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La cordillère Darwin en images

Par

Christian Clot est un explorateur des temps modernes : alpiniste de formation, il se passionne pour les dernières terres vierges de notre planète. Ayant reçu de nombreuses distinctions à la suite de ses expéditions, notamment la Médaille de la Géographie Voyages et Explorations, il est également vice-président de la Société des Explorateurs Français. Nous revenons ici, à la suite de l’émission du 1er septembre de Planète Terre (disponible à la réécoute et au podcast ici et en mp3 ci dessous), sur les images et les impressions qu’il a ramenées de la cordillère Darwin, en Terre de Feu.

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La cordillère Darwin : une région difficilement accessible de la Terre de Feu

La cordillère Darwin constitue le massif le plus austral de la cordillère andine, d’orientation est-ouest. Elle est située au Chili, à 250 km de la ville de Punta Arenas, au sud-ouest de la Grande Ile de Terre de Feu argentine. Cette cordillère n’est accessible que par la mer, malgré sa relative proximité avec la ville d’Ushuaïa, du fait de l’impraticabilité de cette voie terrestre. Ce massif est entouré de mers et de canaux : l’océan Pacifique et le canal Cockburn à l’ouest, le canal Almirantazgo au nord, et le canal Beagle au sud. Notons ici que le terme « canal » est une traduction littérale de l’anglais « channel », qui se traduirait plutôt par « chenal » ou « bras de mer » en français.

Carte de la cordillère Darwin, en Terre de Feu.
Carte de la cordillère Darwin, en Terre de Feu.

Carte de la cordillère Darwin, en Terre de Feu. ©World Atlas Encarta MSN, Microsoft Corporation

Une image satellite de la cordillère Darwin.
Une image satellite de la cordillère Darwin.

Une image satellite de la cordillère Darwin. ©Spot Image

La ville chilienne de Punta Arenas.
La ville chilienne de Punta Arenas.

La ville chilienne de Punta Arenas. ©Encyclopedia Britannica Online

Le port d'Ushuaïa, en Argentine.
Le port d'Ushuaïa, en Argentine.

Le port d'Ushuaïa, en Argentine. ©Encyclopædia Britannica Online

Rive nord du Détroit de Magellan, 2007
Rive nord du Détroit de Magellan, 2007

Rive nord du Détroit de Magellan, 2007 ©Sylvain Kahn

Détail d'une carte des années 1930: les navires échoués dans le Canal Beagle
Détail d'une carte des années 1930: les navires échoués dans le Canal Beagle

Détail d'une carte des années 1930: les navires échoués dans le Canal Beagle ©Sylvain Kahn

Une coupe longitudinale de la cordillère : forêt primaire, rocs et glaciers

Cette zone a retenu l’attention des explorateurs depuis toujours, fascinés tant par sa morphologie que par sa localisation. Si la Terre de Feu fut découverte par Magellan au 16ème siècle, sa partie sud ne fut longée que bien plus tard par l’explorateur anglais Robert Fitzroy en 1830. Celui-ci effectua ensuite, de 1831 à 1836, un long voyage en compagnie de Charles Darwin à bord du Beagle , qui les mena notamment à nouveau près de la Terre de Feu. Sur cette thématique de Darwin géographe, on peut par ailleurs se reporter à l’émission en date du 25 février 2009, au cours de laquelle Planète Terre avait invité Hervé Régnauld, disponible à la réécoute en bas de ce billet.

C’est à l’occasion de ce voyage que Charles Darwin donna son nom à la chaîne de montagne visible depuis les « canaux » sur lesquels évoluait leur navire. Il la décrit en ces termes dans son Voyage d’un naturaliste autour du monde :

« Quelle grandeur mystérieuse dans ces montagnes qui s’élèvent les unes derrière les autres en laissant entre elles de profondes vallées, montagnes et vallées recouvertes par une sombre masse de forêts impénétrables ! Dans ce climat, où les tempêtes se succèdent presque sans interruption avec accompagnement de pluie, de grêle et de neige, l’atmosphère semble plus sombre que partout ailleurs. On peut admirablement juger de cet effet, quand, dans le détroit de Magellan, on regarde vers le sud vus de cet endroit, les nombreux canaux qui s’enfoncent dans les terres, entre les montagnes, revêtent des teintes si sombres, qu’ils semblent conduire hors des limites de ce monde. » [1]

Charles Darwin décrit ainsi approximativement la coupe longitudinale caractéristique de cette zone : la forêt primaire , c’est-à-dire préservée de toute activité humaine, âgée de plus de 6 000 ans, qui forme un « cordon » autour de la cordillère, selon les termes de Christian Clot, entre 0 et 600 mètres d’altitude ; puis, la roche nue ; puis, à partir de 1 000 mètres, les glaciers, recouverts de neige, qui créent un paysage toujours remodelé par les vents. Il est par ailleurs intéressant de noter que malgré la description très impressionnante du célèbre naturaliste, les sommets de la cordillère Darwin ne sont pas si élevés : on estime que le point culminant de la cordillère, le mont Shipton , atteint quelques 2 500 mètres. Par ailleurs, lorsque Darwin évoque ces « nombreux canaux qui s’enfoncent dans les terres, entre les montagnes », il semble qu’il fasse allusion, non seulement aux « canaux », mais aussi aux fjords caractéristiques de cette zone. Un fjord est une vallée glaciaire ennoyée par la mer, comme le fjord Brook :

Le fjord Brook.
Le fjord Brook.

Le fjord Brook. ©Christian Clot

Si les périphéries de la cordillère Darwin avaient déjà fait l’objet de nombreuses explorations, le cœur du massif demeurait totalement inconnu jusqu’aux expéditions de 2004 et 2006 dirigées par Christian Clot. Cette partie centrale , située entre deux sommets, le mont Shipton à l’est, et le mont Sarmiento à l’ouest, s’étend sur 110 km de long et 60 km de large.

Trajets approximatifs des expéditions Ultima Cordillera de 2006.
Trajets approximatifs des expéditions Ultima Cordillera de 2006.

Trajets approximatifs des expéditions Ultima Cordillera de 2006. ©Christian Clot

Au cours de l’été austral 2004, une première exploration de la cordillère Darwin est menée par Christian Clot et Karine Meuzard, au cours de laquelle ils ouvrent une voie sur le glacier Marinelli. C’est en mars 2006 qu’a été réalisée la première mission scientifique dans la cordillère. Puis, de fin octobre à fin décembre 2006, Christian Clot réalisa seul une exploration de la zone centrale du massif. Ce périple lui a permis de tracer un chemin dans cette zone vierge, une boucle de quelques 80 km , dont il nous a expliqué qu’il a requis 420 km de marche réelle. L’évolution dans un paysage enneigé inconnu requiert en effet un long travail d’orientation et de repérage qui implique de nombreux allers-retours, en plus de ceux déjà nécessaires au transport du matériel, trop lourd pour être déplacé en une seule fois. Les conditions climatiques extrêmes (vent moyen de 136 km/h humidité permanente température ressentie atteignant – 46° C) gênent également la progression, qui n’est souvent possible que quelques heures dans la journée.

Un intérêt scientifique majeur : glaciologique, climatique et biologique

Ultima Cordillera revêt en outre un intérêt scientifique incontestable : en ayant frayé un chemin au cœur du massif, cette expédition ouvre la voie à de nouvelles missions scientifiques, après celle de 2006. Christian Clot qualifie cette zone de « chaînon manquant » entre deux régions montagneuses mieux connues : la cordillère andine et l’Antarctique. Elle est selon lui d’une grande importance en glaciologie, en climatologie, mais aussi en biologie. Il nous explique pourquoi :

Le glacier Marinelli :

Lors de l’expédition de 2006, deux chercheurs en glaciologie, Bernard Francou de l’ Institut de Recherche pour le Développement (IRD) français, et José Araos de la Fondation CEQUA chilienne, se sont rendus sur place. Pour mieux connaître les travaux de Bernard Francou sur les glaciers, on se reportera utilement à l’émission Planète Terre du 7 novembre 2007 dont il était l’invité, disponible à la réécoute à la fin de ce billet. On peut également consulter son livre Les glaciers à l’épreuve du climat , paru en 2007 aux éditions IRD/Belin, rédigé avec Christian Vincent.

Ces deux chercheurs ont concentré leur attention sur le glacier Marinelli , situé au nord de la cordillère Darwin, qui connaît actuellement un recul majeur, l’un des plus rapides du monde. Ce glacier est malheureusement représentatif d’une situation plus globale : sur la période 1995-2000, la fonte des 63 principaux glaciers de Patagonie aurait ainsi été à l’origine d’une élévation du niveau de la mer de 0.1 millimètre par an. Or ce retrait ne saurait s’expliquer par le seul réchauffement climatique. De nouvelles études vont donc être menées, dans le but de déterminer quels autres facteurs pourraient être à l’origine de ce phénomène. Pour expliquer cette singularité de la Patagonie au regard des autres zones glacières du monde, l’équipe d’ Eric Rignot, de la NASA, a déjà souligné, dans une étude de 2003, que la nature spécifique de ces glaciers, à savoir des « calving glaciers » qui se terminent dans la mer, pourrait accélérer leur fonte. Les travaux existants pourront ainsi être nuancés et complétés grâce à l’accès au glacier Marinelli.

Le glacier Marinelli
Le glacier Marinelli

Le glacier Marinelli ©Christian Clot

*Le rôle de la cordillère dans la régulation climatique mondiale : *

L’équipe de José Araos a posé, lors de l’expédition de 2006, une sonde météorologique située au col du glacier Marinelli, afin de recueillir des données de température, pression et pluviométrie. Celle-ci s’est malheureusement révélée trop fragile pour les conditions extrêmes de cette zone, et une nouvelle station est en projet d’installation. Ces données permettront peut-être de mieux déterminer l’ampleur prise par le réchauffement climatique dans cette région, ainsi que** le rôle exact de la cordillère Darwin dans la régulation climatique mondiale** . Ce second aspect sera au cœur des recherches futures. Point de rencontre de masses d’air en provenance des deux océans, Pacifique et Atlantique, et du continent Antarctique, ce massif voit en effet s’affronter des courants qui transitent parfois jusqu’à l’Europe, et dont il conviendrait de mieux comprendre l’origine et l’influence.

  • La découverte de nouveaux insectes évoluant en milieu glaciaire :*

La cordillère Darwin intéresse également les chercheurs en biologie qui travaillent sur les formes de vie en milieu glaciaire. Karine Meuzard et Christian Clot ont, encadrés par la Maison des Sciences de l’Homme (MSH), découvert en mars 2006 l’existence d’insectes de couleur noire, d’une taille de 1 à 2 cm, parfaitement adaptés à leurs conditions de vie et qui font actuellement l’objet d’analyses par le muséum d’Histoire Naturelle chilien.

La toponymie : une tentative de réparer l’histoire ?

Les expéditions dans la cordillère Darwin vont aussi permettre de réaliser une carte de ce territoire. En effet, si l’on dispose déjà de photographies aériennes de cette zone, aucune carte précise ne peut être élaborée sur cette base, la cartographie nécessitant des mesures prises sur le terrain.

Par ailleurs, Christian Clos a été amené , lors de son expédition, à découvrir et gravir des sommets jusqu’alors inconnus. Il a dû de ce fait procéder à l’entreprise de toponymie, qui marque déjà une terre dont les premiers colons, espagnols ou anglais, firent peu de cas des populations autochtones indiennes qui vivaient près de la cordillère Darwin. Cette population, les indiens Yamana , a presque entièrement disparu aujourd’hui des suites de son contact avec le colonisateur, alors qu’elle comptait entre 2 500 et 3 000 personnes au 19ème siècle. Cette population nomade se nourrissait de pêche (baleine, phoque, fruits de mer) et de chasse (oiseaux). Malgré le climat de la zone, les Yamana vivaient presque entièrement nus, les épaules seulement recouvertes d’une peau de bête. Symboliquement, l’explorateur choisit deux noms indiens pour les sommets qu’il découvrit en 2006 : Monte Maola (qui signifie « jour » en langue Yamana), et Monte Trapalanda (qui fait référence au mythe de la Cité perdue des montagnes).

La cordillère Darwin vue du ciel.
La cordillère Darwin vue du ciel.

La cordillère Darwin vue du ciel. ©NASA

Christian Clot ayant atteint un sommet (encore sans nom) de la cordillère Darwin.
Christian Clot ayant atteint un sommet (encore sans nom) de la cordillère Darwin.

Christian Clot ayant atteint un sommet (encore sans nom) de la cordillère Darwin. ©Christian Clot

Une femme Yamana devant sa hutte, au Sud du Chilli au milieu du 20ème siècle. ©Encyclopædia Britannica Online

Une femme Yamana devant sa hutte, au Sud du Chilli au milieu du 20ème siècle.
Une femme Yamana devant sa hutte, au Sud du Chilli au milieu du 20ème siècle.

**Pour aller plus loin : **

Vous pouvez réécouter deux émissions de Planète Terre, diffusées en 2007 et 2009 :

"Un tour du monde des glaciers" , l'émission de 2007 dont Bernard Francou était l'invité.

"Darwin géographe" , une émission de 2009 au cours de laquelle Planète Terre avait reçu Hervé Régnauld.

Vous pouvez également visiter les sites suivants :

  • le site de Christian Clot
  • la publication de l'United States Geological Survey (USGS) consacrée aux glaciers de Patagonie
  • la typologie des glaciers proposée par la Société Suisse de Géomorphologie, en partenariat avec les Instituts de Géographie des Universités de Fribourg (IGUF) et de Lausanne (IGUL)
  • l'ouvrage de Charles Darwin,* Voyage d’un naturaliste autour du monde* , La Découverte, Paris, 2006, en particulier le chapitre 10 « La Terre de Feu » et le chapitre 11 « Détroit de Magellan », également téléchargeable gratuitement ici

[1] Darwin Charles, Voyage d’un naturaliste au bout du monde , version électronique, p.246.