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La destruction des mausolées de Tombouctou jugée comme un “crime de guerre”

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Des islamistes détruisent un ancien tombeau à Tombouctou en 2012
Des islamistes détruisent un ancien tombeau à Tombouctou en 2012
© AFP - SR

Le djihadiste malien Ahmad Al Faqi Al Mahdi a été condamné à neuf ans de rétention par la Cour pénale internationale à La Haye. Il a été reconnu coupable de crime de guerre pour des destructions de mausolées classés au Patrimoine mondial de l'humanité, à Tombouctou au Mali.

A l'issue d'un procès historique - le premier à considérer la destruction du patrimoine culturel comme un "crime de guerre"- un djihadiste malien a été condamné à neuf ans de prison par la Cour pénale internationale à La Haye, pour la destruction des mausolées de Tombouctou au Mali.

Ahmad Al Mahdi Al Faqi, alias Abou Tourab, ancien chef de la Police islamique des moeurs à Tombouctou, a été reconnu coupable d'avoir organisé la destruction de la porte de la mosquée Sidi Yahia, datant du XVe siècle, et de neuf mausolées en juillet 2012. Des sites placés sous la protection de l’Unesco et dont certains étaient inscrits au patrimoine mondial de l’humanité.

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"Considérant notamment sa participation directe à de nombreux incidents et son rôle en tant que porte-parole pour les médias", les juges ont estimé que l'accusé "est coupable", a affirmé le juge Raul Pangalangan. Abou Tourab avait plaidé coupable - également une première dans l'histoire de la Cour pénale internationale. Écoutez la correspondance de Pierre Bénazet :

L'absence de précédent ne permet pas de savoir si cette condamnation à 9 ans de prison est lourde, mais cela servira de référence.

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En ouverture de son procès, Abou Tourab avait présenté ses excuses au peuple malien. "Je demande leur pardon et je leur demande de me considérer comme un fils ayant égaré son chemin", avait-t-il déclaré en ouverture du procès, avant d’ajouter : "_Je me tiens devant vous dans cette enceinte plein de remords et de regrets (…) Je suis fort contrit de mes actes et de tous ces préjudices que cela a causé à mes êtres chers, à mes frères et à ma mère patrie, la République du Mali, et aux membres de l'humanité aux quatre coins du mond_e".

Les personnages vénérés enterrés dans les mausolées valent à Tombouctou son surnom de "Cité des 333 saints", considérés comme les protecteurs de la ville. Ils sont sollicités par exemple pour des mariages ou pour implorer la pluie. Des rites que les djihadistes ont tenté d'éradiquer, les considérant contraires à leur vision rigoriste de l'islam. Ces lieux de culte avaient été détruits et saccagés à coups de pioche, de houe et de burin par les djihadistes, au nom de la lutte contre «l'idolâtrie». Tombouctou avait été occupée par les djihadistes d’Ansar Dine et d’Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi), entre avril 2012 et janvier 2013.

Crime de guerre

Abou Tourab était le premier accusé à répondre de crime de guerre pour destruction de patrimoine culturel. Les poursuites contre lui avaient été lancées en janvier 2013, à la demande du gouvernement malien.

Lire : Les mondes de l'islam : lieux saints et pèlerinage

La Fédération internationale des ligues des droits de l’homme (FIDH) et deux autres organisations maliennes ont déposé plainte en mars 2015 contre lui et 14 autres djihadistes devant un tribunal de Bamako pour des tortures, des meurtres et des violences sexuelles. La Cour pénale ne le poursuit pas sur ces points.

 Ahmad Faqi Al Mahdi devant la Cour pénale internationale (30/09/2015)
Ahmad Faqi Al Mahdi devant la Cour pénale internationale (30/09/2015)
© AFP - ROBIN VAN LONKHUIJSEN / ANP

Une tactique de guerre

"La destruction délibérée de l'héritage culturel est un crime de guerre ; c'est devenu une tactique de guerre pour disséminer la peur et la haine", a estimé la directrice générale de l'Unesco, Irina Bokova, dans un discours en juin dernier. Citant les cas d'Alep, de la Libye, du Yemen ou de l'Irak, elle a souligné que ces attaques ont pour but de "réduire en lambeaux le tissu même de la société", et d’ "affaiblir sa capacité à résister".

Quelle guerre médiatique, symbolique, culturelle, cultuelle mène Daech avec ces destructions ? Quel en est l’argumentaire et la puissance ? Le regard porté sur ces destructions est-il le même sur place, et vu d’ici ? Comment la communauté internationale renouvelle-t-elle, en 2015, le sens de la conservation des patrimoines, et quelle est son périmètre d’action ? C'était le sujet de l'émission Les Nouvelles vagues le 14 septembre 2015.

Ce que l'on détruit à Palmyre (Les Nouvelles vagues 14/09/2015)

58 min

Avec Nada Al-Hassan : chef de l'unité Etats arabes au sein du département Patrimoine mondial de l'Unesco.

Vincent Négri , juriste, chercheur au CNRS, membre du groupe de recherches internationales sur le droit du patrimoine culturel et le droit de l'art.

Patrimoine en danger

Beaucoup espèrent que le procès délivrera un message fort contre la destruction de biens culturels, alors que 56 sites protégés par l'Unesco sont officiellement classés "en danger" à travers le monde. Sur cette liste se trouvent notamment la vallée de Bamiyan (Afghanistan), dont les Bouddhas avaient été détruits en 2001 par les Talibans, et la cité antique de Palmyre (Syrie), partiellement détruite et pillée par les djihadistes de l'organisation Etat islamique (EI).

56 "sites en péril" inscrits par l'Unesco en 20156

Comment sauver des statues millénaires, des sites historiques exceptionnels quand les combattants cherchent à faire table rase du passé ? C'était l'objet du Choix de la rédaction le 24/06/2014

Comment préserver le patrimoine en zone de conflit

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Reconstruire

A Tombouctou, la reconstruction du site a été achevée en juillet 2015, après un an de travaux mis en oeuvre par l'Unesco et financé par plusieurs pays et institutions. Elle a été confiée à un groupe de maçons locaux qui, ont reproduit les sites originaux en récupérant des restes de murs, en consultant des photos...

Peut-on vraiment annuler l’effet d’une mine avec une imprimante ? Les traces des conflits ne doivent-elles pas, elles aussi, être conservées en devoir de mémoire ? C'étaient les questions posées par l'émission Du Grain à moudre le 05 mai 2015

Le patrimoine détruit par la guerre est-il perdu ? Du grain à moudre (05/05/2016)

39 min

Avec Nada Al Hasan : chef de l'unité États arabes au sein du département Patrimoine mondial de l'Unesco.

Nicolas Detry : Architecte, spécialiste en restauration des sites et monuments historiques

Jean-Michel Marsaud : Ambassadeur de France en Afghanistan