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La culture en jachère ? Avec Olivier Py, Pierre-Henri Castel, Emmanuel Tibloux…

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Comment sauver la culture?
Comment sauver la culture?
© Getty - Freder/E+

La Revue de presse des idées. Alors que la culture a été placée en coma artificiel, les acteurs du secteur se demandent comment la réanimer.

On chercherait longtemps une prise de position affirmant que le moment actuel est une opportunité pour le monde de la culture. Les tenants du "À quelque chose malheur est bon" ne se bousculent pas, ces derniers jours, pour nous dire à quel point la créativité se trouve décuplée par la grave crise dans laquelle se trouve le monde. Elle le sera pourtant, c’est obligatoire : les grands œuvres se nourrissent des grandes heures, et nous vivons un moment extraordinaire. Mais il serait cynique de le dire dès maintenant, alors que beaucoup d’acteurs de la culture se battent tout simplement pour survivre. La question qui les intéresse pour l’instant tient dans le titre du dossier spécial publié par les Inrocks le 13 mai dernier : "Comment sauver la culture ?". On en est là.

Olivier Py y détaille le profond désarroi dans lequel se trouve le secteur. "C’est une catastrophe sans précédent. Pour la culture, c’est le Titanic_, et encore, sur le_ Titanic_, il y avait un orchestre"._ 

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Dans Libération, il y a quelques semaines, des étudiantes, futures professionnelles de la culture, appelaient à un plan de sauvetage massif. Le pouvoir les a-t-il entendues, elles et tous ceux qui vivent de manifestations culturelles aujourd’hui totalement à l’arrêt ?

Entretemps, on le sait, des mesures ont été annoncées par l’exécutif, ce que salue Olivier Py : "On a fait un procès au ministre de la Culture qui me semble injuste. Aucun ministre précédent n’a eu à faire face à une telle crise". Et, plus loin : "Dans les annonces qu’a faites Emmanuel Macron, j’ai cru entendre, mutatis mutandis_, que nous n’étions pas certains d’avoir une saison l’année prochaine. Je pense qu’annoncer un plan de sauvetage de la culture dans un contexte où l’économie mondiale est impactée de manière si tragique, il fallait un certain courage politique"._

Mais cela suffira-t-il ? La machine théâtrale a besoin de fonctionner pour rester alerte. Car le théâtre est un art de la présence, comme le crie Ariane Mnouchkine dans les colonnes de Télérama. "Après le déconfinement, comment faire ? Comment reprendre le théâtre, qui ne se nourrit pas que de mots mais surtout de corps ? Quelles conditions sanitaires mettre en œuvre sans qu’elles deviennent une censure insupportable ?"

Cet art qui se nourrit de corps, s’abreuve à l’altérité. Olivier Py ne dit pas autre chose quand il évoque l’annulation du festival d’Avignon : "Le festival nous permet de rencontrer ce que, en psychanalyse, on appelle le “grand autre". L’altérité, irremplaçable, incontestable. L’altérité qui nous permet de dire “je". Ce grand autre manque et ne peut pas être remplacé par des connexions de réseaux sociaux. C’est au contraire le "moi" répété à l’infini. On sait bien comment les algorithmes que nous avons ne sont que des effets de miroir."

Que va-t-il donc se passer si les salles de spectacle sont fermées une année durant ? Pour Olivier Py, il va de toutes façons falloir jouer à l’extérieur, même si ce n’est pas simple : "La proposition d’aller dans les écoles est bonne, mais on n’a pas attendu qu’on nous le demande pour le faire. Ce n’est pas dans le contexte du Covid qu’on va trouver de nouveaux publics. Mais il faut aussi aller dans les prisons, les hôpitaux, les associations, avec les amateurs. Le rôle social des artistes doit être développé et apprécié à la hauteur de sa dignité. En tout cas, il va falloir sortir des théâtres. Les ouvrir pour des jauges de cinquante personnes, ça ne marche pas, sauf pour les petits théâtres."

Réduire l’offre de livres ? 

Du côté des maisons d’édition, la situation est également critique. Bien que l’achat de livres numériques ait sensiblement augmenté, cette façon de lire reste minoritaire, et la fermeture des librairies a fait beaucoup de mal aux éditeurs, petits et grands. Dans Le Monde, Olivier Nora (directeur des éditions Grasset) et Sabine Wespieser (dont la maison d’édition porte le nom), évoquent les défis des mois à venir. Vont-ils devoir publier moins de livres ? 

"Le niveau de production est le cœur de la question. C’est un vieux serpent de mer. Mais posons-nous d’abord la question de savoir pourquoi nous publions tant, alors que chacun proclame vouloir réduire. L’expansion d’une maison d’édition est un mouvement naturel. Vous avez vos auteurs historiques, qui vous proposent un nouveau livre, en moyenne, tous les deux ou trois ans. Si vous ne voulez pas vous priver de la faculté de découvrir de nouveaux talents, vous avez fatalement un effet boule de neige".

L’option malthusienne, poursuit Olivier Nora, n’est en effet pas sans risque, : "La « jivarisation » de la production s’accompagne d’une concentration sur les titres les plus porteurs commercialement. Car, si vous publiez moins, sauf à consentir à une diminution de la surface de votre maison, c’est-à-dire à des licenciements, préserver un chiffre d’affaires moyen par titre constant, voire en croissance, vous contraint mécaniquement à avoir plus de best-sellers. Comment faire pour que réduction ne rime pas avec reproduction, mais avec innovation ?" 

Les libraires, eux aussi, réclament depuis longtemps une offre moins pléthorique. Mais trop réduire cette offre est dangereux, selon Sabine Wespieser : "La polarisation du marché est un vrai risque : d’un côté, les best-sellers, de l’autre, la création. Si l’on standardise l’offre, on va finir par appauvrir la curiosité du lecteur pour la création littéraire. La question est : comment arriver à agir avec les libraires sur le temps long ? Comment éviter les « fast books », les livres inutiles ? Comment publier moins et mieux ?"

Haute science et haute culture en danger

D’ores et déjà, les chiffres d’affaires des éditeurs comme des libraires ont connu une chute radicale, qui les fragilise. Mais dans quelle mesure le mal déjà fait pourra-t-il être effacé ? Le déconfinement et son cortège de mauvaises nouvelles à prévoir (chômage en hausse, tensions politiques, perte de puissance relative de la France et de l’Europe face à la Chine et aux Etats-Unis) risquent d’avoir pour effet une tolérance moins grande encore qu’avant à tout ce qui paraît trop subtil. Quand il y a partout des urgences, on a moins envie de s’occuper de "haute culture" et de "haute science"

C’est ce que craint en tous cas le philosophe et psychanalyste Pierre-Henri Castel, dans Libération, qui reçoit "sur son divan téléphonique (risque contagieux oblige)" nombre de personnes travaillant dans cette culture ou cette science parfois jugée élitiste. Ces hommes et ces femmes lui racontent à quel point ce qu’ils font n’est plus une priorité pour personne : "Une comédienne dont la vie aussi vient de basculer, faute d’engagements, remarque qu’on trouve de quoi reporter le Tour de France au mois d’août, mais pas le Festival d’Avignon. Tel savant me raconte comment on a désossé son laboratoire de certains instruments, parce qu’il n’y en avait tout simplement pas assez en réanimation dans l’hôpital de son université. Il les a cédés de bon cœur ; il ne sait pas trop s’il les reverra. C’est pour lui le signe annonciateur de l’effondrement d’une certaine science, sophistiquée, qui coûte cher, et qui aura désormais le plus grand mal à justifier son utilité".

Il y a des livres qu’il faut toute une vie pour écrire, des théorèmes qu’il faut trois générations pour démontrer

Que se passera-t-il si la crise est trop longue ? "En 2009 la crise économique avait conduit à fermer, du jour au lendemain, des départements universitaires entiers. Toutes ces connaissances avortées de force n’ont pas été retrouvées depuis. Ce serait mentir que de le faire croire. Et cela touche autant nos jeunes savants que les intermittents du spectacle, auteurs de premier roman, metteurs en scène débutants, et j’en passe".

Tout ce qui n’est pas immédiatement distrayant, utile ou profitable risque de passer à la trappe. On se demandera plus que jamais en quoi ces domaines sont nécessaires. Or, il faut réexpliquer que les grandes inventions ont été trouvées et non pas cherchées. C’est dans une apparence d’inutilité que se cache l’utile, c’est-à-dire ce qui augmente les humains, d’une manière ou d’une autre. Et pour inventer, il faut tâtonner longtemps : "_Il y a des livres qu’il faut toute une vie pour écrire, des théorèmes qu’il faut trois générations pour démontrer, une compréhension historique et sociale de notre vie qu’il faut un recul et une patience considérables pour obtenir. (…) Mais il faut tout un monde autour pour le tenter, et pour "_y croire" assez".

Les devoirs de la culture

Mais la culture ne doit pas non plus oublier qu’elle a, elle aussi, à participer aux défis du temps. C’est le sens de la tribune d’Emmanuel Tibloux, toujours dans Libération.

Le directeur de l’école nationale supérieure des arts décoratifs note en effet que, comme bien d’autres acteurs de l’économie, les industries culturelles sont hautement polluantes. On pense aux expositions qui font voyager des tableaux tout autour de la terre, mais aussi à la consommation massive du streaming, ou des jeux vidéos en ligne, qui exigent beaucoup de ressources.

En effet, "la culture fait partie du régime même de la production, de la distribution et de la consommation qui doivent aujourd’hui être réinterrogées. Le problème avec son industrialisation n’est pas seulement la standardisation de l’imaginaire (Adorno et Horkheimer) et le laminage de la subjectivité (Guattari), c’est aussi celui que pose désormais l’industrie en général".

Il faut donc penser ensemble les problématiques qui entourent la reprise des activités culturelles et celles de ses enjeux écologiques, "ce questionnement est d’autant plus fondé qu’il s’articule étroitement à l’origine même de la notion de «culture». Issue du latin cultura, qui vient lui-même de «colere», «habiter, cultiver, pratiquer, soigner, entretenir», la culture est au sens propre et premier agricultura, «culture de la terre». C’est en vertu d’une analogie qu’elle va devenir, avec Cicéron, cultura animi, «culture de l’esprit» : _« Un champ, si fertile soit-_il, écrit-il dans les Tusculanes, ne peut être productif sans culture – sine cultura –, c’est la même chose pour l’âme sans enseignement – sine doctrina.» 

Nous sommes loin d’avoir tiré toutes les leçons de cette histoire vieille de deux mille ans, qui nous rappelle que la notion de culture a été inventée dans une relation étroite à la nature, et sur une base lexicale qui implique les notions d’habitabilité, d’entretien et de soin. Le moment est venu de le faire : de mesurer que la culture n’est pas seulement un secteur mais qu’elle est aussi une pratique et une expérience qui modèlent notre milieu de vie – de se souvenir que la culture est originairement une écologie."

Matthieu Garrigou-Lagrange, Anne-Vanessa Prévost et l’équipe de la Compagnie des Œuvres