À l'instar de Donald Trump, porter la cravate et adapter sa taille serait un moyen d'affirmer sa position de pouvoir.
À l'instar de Donald Trump, porter la cravate et adapter sa taille serait un moyen d'affirmer sa position de pouvoir.

La cravate : objet du pouvoir

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La cravate : objet de pouvoir(s)

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Avec la rentrée et la fin partielle du télétravail, la cravate fait son retour dans les bureaux. Loin d’être un objet anodin, elle est vue par certains comme un lieu de pouvoir, voire un symbole phallique.

La cravate avait à l’origine une utilité physique : elle permettait de maintenir le col, de mieux se tenir. Mais avec le temps, c’est surtout la fonction symbolique qu'on lui prête qui a pris le dessus.

Elle permet de renvoyer, certainement, des messages à une clientèle, à des usagers, à des consommateurs, d’une forme de sérieux, de professionnalisme, de rigueur. Jérémie Brucker, historien spécialiste du vêtement

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L’universitaire, rattaché à l’université d’Angers, fait même un parallèle entre ce vêtement contraignant et le monde militaire.

Peut-être que c’est aussi une manière de voir si l’individu est capable de respecter des ordres, et des ordres contraignants.

Visibles ici sur des statuettes de terre cuite, les soldats de la garde rapprochée de l'empereur chinois Qin Shi Huangdi arboraient un foulard autour du cou comme un symbole du privilège de leur rang.
Visibles ici sur des statuettes de terre cuite, les soldats de la garde rapprochée de l'empereur chinois Qin Shi Huangdi arboraient un foulard autour du cou comme un symbole du privilège de leur rang.
© Getty - Gamma-Rapho

Les premières traces de vêtements portés au cou viennent d’ailleurs de l’univers militaire. Il y a 23 siècles, les soldats de la garde rapprochée de l'empereur chinois Qin Shi Huangdi arboraient un foulard autour du cou, perçus comme un marqueur du privilège de leur rang.

Bien plus tard, ce sont encore des puissants qui vont s’approprier l’étoffe autour du cou. Inspiré par des mercenaires croates qu’il avait engagés lors de la guerre de Trente Ans, Louis XIII adopte ce tissu et le popularise à la Cour de Versailles.

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Pour certains historiens, le mot cravate serait d’ailleurs issu d’une erreur de prononciation, même si la thèse est disputée. Le mot “Hrvat”, du nom du régiment en question, veut dire “croate”... en croate.

Symbole phallique ?

L’anthropologue et militant anarchiste David Graeber voit même un "déplacement symbolique du pénis" dans cet accessoire. De par sa forme et sa direction, expliquait l’universitaire anglais, la porter reviendrait donc à affirmer sa place dans le patriarcat.

Derrière la masculinité, il y avait cette idée de force, de sérieux, de rigueur. Ce qu’on retrouvait dans le monde militaire, finalement. Jérémie Brucker, historien

Ce symbole est justement détourné par des femmes, comme pour revendiquer un statut de working girl. Durant le XXe siècle, on la retrouve arborée par Charlotte Marsh, une suffragette, la chanteuse et actrice Marlene Dietrich ou plus récemment par Madonna, dans des clips à la visée émancipatrice.

En politique : rouge à gauche, bleue à droite

Dans l’entreprise, en politique, elle sert à montrer une identité de groupe. Les hommes politiques de gauche la choisissent généralement rouge, ceux de droite la portent bleue. Quant au président chinois Xi Jinping, il l’a assortie à la tenue de sa femme, Peng Liyuan, lors de plusieurs visites officielles, comme un moyen de faire corps, d'afficher une cohésion de couple.

La quitter : s'affranchir ?

Si la cravate est objet de pouvoir, la tomber ne signifierait pas pour autant s’affranchir des diktats de la mode en entreprise. Elon Musk, Mark Zuckerberg ou Jeff Bezos sont-ils plus libres en T-shirt ou en simple chemise ?

Des grands chefs d’entreprise, notamment des entreprises qui relèvent de la high tech, de la créativité, ont tout intérêt à ne pas porter le costume-cravate puisque le costume-cravate les ancre dans le passé et la tradition. Et ces entreprises doivent absolument montrer qu’elles sont capables d’imaginer l’avenir. Donc ils sont aussi enfermés dans une forme d’apparence qui relève d’une attente sociale, sociétale. Jérémie Brucker, historien.

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Les prochains mois confirmeront ou non si cette rentrée marque son retour en force.

"Peut-être que le confinement a aidé, et la crise de la Covid aussi, puisqu’on s’est aperçu que dans certaines situations, on a retiré la cravate, puisqu’on était chez soi. Et ça n’a pas entaché les relations interprofessionnelles, ni la confiance qu’on pouvait avoir en un professionnel", observe l’historien, auteur d’une thèse sur le vêtement de travail.