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La Commune de Paris, révolution féministe ? Idée reçue n° 4

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Hortense David, née à Reims vers 1835 d'après les sources rares qui nous mènent jusqu'à elle, avait deux enfants, et vivait en concubinage, nous apprend son jugement devant le conseil de guerre. Brossière, elle fut cantinière sous la Commune.
Hortense David, née à Reims vers 1835 d'après les sources rares qui nous mènent jusqu'à elle, avait deux enfants, et vivait en concubinage, nous apprend son jugement devant le conseil de guerre. Brossière, elle fut cantinière sous la Commune.
© Getty - Hulton Archives

Dans une série d'éclairages à l'occasion des 150 ans de la Commune de Paris, France Culture vous propose de passer en revue cinq idées reçues sur l'événement - et cinq livres pour y voir clair. Quatrième volet : l'égalité de salaire et la place des femmes sous la Commune de Paris.

Parmi quelques lieux communs et fictions historiques qui voyagent au sujet de la Commune de Paris, croise souvent dans des eaux floues cette idée que 1871 aurait été en quelque sorte l’année de la femme. La preuve, lit-on même parfois : Louise Michel et sa stature statufiée ; le mot “pétroleuses” qui voit le jour dans la langue française au cœur de l’événement insurrectionnel et dit quelque chose de l’implication féminine (ou de la façon dont on le regarde) ; et puis, les institutions communalistes n’ont-elles pas imposé l’égalité de salaire entre les hommes et les femmes ? Justement pas. C’est une erreur historique qui a la dent dure : si les femmes contribuent bien à l’épisode communaliste en y négociant une place, les enjeux de genre n’y ont pas du tout cette centralité qu’on croit parfois distinguer.

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Le 18 mars 1871, lorsque Paris se soulève à l’aube pour faire obstacle aux troupes versaillaises clairsemées qui grimpent sur les hauts de Montmartre mettre la main sur une réserve de canons, les femmes du peuple parisien sont nombreuses. Elles se mêlent aux rangs de la troupe, sèment le désordre et paralysent finalement l’opération. De cette scène inaugurale qui précipitera les débuts de l’insurrection comme on appuie sur la gâchette dans une ville éreintée par les mois de Siège et effarée par la capitulation devant Bismarck, découlera l’idée qu’on doit les débuts de la Commune aux femmes. Et qu’elle le leur a bien rendu ? En fait, pas vraiment.

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Car voir dans la Commune de 1871 une révolution féministe serait aller bien vite en besogne. Pas tant parce que le mot “féminisme” est un rien postérieur à l’événement : aujourd’hui, des historiennes et des historiens conviennent largement qu’on peut utiliser le terme comme on anti-daterait un regard pour mieux l’ajuster. D’ailleurs, dans leur livre - panorama paru en 2020, Ne nous libérez pas, on s’en charge, Bibia Pavard, Florence Rochefort et Michele Zancarini-Fournel disent “féministes” pour désigner cet intense bain d’idées et de mobilisation politique qui est bien antérieur à la Commune. Les chercheuses ouvrent par exemple le chapitre qui démarre en 1868 et court jusqu’à l’épisode communaliste sur ces mots de contexte :

Le Second Empire condamne sévèrement les opposants, censure la presse et interdit les réunions publiques, ce qui entrave toute action politique. Les républicains et les socialistes aiguisent leurs armes dans l’ombre, aidés par le retour des proscrits à partir de 1860. Les féministes se remettent elles aussi difficilement de l’échec de 1848, bien que quelques-unes comme Juliette Lambert (future Juliette Adam) et la quarante-huitarde Jenny P. d’Héricourt reprennent le flambeau via l’essai polémique contre la misogynie des grands penseurs : Proudhon, Michelet, Auguste Comte ou Cabet.

Si l’on doit prendre avec distance l’idée que l’horizon de révolution sociale est passé par le genre en 1871, c’est parce qu’il faut d’abord se souvenir que lorsque Paris s’embrase, les femmes n’ont pas le droit de vote ni ne sont éligibles. Elles ne l’auront pas davantage à l’issue de la Semaine sanglante, lorsque la Commune s’éteindra sous la contre-offensive de l’armée d’Adolphe Thiers, le 28 mai 1871 : en l’espace de 72 jours tout au plus (et plutôt deux petits mois à peine si l’on prend plutôt le calendrier à partir des élections du 26 mars), il n’en sera pas même question dans les débats. Parce que l’épisode sera trop éphémère ? C’est une hypothèse. Mais force est de constater, malgré tout, que même dans un laps de temps aussi resserré et l’urgence du moment, des débats ont existé en haut lieu pour savoir, par exemple, s’il était juste et légitime qu’un étranger puisse se faire élire membre de la Commune, alors qu’il n’aurait pas même la nationalité française. Or au sujet des femmes, rien de tel.

"Citoyennes" sans citoyenneté

Elles s’appellent pourtant “citoyennes”, et participent activement aux clubs qui sont un des lieux cruciaux de la vie démocratique telle qu’elle se déploie durant la Commune. Des espaces de rencontre et de débats qui donnent aux institutions officielles une assise et des reins solides en termes d’ancrage populaire, en même temps qu’ils tracent un trait d’union avec des révolutions antérieures comme celle de 1848, et des réseaux politiques au sens large. Certains clubs sont mixtes, d’autres sont 100% féminins, et partout dans la capitale, ils sont des épicentres d'où s’expriment et s’affirment une authentique souveraineté politique au féminin. On y débat de l’urgence d’ouvrir des crèches, de l’instruction des filles, du clergé à qui l’on entend faire la peau, et aussi de la ligne à tenir vis-à-vis de la prostitution.

Dans la presse, quelques figures féminines jouent aussi un rôle crucial, à l’instar d’André Léo, cette intellectuelle avant la lettre qui prendra pour pseudo le prénom de ses deux jumeaux, et contribuera à co-construire une pensée communaliste comme elle avait participé à un espace public féminin, plus tôt dans le XIXe siècle. Si les journaux ne sont pas des institutions officielles, la place qu’y tient André Léo et son écho dans le monde communard n’en est pas moins crucial, bien que sur les franges.

Mais il faudra attendre 1944 pour voir le statut électoral des femmes évoluer : bien davantage qu’au plan d’une citoyenneté de droit, c’est sur le terrain du travail que se joueront les questions de genre au printemps 1871. Au point qu’on peut sans doute distinguer là quelque chose de l’ordre d’une citoyenneté bis qui s’affirme et se négocie - et qui justement passe par le travail puisque la Commune est aussi une révolution ouvrière. Une historienne l’a montré bien avant tout le monde, dans un livre pionnier qui remonte à 1963 : c’est Edith Thomas, une chartiste, la première en France à travailler sur les femmes pendant la Commune de Paris, dans la foulée de travaux antérieurs sur les femmes de 1848, et des biographies de grandes figures féminines du XIXe siècle.

Les "Pétroleuses" : un stigmate, et une participation féminine dans l'épaisseur des réseaux communalistes

Figure centrale de la Résistance intellectuelle, largement sortie des radars après sa rupture avec le PCF, historienne marxiste hétérodoxe, Edith Thomas a fouillé dans les inventaires fragiles et lacunaires de la Commune de Paris comme on repasserait des documents élimés sous un rai de lumière neuve : elle y a pisté des femmes, regardé une organisation tout juste au stade d’ébauche, et vu cette souveraineté en train de s’affermir - et parfois de s’affirmer entre les lignes, à bas bruit. Et en 1963, dans un livre sans équivalent qu’elle intitulait Les “Pétroleuses” pour mettre au jour le stigmate qui fera longtemps écran à la portée vraiment politique de l’action de ces femmes, elle guidera ses lecteurs au gré des sources vers des registres d’ouvrières ; vers des manifestes ; vers des traces infimes qui, ensemble, disent l’engagement concret dans la Commune depuis les travaux d’aiguille, depuis les soins aux blessés et, plus tard, du côté des barricades quand l’issue se tendra. C’est tout cela saisi ensemble que l’approche novatrice d’Edith Thomas poussait, dès 1963, à regarder comme une mobilisation proprement politique, comme l’itinéraire bis d’un engagement communaliste faute de citoyenneté au sens strict, et juridique, du mot.

Dans ce contexte et dans l’étroitesse du calendrier de l'événement, on découvrait sous la plume d’Edith Thomas combien le travail avait été, pour les femmes, plus qu’un terrain où se déployer, et y trouver au passage de quoi se nourrir, après des mois de grande misère. Ce que montrait précisément l’historienne, c’est qu’en affirmant un droit au travail, et en le négociant avec les autorités officielles qui finissent par confier l’organisation du travail à une structure 100% féminine, l’Union des femmes pour la défense de Paris et les soins aux blessés, les femmes parisiennes sous la Commune de Paris se sont inventées une forme de citoyenneté alternative. L’intitulé de cette Union est frappant de ce point de vue-là. La structure, qui comptera plusieurs centaines d’ouvrières et des déléguées qui sont rétribuées pour militer, est notamment dirigée par Elisabeth Dmitrieff, l’émissaire de Karl Marx à Paris, et Nathalie Le Mel, une relieuse bretonne montée à Paris qui était déjà très investie dans l’Association internationale des travailleurs avant le 18 mars. Nulle part son titre ne mentionne le travail, mais plutôt une cause officielle légitime (“la défense de Paris”) et une activité qui reste dans les bornes raisonnables de ce qui passe encore pour une activité genrée (“les soins aux blessés”). 

En fait, à partir du 11 avril 1871 (soit trois semaines après le début de la Commune), c’est depuis cette structure-là, qui gravite dans les cercles internationalistes, que ces femmes vont organiser le travail féminin, et notamment entreprendre de le distribuer sans passer par des intermédiaires qui se payent sur le dos de celles et ceux qu’ils placent. A l’heure où les patrons restés à Paris avaient de surcroît baissé les salaires depuis le début de l’insurrection, l’autonomie était d’autant plus un enjeu. Dans Les “Pétroleuses”, Edith Thomas mobilisait pour la première fois la plupart de ces sources et écrivait par exemple :

De nombreuses réclamations étaient adressées à la Commission du travail et d’échange. Le 3 mai, l’une des dirigeantes de l’Union des femmes qui est en même temps responsable de l’Internationale dans son arrondissement, Octavie Tardif, lui adresse une pétition qui porte 85 signatures : “Ils nous faut du travail, puisque nos frères, nos maris, nos fils ne peuvent subvenir aux besoins de la famille."

Plus loin, dans cette archive, on lit une suggestion : que ces femmes soient chargées de façonner l’équipement de la Garde nationale de façon à ce qu’on leur fournisse immédiatement un travail, et un revenu encadré. Or comme le rappelait l’historienne à la plume acerbe dès 1963, cette question du travail des femmes était justement une ligne de fracture importante au sein du mouvement ouvrier en cours de cristallisation. Si Proudhon était mort quelques années avant la Commune, les siens étaient encore nombreux dans l’écosystème communaliste, qui défendaient justement la femme à la maison. D’ailleurs à l’époque, même lorsqu'elles travaillaient, le gros du travail féminin et notamment les travaux d’aiguille se passaient encore dans le huis clos du domicile plutôt que dans des ateliers.

À lire aussi : Entre misogynie et mépris de classe, le mythe de la pétroleuse de la Commune

L'égalité de salaire... pas pour toutes (loin de là)

En fournissant du travail aux femmes et en se réappropriant par exemple le mécanisme des ateliers de 1848, l’Union des femmes leur donnait donc aussi accès, en 1871, à la possibilité de se former politiquement. C’est-à-dire, au fond, de s’organiser au sens large, donc de s’émanciper, même à bas bruit, et dans les franges d’un engagement qui ne dirait pas son nom (ou pas complètement). Pour tenir cette ligne de crête et pousser cet agenda en partie silencieux, les cheffes de file compteront sur quelques alliés parmi les membres élus de la Commune qui sont, bien sûr, tous des hommes. Le relieur Eugène Varlin, qui est proche de Nathalie Le Mel, en est un : ensemble, ils militent à l’A.I.T., et ensemble, ils avaient arraché dès 1865 l’égalité de salaire pour les relieurs et les relieuses. Mais c’était six années déjà avant la Commune de Paris.

Le Mel et Varlin pousseront-ils cet agenda-là à chaud au cœur de l’événement comme on irrigue un substrat pour l’équilibrer ? Les élus de la Commune trancheront en tous cas in extremis en faveur d’une égalité de salaire entre les instituteurs et les institutrices. Dans le journal Le Cri du peuple daté du 22 mai 1871, on lit ainsi qu'Edouard Vaillant, délégué à l’enseignement, proclame :

La Commune de Paris, considérant que les exigences de vie sont nombreuses et impérieuses pour la femme autant que pour l’homme décide que le salaire des institutrices sera la même que celui des instituteurs.

Mais, en dépit d’un lieu commun qui aura la dent dure, l’égalité de salaire n’ira pas au-delà durant le temps communal. C’est révélateur, aussi, de la place à part qu’occupe l’enseignement dans ce second XIXe siècle. Non seulement dans le féminisme (comme le montrera par exemple l’historienne Eliane Viennot dans tous ses travaux sur l’espace de la cause des femmes et sa charge polémique inouïe). Mais aussi dans le monde communaliste. Ainsi, Edith Thomas qui y consacre tout un chapitre dans Les “Pétroleuses” commence-t-elle par écrire :

Pour fonder la société de l’avenir que rêvait la Commune, il fallait former des hommes et des femmes qui fussent libérés de l’empreinte cléricale. Il était nécessaire d’organiser l’enseignement laïc, et de prévoir, pour les filles, dont l’instruction avait toujours été négligée, de nouvelles écoles, et, en particulier, des écoles techniques, qui les préparassent à gagner leur vie.

Puis, plus loin :

Cette bataille pour la laïcité a besoin de volontaires. La Commune invite les citoyens et les citoyennes qui souhaiteraient obtenir des postes dans les écoles primaires, à présenter leur candidature, avec pièces à l’appui, à la Commission d’enseignement de l’Hôtel-de-Ville. Pour avoir accepté un poste d’institutrice dans une école de sœurs, une jeune libraire de la rue Monge, Anne Denis, comparaîtra devant un Conseil de guerre. C’est là, en effet, une participation directe à la lutte de la Commune, car les religieux ne se laissent pas évincer sans résistance.

Quelques semaines après le début de la Commune, Edouard Vaillant demandera aux municipalités de créer des écoles professionnelles.

A l’époque de sa parution chez Gallimard, l’essai d’Edith Thomas ne passera pas inaperçu. Jean Maitron, le grand spécialiste de l’histoire sociale, en assurera lui même l’un des comptes-rendus dans les revues académiques. D’autres souligneront le travail de fourmi et la rigueur aigüe dont avait fait preuve la chartiste, conservatrice des archives nationales, pour parvenir ainsi, la première, à excaver de l’oubli ces femmes dont bien des traces archivistiques avaient tout simplement été supprimées. Malgré tout, quelques mois après la mort d’Edith Thomas, les célébrations du centenaire de la Commune de Paris montreront que la place des femmes dans l’événement de 1871 n’était pas encore un objet d’étude pleinement légitime : aucuns travaux ne s’y plongeront explicitement pour poursuivre le sillon qu’amorçait Edith Thomas en 1963. Jusqu’en 2020 et à l’exception d’un Petit dictionnaire des femmes de la Commune de Paris 1871 (publié en 2013 par l’association des amis de la Commune), son livre pourtant ancien restera le seul à paraître en français pour documenter, à hauteur de femme, l’événement de 1871 et la participation des communardes à la Commune de Paris. Même depuis ses franges.

A l'occasion des 150 ans de la Commune de Paris, retrouvez une série d'articles pour éclairer cinq idées reçues sur la révolution de 1871 : 

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