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La fabrique du mythe de "la Parisienne"

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La chanteuse Françoise Hardy, icône de la Parisienne dans les années 1960.
La chanteuse Françoise Hardy, icône de la Parisienne dans les années 1960.
© Getty - Victor Blackman

Le fil culture . Comment est né le mythe de la Parisienne ? De l'élégance de l'aristocrate à l'allure provocante de la grisette, elle a longtemps été fantasmée par les hommes et les étrangers. Aujourd’hui pourtant, la Parisienne apparaît surtout comme une chimère et un produit marketing.

Qui est la Parisienne ? Une Arletty élégante ? La duchesse de Guermantes de Proust ? Une prostituée de Montparnasse ? Jean Seberg dans À bout de souffle ? Un peu tout ça à la fois…  Mais la Parisienne est d’abord l’objet d’un fantasme d'hommes et d’étrangers qui idéalisent la capitale, figée quelque part entre un film de Woody Allen et une carte postale de Montmartre. Dans son essai Je ne suis pas une Parisienne, paru le 11 septembre 2019 aux éditions Stock, la journaliste Alice Pfeiffer revient sur cette figure de la mythologie française, aujourd’hui devenue un objet de consommation mondialisé. Dans les magazines, sur les podiums, dans la littérature et au cinéma, la vision de la “Parisienne” est souvent la même : grande, mince, blanche, elle est pour beaucoup de Françaises une figure excluante. Pourtant avant qu’elle ne devienne un produit marketing, la Parisienne était protéiforme : "Révolutionnaire", "grisette", "prostituée"… Retour sur la fabrique d’un mythe que le monde entier nous envie.

La Parisienne comme métonymie de la Française 

Suffit-il d’habiter Paris pour être une Parisienne ? Peut-on incarner ce mythe sans habiter Paris ? L’un des premiers à avoir répondu n’est pas français mais suisse. Dans Julie ou La Nouvelle Héloïse, Rousseau met en scène le personnage de Saint-Preux, qui quitte sa Suisse natale pour découvrir Londres et Paris. Arrivé dans la capitale française, le sage précepteur découvre des femmes d’un autre genre, bien loin de la chaste et dévouée Julie dont il est amoureux. Les Parisiennes y sont décrites comme “libres, romanesques, résistantes, élégantes" et déjà un peu arrogantes, puisqu’elles reprochent aux provinciales d’être nées en dehors de la capitale :

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La mode domine les provinciales, mais les Parisiennes dominent la mode. (...) On dirait que le mariage n’est pas à Paris de la même nature que partout ailleurs. Jean-Jacques Rousseau, Julie ou la Nouvelle Héloïse (1761)

La Parisienne se construit déjà en opposition à la provinciale, car c’est à Paris que tout se joue. Capitale culturelle et économique du pays, la ville-lumière devient le terreau de fabrication d’une élite intellectuelle féminine qui tient des salons où l’on débat sur les dernières parutions de Diderot, Montesquieu ou d’Alembert : “La capitale croît de manière extrêmement spectaculaire sur le plan géographique, elle s’agrandit. La France est à l’époque le seul pays qui a une capitale aussi disproportionnée. Il y a un écart entre Paris et la Province. (...) Dans notre imaginaire, il y a une interchangeabilité de la Française et de la Parisienne. La Française est forcément parisienne. Paris fonctionne comme une métonymie de la France, sa version réduite”, explique l’historienne Emmanuelle Retaillaud, autrice de l'article “Entre "chic" et "chien" : les séductions de la Parisienne, de Jean-Jacques Rousseau à Yves Saint-Laurent”. 

C’est à Paris que la mode se fait et se défait, et c’est là que les femmes peuvent profiter et s’imprégner des dernières tendances. La Parisienne se définit très vite comme une icône de l’élégance, alors que le secteur du textile devient un secteur majeur de l’économie parisienne dès le XIXe siècle. Un raffinement qui inspire très vite les artistes et théoriciens modernes, qui se réapproprient le mythe de la Parisienne. Elle devient un sujet de peinture dans les années 1870, avec Manet et Renoir qui immortalisent en 1874 la jeune actrice Henriette Henriot, une actrice de 16 ans.

"La Parisienne", Auguste Renoir (1874)
"La Parisienne", Auguste Renoir (1874)
- Wikicommons via Wikipedia

Contrairement aux scènes représentées en province, où le sujet est contextualisé par un champ ou une rivière, la silhouette d’Henriette Henriot se suffit à elle-même et incarne l’une des premières gravures de mode, comme l’expliquait la journaliste Anne Boulay dans l’émission “Personnage en personne” dédiée à la Parisienne et diffusée le 2 septembre 2018 sur France Culture

On ne voit que son visage, sa silhouette et son vêtement. On voit très bien les détails de la gravure et de la toilette, elle nous regarde, et c’est un regard direct, ce qui est assez rare. Et elle a les cheveux lâchés sous le chapeau. C’est la peinture d’une femme libre. Paul Poiret n’est pas encore arrivé pour la débarrasser de son corset et de son tape-cul. Avec "La Danseuse" et "La Loge", elle forme le triptyque de la vie de la femme parisienne, qui passe de l’adolescence à la cocotte, en passant par la case actrice.

29 min

La Parisienne, un mythe façonné par les étrangers ? 

"C’est une vérité universellement reconnue que les femmes françaises ne grossissent pas, ne vieillissent pas, n’ont ni rides ni botox, ne quittent jamais la maison sans s’être parfumées, ne boivent jamais trop, et surtout, ne dorment absolument jamais seules. Être française, nous dit-on, est un état de sophistication permanent, peu importent les épreuves qu’elles traversent", écrivait la journaliste américaine Sarah Rainey dans The Telegraph. Et si la Parisienne n’était qu’une chimère fantasmée, façonnée outre-Atlantique ? Si les touristes ne sont pas précisément à l’origine de ce mythe, ils ont néanmoins largement participé à sa diffusion dans le monde entier. Au XVIIIe siècle déjà, les quelques étrangers fortunés qui ont eu le privilège de faire une escale dans la capitale sont séduits par la Parisienne et sensibles à son style. Elle aurait un sens de la mode exceptionnellement affûté et difficile à saisir pour les provinciales et les étrangères… 

C’est en tout cas l’avis de la romancière américaine Harriet Beecher Stowe, autrice de La Case de l’oncle Tom, qui réalise un tour de l’Europe au milieu du XIXe siècle.  En 1857, elle publie Souvenirs heureux, voyage en Angleterre, en France et en Suisse dans lequel elle raconte son émerveillement face au goût, au mode de vie et à la beauté des Parisiennes :

Voilà une journée consacrée aux colifichets. Accompagnée de Mistress C., que des amies de résidence à Paris ont convertie en parfaite Parisienne, nous avons couru de boutique en boutique, de magasin en magasin. [...] De même que l’instinct de la vraie Parisienne lui enseigne le mystère à l’aide duquel elle fait ressortir les grâces de sa personne par le prestige de sa toilette, ainsi l’instinct de la nation lui a appris à faire valoir cette cité par l’arrangement de ses monuments et de sa parure. Tel est principalement le secret de la supériorité de Paris sur Londres. [...] Je voudrais qu’au lieu de nous moquer de la légèreté, de la mobilité et des goûts raffinés des Français, nous pussions faire échange de conseils salutaires – leur inculquant nos principes religieux dans toute leur sévérité et recevant d’eux leurs théories artistiques. Harriet Beecher Stowe, Souvenirs heureux, voyage en Angleterre, en France et en Suisse (1857)

Pour l’exposition universelle de 1900 à Paris, alors que le monde entier a les yeux rivés sur la capitale, les Français profitent du succès de la Parisienne pour l’ériger au sommet de l’entrée principale de l’exposition. Torse bombé, regard fier, toilette élégante, la statue réalisée par Paul Moreau-Vauthier surplombe les millions de visiteurs et d’étrangers venus découvrir les dernières attractions en vogue. La Parisienne triomphe : "c’est le modèle de la Parisienne et un peu une sorte de Marianne. C'est à ce moment qu'elle devient une image, un logo à l’international”, explique la journaliste  Anne Boulay dans l’émission “Personnages en personne”.

La porte monumentale de Binet, place de la Concorde, entrée principale de l'Exposition.
La porte monumentale de Binet, place de la Concorde, entrée principale de l'Exposition.
- Wikicommons via Wikipedia

“Entre chic et chien” : la Parisienne comme fantasme masculin 

Jusqu’au XXe siècle, l’identité de cette Parisienne est composite et fluctue au gré des écrivains masculins qui s’en emparent. Tantôt élégante, soucieuse de sa parure, cultivée - et donc par définition issue de la haute bourgeoisie, elle se montre aussi dévergondée et prend parfois la forme d’une fille de joie, car Paris est aussi la capitale de la prostitution. Dès 1830, la ville est en effet perçue par les hommes comme un espace de permissivité sexuelle et individuelle. L’écrivain Maxime du Camp la rebaptise d'ailleurs le “bordel de l’Europe” dans son essai De l'état actuel de la prostitution parisienne (1874). Le personnage de la Parisienne s’abreuve alors de cette réputation, comme projection fantasmée des hommes : "Il ne faut pas oublier que cette vision, c’est celle des hommes de la bourgeoisie, qui ont des aventures dans les bordels de Paris. C’est d’abord et avant tout un fantasme masculin. Ceux qui ont inventé les Parisiennes, ce sont les romanciers et les peintres", explique l'historienne Emmanuelle Retaillaud. 

  • La grisette ou le sexe facile 
La grisette et l'étudiant dans un café parisien.
La grisette et l'étudiant dans un café parisien.
© Getty - Historical

L’expression “grisette” qui désigne d’abord un tissu bon marché, est attribuée aux couturières parisiennes, réputées élégantes et gracieuses. Dans la littérature du XIXe siècle, elle devient un “type féminin” à part entière. Elles sont souvent les maîtresses d’hommes mariés ou d’étudiants parisiens. Pour Emmanuelle Retaillaud, la grisette évoque aussi “une relative disponibilité sexuelle : voilà qui fait le lien avec l’autre composante du mythe, celui d’un Paris où la femme est offerte, accessible, dans le mouvement même de la croissance et de l’enrichissement de la ville”. Balzac a beaucoup contribué à populariser cette figure, notamment dans son roman Ferragus (1833), dans lequel le personnage principal, un ancien forçat, s’éprend de la grisette Ida Gruget : 

C’était une grisette de Paris, mais la grisette dans toute sa splendeur ; la grisette en fiacre, heureuse, jeune, belle, fraîche, mais grisette, et grisette à griffes [...] coquette comme une grande dame, plus franche et prête à tout ; une véritable lionne sortie du petit appartement dont elle avait tant de fois rêvé les rideaux de calicot rouge [...]. Cette chaussure, dont la caricature parisienne rend si bien le trait, est une grâce particulière à la grisette parisienne ; mais elle se trahit encore mieux aux yeux de l’observateur par le soin avec lequel ses vêtements adhèrent à ses formes, qu’ils dessinent nettement. Ferragus (1833), Honoré de Balzac 

Dans son article “Entre "chic" et "chien" : les séductions de la Parisienne, de Jean-Jacques Rousseau à Yves Saint-Laurent”, Emmanuelle Retaillaud envisage la  Parisienne comme une “synthèse sociale” - du moins jusqu’à la moitié du XXe siècle - qui rassemble toutes les catégories sociales, de la couturière à la grande aristocrate. Mais l’aspect intellectuel et érudit de la Parisienne est toujours, par la force des choses, incarnée par les grandes bourgeoises.

29 min
  • L'aristocrate élégante et raffinée 
Portrait de la comtesse Greffulhe (1905) par Philip Alexius de László, l'un des modèles de la duchesse de Guermantes dans A la Recherche du temps perdu de Marcel Proust.
Portrait de la comtesse Greffulhe (1905) par Philip Alexius de László, l'un des modèles de la duchesse de Guermantes dans A la Recherche du temps perdu de Marcel Proust.
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"Pour moi, la Parisienne, c’est la duchesse de Guermantes, le personnage de Proust”, confit la journaliste Anne Boulay, dans l’émission “Personnages en personne”. Incarnation du chic et de l’élégance dans La Recherche, Oriane de Guermantes apparaît comme la “reine” de Saint-Germain. Elle est, selon les mots du narrateur, "tout un poème d’élégance, et la plus fine parure, la plus curieuse fleur du beau temps."

Pour Anne Boulay, Proust est le premier à élever l’élégance au rang d’art, par la force et le goût de ces Parisiennes : "Elles mélangent de la haute couture avec des petites broderies, des quincailleries, et ça, c’est vraiment le talent ultime de la Parisienne, cette faculté de se bricoler un truc chic avec des choses chères et griffées et des choses du marché". 

Si aux XIXe et XXe siècles, la figure de la Parisienne jouait sur l’ambivalence entre femme du monde et femme du peuple, aujourd’hui le côté “canaille” et la réputation sulfureuse de la Parisienne semblent avoir été occultés pour laisser place à un produit marketing qui reflète la gentrification de Paris, l’expulsion des classes populaires en banlieue et l'invisibilisation des femmes issues de l’immigration. 

La Parisienne comme objet marketing

On l’a vu : ce qui se dessine en creux dans le mythe de la Parisienne, c’est à la fois le fantasme masculin de ce que devrait être la femme française et un imaginaire étranger qui fantasme les habitantes d’un Paris de carte postale. Et si le cliché est encore si vivace aujourd’hui, c’est aussi parce qu’il est devenu, depuis une vingtaine d’années, un véritable produit marketing, comme l’explique Alice Pfeiffer : “Au tournant des années 2000, avec la formation de gros groupes de luxe internationaux comme LVMH, on a commencé à vendre Paris comme un packaging global qui allait avec la marque et le fantasme de la ville. C’était Paris qui se racontait pour un regard extérieur, un marché qui n’était pas destiné à la France."

Un marché qui pèse toujours très lourd aujourd’hui, et qui continue de capitaliser sur le personnage forgé dès les années 1920 par Coco Chanel : celui d’une femme garçonne émancipée, qui fume et porte des pantalons, toujours d’ascendance bourgeoise. "Ce sont les clientes de Coco Chanel hier qui sont devenues les Parisiennes d’aujourd’hui, explique Alice Pfeiffer. Mais avec une nuance : cette clientèle couture a adopté un certain “paupérisme”, on est moins dans les goûts coutures classiques, elle revendique un parisianisme plus intellectuel."

L'actrice Jean Seberg, une figure de la Parisienne intello depuis le mythique "A bout de souffle" de Godard, tient le livre "L'Attrape-cœurs" de Salinger.
L'actrice Jean Seberg, une figure de la Parisienne intello depuis le mythique "A bout de souffle" de Godard, tient le livre "L'Attrape-cœurs" de Salinger.
© Getty - Hulton Archive

Jean Seberg citant Faulkner dans À bout de souffle, Anna Karina lisant Musset dans Une femme est une femme : les films de la Nouvelle vague ont en effet largement mis en scène ce fantasme de l'intellectualisme parisien – souvent incarné, ironiquement, par des actrices étrangères. Des représentations qui ont participé aussi à faire émerger ce qui deviendra la marque de fabrique de la Parisienne moderne : une allure (faussement) négligée, "celle d’une fille qui a mieux à faire que s’occuper d’elle, moins centrée sur son apparence que sur son intellect, qui aurait mis le moindre effort dans sa tenue et qui serait accidentellement chic", comme le décrit Alice Pfeiffer. 

1h 00

Ici une coupe savamment décoiffée, là une chemise nonchalamment déboutonnée, la Parisienne manie comme nulle autre l’art du "look effortless" – c’est ainsi que le marketing a baptisé cette tendance. Même règle pour son maquillage, où tout l’enjeu est de paraître la plus naturelle possible : l’industrie cosmétique a ainsi intronisé la teinte "nude" pour désigner ces fards couleur chair – s’embellir d’accord, mais pas question que ça se voie !

Reste un problème de taille, que souligne Alice Pfeiffer : "le problème du mot “nude”, c’est qu’en général ça veut dire “beige”, et le maquillage “nude” ce sont des teintes beiges qui excluent toutes les autres carnations. On n’a jamais eu de visage métissé qui incarnait la Parisienne à travers les âges."

Car dans une France aujourd’hui multiethnique, la Parisienne de papier glacé est toujours désespérément blanche. "Un miroir de la discrimination qui est encore à l’œuvre aujourd’hui, selon la journaliste, c'est une forme de domination blanche qui prouve encore qu’on a un héritage colonial mal digéré, qui se cache derrière une forme d’universalisme, qui prétend représenter tout le monde quand en réalité il ne représente qu'une infime partie de la population."

Une façade qui se fissure d’autant plus que le mythe de la Parisienne s’est construit précisément sur l’écrasement d’autres figures, devenues des caricatures : "Les autres femmes sont des femmes gadgets : il y a la femme allumeuse, la femme du Sud, la femme de milieu populaire… Ce qui aurait été une alternative a été transformé en figures caricaturales en deux dimensions qui font de la Parisienne une figure en 3D, en en faisant le seul modèle valable. C’est en s’appuyant sur la non prise au sérieux d’autres féminités que la Parisienne s’est imposée comme référent ultime."

Un mythe indépassable ?

Plusieurs siècles d’histoire et une intronisation comme référent ultime par le marketing du luxe auront donc fait du mythe de la Parisienne un diktat bien difficile à dépasser pour la Française d’aujourd’hui.

Mais ces dernières années, d’autres formes de féminités sont parvenues à faire leur entrée dans le cercle très fermé de la "culture légitime" : on pense à Zahia, héroïne du dernier film de Rebecca Zlotowski ou encore Rihanna, signée récemment chez LVMH. Des femmes qui incarnent d’autres normes, d’autres injonctions probablement, mais qui ont le mérite de proposer une voie alternative à la sacro-sainte Parisienne. Pour Alice Pfeiffer, le défi sera surtout de convaincre la clientèle du luxe, qui "veut consommer français, donc blanc, et qui n’est pas prête à avoir une image plus diversifiée."F