaucoup des gens qui étaient présents (le soir de l'inauguration) ne connaissaient pas certains artistes. C'est extraordinaire et donc ça s'affirme comme un lieu totalement nouveau et à part.

Et c'est ça qui est intéressant dans la configuration de Paris, c'est un lieu qui affirme son identité unique et on voit très bien ce qui est en train de se dessiner. La Bourse de commerce n'aura pas du tout la même programmation que celle du Musée d'art Moderne de la Ville de Paris ou celle de la Fondation Cartier. Je ferai un parallèle d'ailleurs avec la Fondation Cartier parce que je trouve qu'elle a une politique d'exposition et une programmation extrêmement originale, assez unique, et la Bourse de commerce est un pendant aussi d'une autre originalité qui ravit, en tout cas qui me ravit et j'en suis très heureux. 

Paris est la ville au monde où il y a le plus grand nombre d'expositions. Quand on compte l'ensemble des musées, centres d'art, galeries, il y a plus d'expositions qu'à New York, beaucoup plus qu'à Londres. C'est unique au monde et on ne pensait pas que ça pouvait encore s'accroître !

Il y a toujours une forme de caractère pessimiste et dépréciatif sur la France mais on a un prisme complètement faux ! L'image de la grande France du début du XXe siècle, où toute la culture était avant tout française et que le monde entier nous regardait, mais on est encore dans cette situation et plus que jamais ! Le seul prisme déformant, ça serait le prisme du marché de l'art mondial par rapport à la cote des artistes français. Mais dans l'expression créative, l'expression culturelle, la France est unique et Paris est unique ! 

* Réservations sur le site Pinault.collection.com

La Critique
32 min