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"La Disparition" de Georges Perec, ou l'impossible traduction

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Portrait du verbicrucite français Georges Perec, circa 1980.
Portrait du verbicrucite français Georges Perec, circa 1980.
© Getty - Louis MONIER/Gamma-Rapho

"La Disparition", de Georges Perec, est un tour de force incroyable : un roman de 300 pages en lipogramme, duquel est absente la lettre "e". Doit-on traduire cet ouvrage sans la lettre "e" ou la substituer par une autre voyelle ? Un défi auquel de nombreux traducteurs se sont déjà attelés.

Tout le monde ou presque a entendu parler de La Disparition, le roman de Georges Perec, écrivain de génie et virtuose de la langue, mort il y a tout juste 40 ans, le 3 mars 1982. Ouvrage de légende, il est devenu un classique de la littérature française en raison de l'incroyable défi qui lui a permis de voir le jour : il s’agit d’un des plus longs lipogrammes au monde, cette figure de style qui consiste à écrire en se privant d’une des lettres de l’alphabet. Le tour de force de Perec est de s’être, pendant près de 300 pages, abstenu d’employer la voyelle “e”, la lettre la plus utilisée de la langue française.

Pourtant, si La Disparition est inlassablement cité dans les grands exercices de style de la langue française, peu l’ont lu. Tout au plus l’ont-ils feuilleté, parcourant les pages pour déceler un étrange jeu de mots, s’attarder sur une tournure de phrase originale ou encore pour vérifier que oui, bien sûr, il n’y a nulle trace de la lettre “e” et admirer l’exploit réalisé par le génie de la langue française qu’était Perec.

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A parcourir La Disparition, la contrainte apparaît d’autant plus impressionnante que Perec, non content d’offrir un incroyable lipogramme, a également truffé son œuvre de contrepèteries, d’anagrammes, de palindromes, d’homophones ou encore d’allitérations… Avec une telle débauche d’effets littéraires, l’ouvrage semble proprement intraduisible. Ce qui n’a pas manqué d’attirer les amoureux de la langue, qui n’ont pu s’empêcher de déceler là un défi à mi-chemin entre la jubilation et “le masochisme”, comme l’assure Valéry Kislov, auteur de Istchezanie (Ed. Ivan Limbakh), la version russe de La Disparition.

“Ce livre est la chose la plus substantielle que j'aie jamais traduite, estime de son côté Julian West, qui a produit Omissions, l'une des quatre traductions anglaises de La Disparition. Traduire Perec apporte un plaisir particulier. Il y a le plaisir de découvrir son pur génie du langage. Et puis il y a le plaisir d'apprendre toutes les petites choses auxquelles il fait référence.”

Au total, depuis la publication de La Disparition en 1969, on dénombre 15 traductions, notamment en anglais, espagnol, allemand, italien, russe, suédois, finlandais, turc, néerlandais ou encore japonais… et ce malgré les nombreux écueils qui attendent les lettrés prêts à se confronter à l’oeuvre de Perec.

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Un roman intraduisible ?

Car ce n’est pas un hasard si peu de lecteurs sont allés au bout de La Disparition : la contrainte que s’est imposée le membre phare de l’Oulipo (le groupe français de littérature inventive et innovante) rend la trame narrative de son polar - souvent reléguée au second plan derrière les expérimentations langagières - difficile à appréhender. “Cette intrigue désarçonne le lecteur parce qu’elle est très, très complexe et qu’il est difficile de recomposer le fil directeur de l’histoire”, concède à ce sujet Marc Parayre, maître de conférence en langue et littérature française à l’Université de Montpellier II et co-auteur d’El Secuestro (Ed. Anagramma), la traduction de ce même ouvrage en espagnol.

Toute l’intrigue du roman tourne autour de la disparition d’Anton Voyl et de l’enquête que ses proches mènent pour tenter de comprendre ce qu’il est devenu. “Si on doit résumer en une phrase, on dira que tous les personnages sont maudits, poursuit Marc Parayre. C'est la malédiction d'un clan : tous les personnages, pour la survie de l'espèce, doivent exterminer les autres membres de la famille. C'est très complexe parce que Perec l'a fait en plusieurs étapes : il a commencé par faire un jeu sur le lipogramme, puis, progressivement, la chair d'un roman s'est bâtie autour.”

Comment, alors, trancher entre le sens linguistique du texte et le respect de la contrainte ? D’autant plus que la disparition du “e”, dans le texte, est indissociable de la disparition du personnage d’Anton Voyl. Certains jeux de mots donnent même au roman sa direction. “Il n’est jamais possible qu’une traduction soit parfaite, tranche Julian West. Dans ce cas, parce que j'aimais tellement le livre, j'ai essayé de le comprendre aussi complètement que possible afin d’en préserver le sens.”

Si en règle générale, les traducteurs ne sont pas avares d’astuces à échanger, l’œuvre de Perec impose tant de contraintes que l’entraide semble être un passage obligé de l'exercice de traduction. Pour s’épauler dans ce difficile exercice, nombre de traducteurs ont ainsi fait appel à Marc Parayre. Et pour cause, ce dernier a produit une thèse de 700 pages consacrée à La Disparition dans laquelle il a découvert et listé nombre des exercices de style, jeux de mots glissés dans l’ouvrage... en plus de s’être attelé lui-même à proposer une version de ce roman phare de Perec en espagnol, dans laquelle il a choisi de supprimer non pas la lettre “e”, mais le “a”.

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“e”, “a”, “o”, “i” : quelle voyelle supprimer ?

“On s'était autorisé une déclaration de Perec dans son Histoire du lipogramme qui disait : Ecrire sans ‘a’ est badin en français, périlleux en espagnol, c'est l'inverse pour le ‘e’", se souvient Marc Parayre, qui a co-traduit La Disparition avec trois de ses collègues et anciens étudiants. "Forts de cette déclaration de Perec lui-même, nous avions décidé de nous donner la contrainte supplémentaire, si j'ose dire, de traduire sans la lettre la plus utilisée en espagnol, c’est-à-dire le 'a'. Mais rester au plus près du roman de Perec, vu le nombre de jeux de mots et de jeux de langue presque à chaque phrase, c’est un véritable casse-tête. Nous avons mis 8 ans à boucler l’affaire !”

Le choix de la lettre omise est, nécessairement, le premier obstacle auquel il convient de réfléchir lorsque l’on s’attaque à La Disparition. De l’avis même des traducteurs, la contrainte tient plus au fait de choisir la voyelle la plus utilisée dans un langage donné qu’à la lettre “e” en elle-même. Si en anglais la question ne se pose pas, en russe, c’est ainsi la lettre “o” qui a disparu de la traduction en lieu et place du “e”, comme l’explique Valéry Kislov :

"La voyelle et la lettre la plus usuelle en russe est le "o" dont la fréquence (10,47 %) dépasse celles du "e" (8,36 %) et du "a" (8,08 %) . Ainsi, pour respecter l’esprit de la forme, la version russe devrait supprimer le "o", ce choix étant aussi facilité par son aspect graphique (trou, orifice, œuf), sa signification mathématique (zéro, mais aussi ensemble vide ø) ou son interprétation symbolique (effacement, disparition, annulation)."

En japonais, le casse-tête est d’autant plus compliqué que la langue s’appuie sur trois systèmes d’écriture, deux syllabaires et les caractères chinois, comme l’expliquait en 2011, lors d’une table-ronde composée de plusieurs traducteurs de La Disparition, Shuichiro Shiotsuka, l’auteur de En-Metsu (Ed. Shueisha) :

"Selon une enquête menée par un spécialiste, la lettre la plus fréquente du japonais moderne transcrit avec les caractères latins est le “a”. Par contre, dans la transcription avec les notations syllabiques, la lettre la plus utilisée est le “i”. [...]. Il est donc souhaitable que la voyelle “i” soit éliminée de la traduction japonaise. [...] Cela impose une solution de compromis, c’est-à-dire éliminer toutes les notations syllabiques qui contiennent la voyelle “i”, ensuite éliminer les caractères chinois et les caractères latins dont la prononciation comprend la voyelle “i”. Ce faisant, la traduction japonaise ne contiendra ni la lettre syllabique “i”, ni la voyelle “i”.

À réécouter : Un extrait de "La Disparition" de Georges Perec

Jeux de contorsions et de négociations

Qu’il s’agisse de la lettre “e”, “a”, “o” ou encore “i”, de l’aveu même des traducteurs, il est tout simplement impossible d’échapper à de nombreuses contorsions et négociations, si l'on veut rester fidèle à l’esprit de Perec. “En gardant l’intrigue, j’ai dû sacrifier de menus détails", confesse Valéry Kirsov.

"Ce qui était intéressant, c’était de voir quels étaient les effets produits par le texte de La Disparition et de tenter de les reproduire dans la langue d’arrivée, explique de son côté Marc Parayre. Si tel jeu de mots était impossible à restituer à tel endroit, on en mettait un autre du même type un peu plus loin”.

L’auteur d’El Secuestro en veut pour exemple l'un des passages de La Disparition dans lequel un personnage s’écrit “Maldiction !”, un jeu de mot lipogrammatique où la disparition du “e” de “malédiction” renvoie à “mal” et “diction”, soit à une mauvaise diction. “C’est presque le résumé en un seul mot de l’ouvrage, constate Marc Parayre. Une des membres du groupe, Regina Vega, a suggéré d’employer “perddiccion”, soit la perdition, mais aussi "au-delà de la diction" ! Ça paraît microscopique, mais inutile de vous dire que quand on fait une telle trouvaille, on est très très très content !”

Dans un autre passage du livre, un personnage s’écrie “Moi aussi, à mon tour, j’ai compris. Ils m’ont u, il m’a u !”, l’absence de “e” introduisant là une faute d’orthographe. “Ce 'ils m’ont u', il fallait le restituer en espagnol. On a opté pour 'Se… Si… No…', autrement dit quelque chose qui pourrait se traduire par 'on… oui… non…'. Ça ne veut pas dire grand-chose, c’est une hésitation incompréhensible. Mais si on recompose le mot qui se forme ainsi, il manque simplement au tout début le 'a' de 'asesino' pour faire apparaître le mot 'assassin'. C'est ce genre de négociations que l'on fait. Autant vous dire que les cachets d'aspirine ont été utiles !“

Dans un autre registre, Valéry Kirsov explique, dans un numéro de la revue Littérature numérique et cætera, les très nombreux détours employés pour traduire les innombrables jeux de mots de Perec. Le virelangue “le policier aplatit un dindon dodu (dont Didon dîna dit-on du dos)” devient ainsi “ехал грека через реку видит грека в реке рак сунул грека руку в реку рак за руку греку цап ну а плимут-барракуда греку за щеку царап”, soit une allitération en “r” et “k” qui se traduit à peu près par “un Grec traverse une rivière et y voit une écrevisse, le Grec y plonge sa main, l’écrevisse l’attrape et la plymouth-barracuda frôle la joue du Grec”.

Julian West cite lui de son côté, entre autres jeux de mots, le palindrome “Par as noir si mou qu’omis rions a nu !”, qu’il a remplacé par “By an Oozy rat in a sanitary zoo”, pour conserver le sens du zoo, qui s’avère être un élément curieusement indispensable du récit.

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Pangrammes et concessions

Les jeux de langue imaginés par Perec sont en effet parfois d'autant plus difficiles à traduire qu'ils sont indispensables à l'intrigue. L'écrivain s’amuse par exemple à créer un pangramme, soit une phrase contenant toutes les lettres de l’alphabet. En français, le plus connu n'est autre que “Portez ce vieux whisky au juge blond qui fume”, dont l'auteur de La Vie mode d'emploi livre une version légèrement modifiée… puisqu’elle est privée de la lettre “e”.

“Dans La Disparition, il figure sous une forme légèrement différente : "Portons dix bons whiskys à l'avocat goujat qui fumait au zoo". C’est un pangramme défectif, puisqu'un pangramme par définition doit utiliser toutes les lettres de l'alphabet, raconte Marc Parayre. Or, Perec ne s'arrête pas là ! "Dix bons whiskys" devient le nom d'un cheval qui va courir à Longchamp. Et les personnages vont, pour l'enquête, se rendre à Longchamp et y chercher l'avocat goujat. Puisqu'il fumait au zoo, ils vont faire une enquête au zoo ! Toute la fiction découle de cette phrase-là. Il existe aussi un pangramme en espagnol que nous aurions pu traduire mais cela donnait grosso modo, "dis-moi mon petit jeune complètement imbibé de whisky, tu as une drôle de tête".”

Face à l’impossibilité de s’approcher d’un pangramme au sens proche de celui de Perec, les traducteurs ont préféré s’attacher à une traduction proche du français, sans pangramme. Une difficulté que n’ont pas rencontrée tous les traducteurs, comme le raconte Julian West :

"La traduction doit être un pangramme, mais doit aussi garder l'essentiel du sens, car l'avocat, le zoo et le whisky sont tous importants plus tard. Dans ma traduction, j'ai mis "Box a quality whisky for a caddish jurist smoking in a zoo pavilion". Et puis j'ai changé le nom du cheval de course de "Whisky Dix" en "Whisky Box" pour mieux accorder."

En russe, Valéry Kislov est également parvenu à proposer un pangramme conservant le sens voulu par Perec : “Le pangramme a été traduit ainsi : "Чуя зверинецъ, где эль ежей - миф, пыхай ещё, шибкий юрист", littéralement : "en sentant la ménagerie où l’ale des hérissons est  un mythe, fume encore, juriste roublard". Le pangramme russe garde le thème du zoo, celui de l’alcool et de la fumette et réussit de n’employer chaque consonne qu’une seule fois.”

Chaque traduction doit se défaire des entraves laissées là par l’auteur de La Disparition. Les traducteurs reconnaissent avoir rencontré des difficultés pour transcrire efficacement la polysémie du mot “blanc”, qui, en français, évoque à la fois une couleur et une forme de vide - paraphrase évidente de la disparition -, que Perec use à l’excès. “C'est un motif énorme tout au long du livre. J'ai essayé d'inclure quelques passages où j'ai relié les mots "white" et "blank" pour évoquer cette liaison. Mais quelque chose est perdu, assume Julian West, l’auteur d’Omissions. Dans ma traduction, les choses peuvent être ivory, lily, chalky, snowy, milky... mais dans l'original elles sont blanc, blanc, blanc.”

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Poèmes et cacographie

On retrouve notamment cette omniprésence du blanc dans certains poèmes de grands auteurs français - Rimbaud, Hugo, Mallarmé - dont Perec propose des traductions intralinguistiques, ou plutôt lipogrammatiques. “Les 6 poèmes retenus dans La Disparition comprennent sans exception des mots et des images qui évoquent le blanc, le vide, le manque, le gris, et ils sont étroitement liés à la stratégie globale du roman, assure Shuichiro Shiotsuka. Par exemple, le vers célèbre de 'Brise Marine' de Mallarmé, 'Sur le vide papier que la blancheur défend', est devenu dans la version lipogrammatique 'Sur un vain papyrus aboli par son Blanc'.”

Pour le traducteur japonais, le contexte culturel du Japon est trop différent pour proposer aux lecteurs des poèmes auxquels la dimension lipogrammatique échappera, faute de référentiel. Il a donc préféré piocher dans l’anthologie des poèmes japonais :

“Prenons le plus célèbre poème : "La Tristesse est salie", de Chuya Nakahara, que l’on qualifie souvent de Rimbaud japonais. Je cite le premier quatrain : 'La tristesse est salie et tombe sur elle / Aujourd’hui comme hier une neige légère / La tristesse est salie et sur elle / Aujourd’hui comme hier passe même le vent'. J’ai réécrit en japonais sans 'i', et cela donne le sens approximatif suivant : 'La mélancolie est noircie et tombe sur elle / Aujourd’hui encore une forte neige / La mélancolie est noircie et contre elle / Aujourd’hui encore bat même le vent'. Ainsi, je mets en avant le contraste entre le noir et le blanc, tout en gardant la signification approximative du quatrain.”

Dans l’ensemble, à l’exception du poème Voyelles de Rimbaud, qui s’inscrit parfaitement dans l’œuvre de Perec, les traducteurs ont préféré choisir des poèmes connus de leurs lecteurs, à l’image de Lorca pour l’espagnol ou Alexandre Pouchkine pour le russe. D’une langue à l’autre, lorsque la lettre lipogrammatique n’était plus le “e”, les traducteurs ont également souvent dû faire appel à la cacographie, c’est-à-dire à un procédé qui consiste à introduire à dessein des fautes d’orthographes, en particulier pour les noms propres, et dont Perec lui-même ne s’est pas privé. En russe, par exemple, le Commandant Nobody (au lieu de Némo de J. Verne) devient le capitaine Néma (“néma” en russe parlé du sud signifie “il n’y a pas”, précise Valéry Kislov). Et c’est sans compter les innombrables périphrases (Amphitrion > petit-fils de Persée) , métonymies (Douaumont > Verdun) et autres techniques linguistiques dont les traducteurs ont été friands pour parvenir à respecter les contraintes de Perec.

Il serait impossible de faire ici la liste exhaustive des innombrables jeux de mots et explorations littéraires qui parsèment l'œuvre de l'écrivain oulipien. Marc Parayre, qui y a pourtant consacré une thèse de 700 pages, concède lui-même bien volontiers “qu’il serait infiniment prétentieux de [sa] part de dire [qu'il a] absolument tout décodé dans La Disparition”.

Le travail de la traduction, quand on en vient à l'œuvre de Perec, est titanesque : il impose de se détacher de l’ouvrage originel pour mieux s’en rapprocher. “C'est mon rêve en tant que traducteur d'aider un peu à rapprocher les lecteurs anglais d'une expérience authentique de l'œuvre de Perec”, confie sobrement Julian West, l’auteur d'Omissions. Peut-être faut-il aussi admettre, simplement, que pour être fidèle à l'Oulipien, il est nécessaire de le trahir un peu. Et que chacun de ces ouvrages de traduction évoqués est, plus qu'une simple tentative de transcrire au mieux le génie de George Perec dans une autre langue, une œuvre à part entière.

À réécouter : L’effet Perec