La Comédie-Française, une institution aux débuts tragiques

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La Comédie-Française, une institution aux débuts tragiques

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L'origine des mondes culturels | Que serait la "Maison de Molière" sans ses comédiens et comédiennes ? La Comédie-Française a beau avoir plus de 300 ans d’existence, elle n’a pas toujours résidé à la salle Richelieu. Histoire d’une troupe qui n’a pas connu que des jours heureux.

Conseil d’État, Conseil constitutionnel ou encore ministère de la Culture. Toutes ces institutions occupent depuis longtemps déjà le Palais-Royal… mais elles sont loin d’être aussi anciennes que la Comédie-Française. Fondée en 1680, la troupe ne loge toutefois dans ce célèbre quartier parisien que depuis 1799. N'a-t-elle donc rien vécu alors pendant plus d’un demi siècle ? Loin de là, la Comédie-Française, elle aussi, regorge d’histoire(s).

Une troupe décimée

La disparition de Molière en 1673 bouleverse la troupe, incapable d'empêcher le départ de plusieurs comédiens
La disparition de Molière en 1673 bouleverse la troupe, incapable d'empêcher le départ de plusieurs comédiens
© AFP - LEEMAGE

1673. Molière n’est plus. Celui qui jouait pourtant le Malade imaginaire laisse derrière lui une troupe de comédiens meurtrie, désormais dirigée par sa veuve Armande Béjart et son camarade de scène Charles Varlet, dit La Grange. Mais ce triste premier acte n'est pas fini. Une troupe rivale, celle de l’hôtel de Bourgogne, profite du drame et parvient à approcher plusieurs de ses comédiens. Michel Baron, La Thorillière et les époux Beauval quittent alors la troupe de Molière à la relâche de Pâques, période marquant la clôture de la saison théâtrale. Une nouvelle épreuve pour La Grange qui va jusqu’à écrire dans son registre “Ainsi la troupe de Molière fut rompue.” Le livre de bord de la troupe fait partie d'une des pièces les plus rares de la bibliothèque-musée de la Comédie-Française. 

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Incapable d’assurer de nouvelles représentations, la troupe de Molière part s’installer à l’Hôtel de Guénégaud. Au même moment, le théâtre du Marais ferme sur ordre de Louis XIV, qui demande à ce que ses comédiens partent rejoindre la troupe de Molière, qui conserve son titre de troupe du roi. Depuis 1665, les comédiens sont en effet placés sous la protection et la tutelle du Roi-Soleil.

La naissance d'un théâtre d'excellence qui, au fil de l'Histoire, a reflété le pouvoir de tutelle. Récit d'Hélène Tierchant

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Louis XIV le voulait. Il a profité de la mort de Molière avec lequel il était brouillé pour fonder un théâtre qui unirait à la fois les troupes comiques et les troupes tragiques. La Comédie-Française a toujours été un théâtre officiel spécialisé en tragédie et en comédie et où le répertoire se donne toujours en alternance. C'est une exception française.                                                                                
Hélène Tierchant, co auteure de "La grande histoire de la Comédie-Française"

L'Avare, Le Misanthrope ou Les Fourberies de Scapin... Tout le répertoire de Molière est alors interprété par la nouvelle troupe du roi, mais pas seulement puisqu'elle reprend également plusieurs pièces de Corneille ou de Racine. 

En savoir plus : Janvier : la maison de Molière

Une union forcée pour une devise : "Simul et singulis" (être ensemble et être soi-même)

Fondée en 1680, la Comédie-Française se produit dans plusieurs théâtres parisiens
Fondée en 1680, la Comédie-Française se produit dans plusieurs théâtres parisiens
© Getty - Culture Club

Il ne reste alors plus que deux troupes parisiennes de comédiens français. Celles-ci vont se faire concurrence pendant plusieurs années. Ce n’est qu’en août 1680, sept ans après la mort de Molière, que Louis XIV ordonne la fusion de la troupe du roi avec la troupe royale du théâtre de Bourgogne. La disparition du chef de la troupe du théâtre de Bourgogne contribue également à cette singulière union de la comédie et de la tragédie. L’une joue Tartuffe tandis que l’autre interprète du Racine et du Corneille. Bien que rivaux, les deux groupes de comédiens avaient déjà effectué conjointement une représentation quelques mois plus tôt. Une semaine après leur fusion, la troupe française des comédiens du roi donne sa première représentation. A cette occasion, six coups sont frappés au lieu de trois : la Comédie-Française est née

Elle adopte l’emblème de la ruche bourdonnante et sa devise "Simul et singulis" (Etre ensemble et être soi-même) résonne comme la fin d'une longue scission entre les deux groupes de comédiens. Ses membres deviennent les pensionnaires de la Comédie-Française, ces derniers pouvant ensuite devenir sociétaires et ainsi participer à la gestion du théâtre.

Mais au delà de cette alliance, le nom donné par le roi à la troupe témoigne d’un message politique : il est une réponse à la Comédie-Italienne, très appréciée à l’époque. La troupe se voit ainsi obtenir le monopole des représentations en français à Paris et dans ses faubourgs. Les comédiens jouissent aussi d’un autre privilège : ils reçoivent une pension du roi de 12 000 livres. Mais cette protection ne va pas sans dépendance : les gentilshommes de la Chambre du roi ont un pouvoir de direction sur la troupe et n’hésitent pas à en user pour sélectionner les comédiens et la programmation. Plus rien ne se joue sans l'accord de l'État et donc du roi

Il y avait les problèmes de censure, de pression pour avoir le droit de jouer à la cour. Les comédiens étaient approuvés par le pouvoir. Aucune nomination ne pouvait se faire sans l'aval du roi.                                                                                  
Hélène Tierchant

La Comédie-Française doit cependant quitter le théâtre Guénégaud, le clergé n’appréciant guère la présence de la troupe à proximité du collège religieux des Quatre-Nations. Les pensionnaires et sociétaires partent s’installer rue des Fossés-Saint-Germain, aujourd’hui nommée rue de l’Ancienne Comédie. 

Crise(s) et compagnie

Après la mort de Louis XIV, Philippe d’Orléans occupe le titre de régent jusqu’à la majorité du prince Louis XV. Il préfère alors les Comédiens Italiens, chassés pourtant plusieurs années auparavant par Louis XIV après s’être attaqués à sa maîtresse Madame de Maintenon. Ces derniers retournent donc à Paris et jouissent des pièces de Marivaux. La Comédie-Française parvient toutefois à en récupérer quelques unes, tout en s'essayant à la comédie larmoyante. Ce nouveau genre théâtral mêle tragédie et comédie, hybride comme cette troupe. Mais elle ne tarde pas à connaître des difficultés financières. Les dettes seront par la suite épongées par Louis XV, permettant aux comédiens de réaliser des travaux pour leur théâtre, avant de déménager aux Tuileries puis à l’Odéon, où ils s'installent en 1782.

Pièce de Beaumarchais, Le Mariage de Figaro a été jouée pour la première fois en avril 1784 par "les comédiens français ordinaires du roi", marquant un tournant dans l'histoire de la Comédie-Française
Pièce de Beaumarchais, Le Mariage de Figaro a été jouée pour la première fois en avril 1784 par "les comédiens français ordinaires du roi", marquant un tournant dans l'histoire de la Comédie-Française
- CC-SA-1.0

À la fin du XVIIIe siècle, la Comédie-Française connaît elle aussi sa révolution. D'abord en 1784 avec la première représentation du Mariage de Figaro, de Beaumarchais. Écrite en 1778, la pièce avait jusqu'alors été censurée pour sa satire des privilèges de la noblesse et de l'aristocratie française. Comme un présage avant la Révolution en 1789.

Entre pro-monarchistes et pro-républicains, la troupe se divise sous la Révolution française

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Il y a eu une scission au sein de la troupe entre les pro-monarchistes et les pro-républicains au cours de la Révolution. Ils n'ont été réunifiés que sous Bonaparte.                                                                                
Hélène Tierchant

Le statut des membres de la troupe changent : les comédiens sont désormais dotés de droits civils mais se voient retirer leur pension royale ainsi que leur monopole sur le répertoire français. Il s’agit de la pire crise qu’a connu la troupe : leur théâtre de l'Odéon ferme en 1792 et la Comédie-Française prend le nom de "Théâtre de la Nation" sous le régime de la Terreur. 

On a pris l'habitude de dire Comédie-Française sous Louis XV. À la veille de la Révolution, sous l'influence de Voltaire, on parlait de Théâtre français. Puis, après la Terreur, ils ont été les Comédiens de l'Empereur. Au fil de l'Histoire, le nom de la troupe a reflété le pouvoir de tutelle.                                                                                
Hélène Tierchant

Le Comité de Salut Public emprisonne par la suite les comédiens, jugés trop proches des idées monarchistes. Ils parviennent toutefois à échapper à la guillotine grâce à Charles de La Bussière, un comédien travaillant pour le gouvernement révolutionnaire. Dépourvu de salle et de moyens, le groupe de comédiens s'éparpille dans plusieurs troupes. 

Sous le Directoire, le renouveau pour la Comédie-Française, avant la protection de Napoléon 

En 1799, la troupe s'installe à la salle Richelieu au théâtre français de la République
En 1799, la troupe s'installe à la salle Richelieu au théâtre français de la République
© AFP - LEEMAGE

En 1799, grâce à l'aide de l’écrivain François de Neufchâteau, devenu ministre de l’Intérieur, le gouvernement octroie à la troupe le Théâtre-Français de la République à la Société des Comédiens Français.  

Construite en 1786 et 1790 par l'architecte Victor Louis, la salle de théâtre Richelieu avait été commandée suite à l'incendie de la salle de l'Opéra en 1781. D'inspiration italienne, cette salle de 876 places a connu près d'une quinzaine de restaurations en 200 ans, avec récemment une très importante rénovation acoustique. Aujourd'hui encore, la Comédie-Française continue de s'y produire.

La Comédie-Française jouira par la suite de la protection de Napoléon. En 1812, l’empereur rend le décret de Moscou qui régit le fonctionnement de la Comédie-Française : 87 articles autour de l’administration théâtrale, du financement de la troupe ou encore de l’admission de nouvelles pièces. La tutelle royale, puis gouvernementale, devient celle de l'empire. 

La Comédie-Française, une véritable passion pour Napoléon qui en fit un outil de communication

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Napoléon a été près de 270 fois à la Comédie-Française au long de son règne. Il avait sa loge et s'il arrivait en retard les comédiens devaient reprendre au début la pièce. La troupe devait même se déplacer au château de Saint-Cloud ou à Fontainebleau lorsqu'il n'avait pas le temps d'aller à la Comédie-Française. 

Fervent admirateur de la Comédie-Française, Napoléon Bonaparte assista à près de 300 représentations
Fervent admirateur de la Comédie-Française, Napoléon Bonaparte assista à près de 300 représentations
© Getty - DeAgostini

Deux siècles ont aujourd'hui passé et la Comédie-Française est désormais placée sous l'autorité du ministère de Culture depuis 1995. Le statut de l'institution a évolué, les membres se sont succédé, mais la troupe s'est enfin enracinée. 

En savoir plus : Entrer à la Comédie-Française

En savoir plus : Tout le monde se fait une idée de la Comédie-Française même sans y être jamais allé… La Comédie-Française ! Place Colette - Paris 1er