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La Commune de Paris, plus grand martyre de civils d'Europe ? Idée reçue n°3

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De 30 000 morts civils, le bilan de la répression de la Commune est redescendu autour de 6 500, ce qui n'en fait plus la plus grande boucherie de l'histoire du XIXe siècle en Europe.
De 30 000 morts civils, le bilan de la répression de la Commune est redescendu autour de 6 500, ce qui n'en fait plus la plus grande boucherie de l'histoire du XIXe siècle en Europe.
© Getty

Le bilan macabre de la Semaine sanglante a longtemps enraciné la Commune de Paris dans une mémoire-martyr fédératrice. Depuis 2011 et une révision drastique à la baisse, on sait qu'elle fit plutôt 6 500 que 30 ou 40 000 morts. Un décompte cachant des enjeux historiques qui dépassent 1871.

Parmi les idées reçues sur la Commune de Paris, on a longtemps dit qu'elle avait été le théâtre du plus grand massacre de civils de l’histoire de l’Europe au XIXe siècle. Ou plutôt, sa chute, avec la reprise de la capitale par l’armée versaillaise puis l’intense répression dont la capitale sera le théâtre, avec ce qui restera comme "la Semaine sanglante", du 21 au 28 mai 1871. La Commune comme massacre paroxystique, maître-étalon de la répression contre une ville-martyr et son peuple ? L’image est spectaculaire, et sa longévité, évocatrice.

L’idée d’un massacre record, qu’on voit encore resurgir de temps à autre à cent-cinquante ans de distance, est un révélateur des usages politiques de l'épisode insurrectionnel. Si l’on convient aujourd’hui que le chiffre est très probablement faux, la manière dont ce lieu commun a sédimenté dit beaucoup des strates successives dont s’est faite l’histoire de la Commune. Du côté des historiens et des historiennes, mais aussi partout ailleurs. 

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Car le nombre de morts de la Commune de Paris n’est pas seulement affaire d’arithmétique, ni même un enjeu de rigueur historienne. S’il s’agit d’un des grands lieux communs concernant la révolution populaire qui s’est levée au printemps 1871 dans la capitale, c’est parce que ce chiffre des morts communards souligne le poids de la charge mémorielle de l'événement.

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Décomptes et soustractions

Le chiffre de 30 000 morts s’installe rapidement, très à chaud par rapport aux faits, et on voit les acteurs commencer presque aussitôt à en tramer le récit. Très vite, l’histoire immédiate telle qu’entreprennent de l’édifier les communards en fuite tient d’une contre-mémoire. En 1872 en effet, se diffuse un document du pouvoir, L’Enquête parlementaire sur l’insurrection du 18 mars, auquel les proscrits de la Commune entendent répliquer. Pour élaborer un contre-récit, Londres, qui a vu rallier de nombreux communards en fuite, est ici un épicentre : il y existe un “Cercle d’études sociales”, où l’on croise notamment le chemin de Hippolyte Prosper Lissagaray. Natif du Gers en 1838, Lissagaray était à Paris au moment de la Commune, qu’il a documentée et relatée en journaliste. Plutôt pro domo : s’il fut proche de Gambetta avant que la Commune ne déchire le camp républicain, Lissagaray est des dernières batailles de rue qui précèdent la chute de la Commune, et tient avec d’autres les barricades de Belleville jusqu’au 28 mai 1871. Échappant à la répression de justesse, Lissagaray a quitté Paris, gagné l’Angleterre via la Belgique comme de nombreux communards en fuite. 

Condamné par contumace, c’est ainsi depuis l’étranger que Lissagaray publie son Histoire de la Commune en trois ambitieux volumes en 1876. Et c’est dans ce récit, qui témoigne de l’énergie pour élaborer l’histoire des vaincus, que s'inscrit le calcul du nombre de morts. En 1876, Lissagaray réhausse le tout premier bilan funèbre qu’il avait dressé dans le feu des premiers mois qui avaient suivi l’événement : l’historien-journaliste estime que la Semaine sanglante a plutôt fait de l’ordre de 20 000 morts. Lissagaray établit que le conseil municipal de la Ville de Paris aurait pris à sa charge l’inhumation de 17 000 cadavres, mais estime qu’un grand nombre de personnes furent tuées ou incinérées à l’extérieur des murs de la capitale. Aussi en conclut-il qu’il n’est “pas exagéré” de tabler sur 20 000 morts.

C’est dans cette dynamique d’édification d’une contre-mémoire à chaud par les communards qui ont survécu que le chiffre voyage - repris, prolongé, amplifié. A la fin des années 1870, l’idée s’installe durablement que la répression contre la Commune a fait 30 000 morts. Près d’un siècle plus tard, dans les années 1960, quand un travail de renouvellement historiographique s’entamera avec plusieurs livres signés notamment de l’historien Jacques Rougerie, mais aussi un nouveau regard déployé sur les femmes par Edith Thomas par exemple, c’est ce chiffre de 30 000 qu’on retrouvera encore (et encore tous deux laissent-ils envisager que le bilan puisse au fond être plus meurtrier). Entre-temps, il a sédimenté.

Robespierre en embuscade

Or ce que montre très bien le livre La Commune n’est pas morte - Les usages politiques du passé de 1871 à nos jours de l’historien Eric Fournier (chez Libertalia), c’est que ce chiffre a en fait un double niveau de lecture. Il dit certes l’énergie mise dans l’édification d’une mémoire-martyr qui fonctionne comme un contre-récit. Mais il cache aussi, comme l’arbre au milieu de la forêt mémorielle, un autre enjeu, qui excède la Commune de Paris et a en fait directement à voir avec la Révolution française : le bilan de la Terreur. Car le chiffre de 30 000 morts qui voyage et s’installe fait de la Commune de Paris le plus grand massacre de civils en Europe, à une époque où l’historien républicain Camille Pelletan installe plutôt un bilan de l’ordre de 12 000 morts pour la répression de la Terreur, entre 1792 et 1794. L’enjeu mémoriel derrière les morts de la Commune cache ainsi une bataille au spectre plus large, alors que la question des morts de la Terreur a hanté tout le XIXe siècle, comme une mémoire chaude volontiers mise en avant par les adversaires des révolutions. En installant l’idée que Thiers et son armée ont été plus sanguinaires que Robespierre, c’est en filigrane à une réhabilitation de 1792 que travaillent ceux qui gonflent le chiffre de 1871.

Le vrai tournant historiographique sur le bilan macabre de la Commune doit beaucoup au travail de Robert Tombs. C’est cet historien britannique qui révisera drastiquement à la baisse le nombre de morts de 1871 : dans son livre La Guerre contre Paris dont l’édition originale, en anglais, avait paru en 1981, il estimera d’abord que la Semaine sanglante n’avait pu faire que 10 à 15 000 morts tout au plus. Puis, vingt ans plus tard, dans un article à la portée considérable, Robert Tombs proposera une nouvelle estimation à la baisse : moins de 10 000 morts, et sans doute pas plus que 6 500, selon l’historien. Or avec 6 500 morts, la Semaine sanglante n’est plus “le plus grand massacre de civils du XIXe siècle en Europe”. Sa répression reste plus meurtrière que celle de la révolution de 1848, mais la Commune perd sa funèbre cocarde au palmarès des répressions contre les civils.

Dans un article qui contextualise et prolonge le travail de Robert Tombs, l’historien Quentin Deluermoz rappellera que cette révision à la baisse s’inscrit dans un contexte plus vaste :

La révision à la baisse s’inscrit en fait dans une tendance historiographique concernant les grands massacres du XIXe siècle : les tribunaux de la terreur seraient ainsi responsables de 35 000 à 45 000 morts et la guerre de Vendée, dont on a un temps estimé les pertes à 400 000 morts, en aurait “plutôt” fait 170 000. Des affrontements régionaux oubliés ont parallèlement été réévalués, mettant à mal la “compétition des légendes noires” : ainsi en est-il de ceux qui accompagnent la bataille de Montrejeau, près de Toulouse, en 1799, qui entraînèrent près de 5 000 morts. Concernant le XIXe siècle, les morts de Juillet 1830, un temps estimés à un millier, sont désormais évalués à 850, quand ceux de la répression parisienne de Juin 1848 sont passés d’environ 6 000 à 4 000 victimes des deux côtés.

Toutefois la controverse n'est pas éteinte. A l'occasion du 150e anniversaire de la Commune de Paris, les éditions Libertalia publient pour leur part une enquête signée de Michèle Audin, qui a déjà accompagné pour eux la parution de plusieurs textes de l'époque signés Eugène Varlin ou Alix Payen, et qui met au jour de nombreuses archives (notamment de presse) sur son blog, macommunedeparis.com. Dans ce livre tout juste paru, La semaine sanglante. Mai 1871, légendes et comptes, Michèle Audin confronte notamment Robert Tombs et ses comptages à la baisse qu'elle tient pour une version apaisée... et édulcorée de l'issue tragique de l'événement. Mettant par exemple en avant la mortalité dans les prisons, ou des charniers découverts plusieurs décennies plus tard à l'occasion de chantiers sous les pavés de Paris, elle y voit une erreur historiographique, et revitalise au fond, à son tour, une controverse presque aussi ancienne que l'événement.

En fait, la question du nombre de morts ourle très tôt les premiers récits de l’épisode communaliste. Il en va de la volonté de contre-attaquer face au gouvernement Thiers et son armée qui, eux, cherchent à effacer très vite les traces du massacre. Il en va aussi de l’unité du rhizome communard qui avait porté cette révolution éphémère : se concentrer sur sa répression, c’est façonner ce qu’Eric Fournier relève comme “une mémoire unanimiste”. C’est-à-dire fédérer encore un peu, alors que les 72 jours de l’éphémère révolution ont révélé les divisions du camp communard. Il en va enfin de sa respectabilité : alors que le camp versaillais érige en martyrs ses propres morts et, très vite après l’événement, resserre la focale sur la question des otages fusillés par les communards, raconter une boucherie c’est aussi changer d’échelle macabre et déplacer le rapport de forces symbolique.

A l'occasion des 150 ans de la Commune de Paris, retrouvez une série d'articles pour éclairer cinq idées reçues sur la révolution de 1871 : 

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