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La corruption, sujet devenu crucial en Europe centrale et orientale

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Une manifestation contre la corruption avait déjà rassemblé de nombreux Roumains en août 2018
Une manifestation contre la corruption avait déjà rassemblé de nombreux Roumains en août 2018
© AFP - Daniel MIHAILESCU

La Roumanie s’inquiète d’une idée qui germe à Bruxelles. L’Union européenne pourrait arrêter ses versements d’aides car le pays n’a pas prouvé qu’il lutte efficacement contre la corruption. En Slovaquie et en Bulgarie, la corruption aussi est au centre des préoccupations des citoyens.

La corruption en train de devenir le sujet le plus important discuté en Europe centrale et orientale. La Hongrie de Viktor Orbán et la Pologne de Jarosław Kaczyński étaient, jusqu'à présent, les seuls membres de l’UE menacés de l'arrêt des versements de leurs aides européennes. Ils pourraient être imités par la Roumanie, pour défaillance de l'État de droit. Mais cette fois-ci, ce serait la lenteur de la lutte contre la corruption en Roumanie qui serait en jeu. 

La presse roumaine s’inquiète de l'absence de réactions de la classe politique et redoute que l’Union européenne devienne très sévère. Les peuples aussi ne supportent plus la corruption dans l’Est de l’Europe. Il y a eu déjà eu des élections législatives en Slovaquie et en Bulgarie et les scrutins ont été balayés par des mouvements anti-corruption. C’est un phénomène qui concerne toute l'Europe de l’Est, puisque, autre exemple, l'Albanie, un membre candidat à l’UE, est actuellement touchée par de graves affaires de corruption. 

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Une unité pour surveiller les magistrats

La Roumanie devrait être très inquiète des gros yeux que lui font l’Union européenne. Mais visiblement, cela inquiète davantage la presse de Bucarest que la classe politique roumaine. Les passations de marchés incorrectement réalisés ou douteux ainsi que les conflits d'intérêt ne semblent pas interroger la justice roumaine qui est aux ordres du ministère de la Justice.  

Laura Codruta Kövesi, ancienne procureur en chef de la Direction nationale anticorruption roumaine
Laura Codruta Kövesi, ancienne procureur en chef de la Direction nationale anticorruption roumaine
© AFP - DANIEL MIHAILESCU

Pourtant, le pays compte une figure de la lutte contre la corruption : la magistrate Laura Codruta Kövesi. De 2013 à 2018, cette incorruptible a été procureur en chef de la Direction nationale anticorruption, la DNA - elle est désormais procureur général européen. Même si cette ancienne basketteuse issue d'une famille de magistrats a fini par perdre son bras de fer avec le monde politique, elle a tout de même su remporter quelques batailles. Suite à sa mission, le Premier ministre socialiste Liviu Dragnea est allé en prison. Mais depuis ?  

Rien ? Pire. Une unité spéciale du parquet a été créée par le pouvoir pour “surveiller” les magistrats et cette unité n’a toujours pas été supprimée, malgré les demandes européennes et l’absence de réformes judiciaires. La Cour constitutionnelle roumaine a nié la suprématie du droit européen. Cela commence à faire beaucoup pour la patience de Bruxelles. Si Bucarest ne fait pas le début des réformes judiciaires promises, l’UE va tout simplement se fâcher. Tôt ou tard. Et l’Europe est très lente à démarrer, mais une fois qu’elle est lancée... La Roumanie sera dans le collimateur de la Commission européenne. Et l’UE estime qu’il y a dans ce pays des violations des règles de l’État de droit. 

Triomphe du mouvement anti-corruption en Slovaquie

Les politiques roumains estiment qu’ils ont le temps, que la Hongrie et la Pologne n’ont toujours pas été sanctionnées par l’UE. De leur côté, les médias roumains pensent que la surprise finira par arriver. Qui aura raison ? Les électeurs de certains pays européens, eux, n’ont pas attendu. En Slovaquie et en Bulgarie, deux gouvernements anti-corruption ont tout bousculé. 

En Slovaquie, pour la présidentielle du 30 mars 2019, Zuzana Caputova a été élue. Sociale-libérale, pro-européenne, membre du mouvement Slovaquie progressiste, Zuzana Caputova est une avocate spécialisée dans l'environnement. Elle s’est faite connaître par le grand public par son travail dans des ONG contre la corruption et les décharges clandestines et pour l'écologie. 

Deuxième acte, la chute du gouvernement slovaque, le 20 février 2020, date des élections législatives, où le parti de Robert Fico fut balayé. Le triomphe du mouvement anti-corruption, dominé par le mouvement OL’aNO (les Gens ordinaires et les personnalités indépendantes) de centre-droit, avec trois partis : un libéral, un de droite et un centriste. Ce gouvernement du Premier ministre Eduard Heger fut le premier élu en Europe centrale, principalement pour des raisons de ras-le-bol de la corruption et parce que les électeurs souhaitaient que l’Union européenne contrôle les autorités slovaques. 

Les Enjeux internationaux
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Bulgarie, République tchèque et bientôt Hongrie ?

Anti-corruption et contrôle européen, les mêmes raisons ont animé l'électorat en Bulgarie avec le triomphe le 14 novembre 2021 de Kiril Petkov. Le parti PP, “Nous continuons le changement”, (centre-droit, pro-européen) qui gouverne avec trois autres partis : le Parti socialiste, des libéraux et le mouvement du chanteur Slavi Trifonov - ITN, “Il y a un tel peuple”, un parti de centre-droit, et pro-européen. Le centre et l’Europe, semble-t-il, ont rassuré l'électorat des grandes villes de l’Est de l’Europe. Des électeurs qui ont voulu mettre la corruption au sommet de la pile de leurs demandes. Et ce phénomène semble général dans toute l’Europe centrale et orientale.  

Dernier exemple en date : Andrej Babis, Premier ministre tchèque battu aux élections législatives du 9 octobre, accusé par de nombreuses affaires de conflits d'intérêt. Les vainqueurs sont Petr Fiala ( du parti issu entre autres de Vaclav Havel) et quatre autres partis dont les Pirates. Slovaquie, Bulgarie, République tchèque, des pays souvent dirigés par des jeunes partis, faisant davantage confiance à l’Europe qu’à leurs politiques, qu'ils soupçonnent souvent d'être corrompus. 

L’opposant hongrois Peter Marki-Zay, surnommé, MZP, (en hongrois, on place toujours le prénom après le nom de famille) qui en pleine campagne électorale (avril 2022) attaque le Premier ministre Viktor Orbán, l’accusant avant tout de corruption. C’est le thème principal pour lutter contre les populistes d'Europe centrale et orientale. Tous les opposants de ces pays pensent que les élites des capitales et des grandes villes, en ont plus qu’assez des “affaires” qui concernent leurs gouvernants.  

Un ministre qui risque 12 ans de prison en Albanie

La lutte contre la corruption concerne toute l’Europe de l’Est. Et pas uniquement les membres de l’UE, mais aussi les candidats à l’UE. C'est le cas de l'Albanie, l’un des quatre pays candidats des Balkans occidentaux (avec la Serbie, la Macédoine du Nord et le Monténégro). L'Albanie est fortement choquée par un scandale qui touche un ancien ministre de l'Environnement du gouvernement socialiste du Premier ministre Edi Rama. Lefter Koka était ministre de l’Environnement et a été arrêté pour abus de pouvoir, corruption et de blanchiment d’argent par le parquet spécial contre la corruption et le crime organisé (SPAK). Il est accusé d’avoir détourné 3,7 millions d’euros. 

L’affaire concernait la concession du marché de l'incinération des déchets de la ville d’Elbasan, dans le centre du pays. Lefter Koka a favorisé deux entreprises qui avaient gagné le contrat des concessions sur le traitement des déchets. C’est un homme politique très important en Albanie. Âgé de 57 ans, ministre, membre du Mouvement socialiste d’intégration, centre-gauche, proche du PS, député, maire de Durres, le principal port d'Albanie. Il risque 12 ans de prison. La police a aussi arrêté, en fuite en Italie, un ancien procureur général après sa condamnation pour dissimulation de revenus illicites. 

Bruxelles a fait de la lutte contre la corruption une priorité de l'adhésion des candidats des Balkans occidentaux. Cela risque d'être longtemps à la une de l’actualité en Roumanie ou en Albanie, et encore ailleurs.