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La feuille d'impôt, le rond-point et Facebook : huit sociologues décryptent les "gilets jaunes"

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Image prise le 24 novembre 2018, durant la deuxième journée de mobilisation des gilets jaunes
Image prise le 24 novembre 2018, durant la deuxième journée de mobilisation des gilets jaunes
© AFP - Jean-François Monier

Il est trop tôt (et encore plus hasardeux) pour tenter un portrait-robot des "gilets jaunes", après 2 journées d'intense mobilisation. Pourtant les premiers décryptages publiés depuis les débuts du mouvement montrent que l'image des "gilets jaunes" qui circule dans les médias est largement déformée.

Même s'ils soulignent tous la nécessité d'une étude sur le temps long, des sociologues ont cherché à analyser l'émergence des "gilets jaunes" et ce qu'ils expriment, depuis la première journée de mobilisation, le 17 novembre. 

Qu'ils arriment leur analyse de la mobilisation à une observation sur le terrain ou qu'ils passent les mots des "gilets jaunes" sur les réseaux sociaux à la moulinette, qu'ils fassent un détour par l'histoire et Pierre Poujade ou qu'ils comparent la carte de la mobilisation et celle du vote d'extrême-droite, huit sociologues montrent ainsi un décalage édifiant entre ce qu'ils décryptent, eux, du mouvement, et l'image que les médias en projettent.

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Alors que les premières revendications formalisées d'un mouvement en cours d'organisation émergent, voici quatre analyses sociologiques des "gilets jaunes".

1. Les "gilets jaunes" depuis leurs barrages routiers sur le terrain

Le site Contretemps fut parmi les premiers à publier un décryptage de la mobilisation des "gilets jaunes" depuis les sciences sociales. La revue fondée par Daniel Bensaïd en 2001, critique et gratuite (et qui a lancé une souscription pour le rester), a interviewé Benoît Coquard, sociologue à l’INRA qui travaille sur les mondes ruraux.

Après avoir passé la journée du 17 novembre sur des barrages routiers auprès de groupes protestataires, Benoît Coquard ancrait son analyse sur une observation à chaud, mais relue à l’aune de ses travaux en cours auprès des milieux populaires et ruraux. Se défiant d’en dresser un “portrait robot”, il distinguait notamment :

  • la puissance numérique de la mobilisation, avec “beaucoup de monde, alors même que l’on se trouve dans des milieux ruraux peu peuplés et peu enclins à se mobiliser en temps normal"
  • presque autant de femmes que d’hommes, “alors même que, d’habitude, dans les activités publiques, ce sont les hommes qui sont placés sur le devant de la scène, particulièrement en milieu rural”, note Benoît Coquard, qui distingue même de nombreuses femmes à l’origine de la mobilisation là où il s’est rendu
  • l'appartenance aux classes populaires “dans la zone « en bas à droite » de l’espace social si l’on prend une grille de lecture bourdieusienne”, c’est-à-dire des gens souvent issus des classes populaires aux classes intermédiaires, plutôt peu diplômés et exerçant des métiers souvent manuels.  Des "gilets jaunes" qu’il a effectivement croisés sur le terrain, le chercheur dit ceci : 

“J’ai demandé la profession d’environ 80 personnes. Dans une région déjà très ouvrière, à 9 exceptions près (professions intermédiaires du privé, artisans, agriculteurs), celles et ceux que j’ai rencontrés appartiennent sans surprise aux classes populaires. Typiquement, il s’agissait de femmes employées et d’hommes ouvriers. Puisqu’on était samedi, c’était surtout des gens qui travaillent dans les grandes boites et qui étaient en weekend, il y avait aussi des chômeurs. D’autres salariés des petites entreprises les ont rejoints dans l’après-midi après le travail.”

  • une forte homogénéité : alors que les médias et certains politiques ont pu évoquer une sorte d’auberge espagnole, dénigrant un mouvement qui fédérerait par-delà les classes sociales au point de devenir illisible, ambigu voire contradictoire, Coquard y a certes vu plusieurs générations mais des styles de vie proches, “des personnes qui ont des goûts proches, qui se côtoient au quotidien, sont en accord dans leurs visions du monde”. Et qui se motivent sur Facebook entre gens qui se connaissent dans la vraie vie et trouvent un certain plaisir à se rassembler : 

“Il y a une logique plus profonde qui pourrait favoriser le prolongement du mouvement. En milieu rural, les barrages permettent aux gens de se rencontrer ou de revoir des vieilles connaissances. Ils reçoivent aussi beaucoup d’encouragements d’automobilistes, les cas d’embrouilles sont très rares. Dans les zones rurales en déclin où les lieux de vie comme les bistrots ont massivement fermé, où l’emploi s’individualise et les associations disparaissent, c’est donc un moyen de recréer du lien et d’avoir le sentiment de se rattacher à une histoire plus vaste aussi.”

  • une appartenance politique incertaine. Après une seule journée d’observation sur le terrain, Benoît Coquard met en garde sur une catégorisation politique trop hâtive, qu’on classe le mouvement à l’extrême-droite ou qu’on le juge dépolitisé parce que les "gilets jaunes" sont nombreux à discréditer les formes traditionnelles d’engagement, partis ou syndicats - “Il y avait quelques ouvriers syndiqués qui ce jour-là n’avaient pas leur badge (les syndicats ont été critiqués pour leur compromission avec le pouvoir)”, explique toujours Benoît Coquard sur le site de Contretemps. Il estime ainsi que ce serait aller vite en besogne que de figer à l’extrême-droite ceux qui se définissent en “gaulois”, y compris dans certaines campagnes où l’on vote aujourd’hui plus massivement que jamais Rassemblement national - pour lui, c’est aussi “un moyen de garder la face, une manière de montrer que l’on ne se laisse pas faire, qu’on a sa fierté et son honneur”.

2. Les "gilets jaunes" après le poujadisme et les bonnets rouges

Alexis Spire, qui travaille de longue date sur le rapport des Français à l’impôt et qui a notamment enquêté sur le mouvement des bonnets rouges, a lui aussi nuancé la définition que les médias ont pu donner de la mobilisation des "gilets jaunes" à ses premiers jours.

Pour le sociologue, c’est aussi aller trop vite en besogne que d’y voir, comme ont pu le faire des commentateurs, un mouvement “poujadiste”. Il le disait par exemple sur le site de L'Express le 26 novembre 2018 : “Que ce soit la révolte antifiscale des commerçants derrière Poujade dans les années 50, celle des artisans autour de Nicoud dans les années 1970, celle des camionneurs contre la hausse des prix sur les carburants dans les années 1990 ou encore celle des patrons de start-up rebaptisés Pigeons en 2012, toutes les mobilisations contre l'impôt ont été organisées sur la base d'un même corps de métiers.”

Pour Alexis Spire, le mouvement des "gilets jaunes", dans sa dimension fragmentée mais aussi sa couverture d’un territoire très vaste, a ceci de différent qu’il se passe des organisations professionnelles ou des réseaux traditionnels de mobilisation. Ce n’est pas totalement inédit, puisque le sociologue rappelle qu’en 2016, deux manifestations avaient fédéré des professions très différentes contre le régime social des indépendants. Mais cette éruption hors des cadres professionnels habituels est d’autant plus intéressante qu’elle a pour étincelle l’augmentation de la fiscalité sur le carburant. Alors que jusqu’ici, les mobilisations contre le prix à la pompe émanaient d’instances professionnelles (par exemple, les routiers).

Enfin, Alexis Spire souligne qu’il ne faut pas y voir seulement un mouvement de défense à tout crin de la voiture, ou encore une grogne contre les prix à la pompe, mais plutôt une réaction plus spécifique à l’impôt : en protestant contre l’augmentation des taxes sur le carburant, les "gilets jaunes" ne s'érigent pas contre l’impôt en soi, mais protestent contre le fait qu’il soit inégalement réparti.

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3. Les "gilets jaunes" sur une carte de France

Au lendemain de la deuxième journée de mobilisation des "gilets jaunes", le 24 novembre, le démographe Hervé Le Bras a prêté ses cartes à l’Obs. Qui montrent que contrairement à ce que l’on lit beaucoup, la géographie de la mobilisation ne recouvre pas celle du vote d’extrême-droite. Ni même ce qu’on a pu appeler _“la France péri-urbaine” (_même si on peut trouver la notion moyennement satisfaisante). 

En revanche, Le Bras montre que les petits départements se sont davantage mobilisés, et qu’à l’échelle d’un même département (la Loire-Atlantique, par exemple), la mobilisation est plus forte loin des grandes villes (Nantes, dans ce cas-là, avec à peine 0,3% de la population mobilisée).

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C’est plus sûrement une “diagonale du vide” qui apparaît à la lumière des cartes de Hervé Le Bras. Cette bande court en France des Ardennes au Pays basque, et ne date pas des "gilets jaunes" : elle correspond à la France qui se vide numériquement mais aussi à la France qui voit ses services publics fermer.

Et Hervé Le Bras de rappeler que Marine Le Pen a obtenu des scores plus élevés sur le littoral méditerranéen ou, au Nord, dans des zones qui ne recouvrent pas les pics de mobilisation des journées des 17 et 24 novembre chez les "gilets jaunes".

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4. Les "gilets jaunes" à travers ce qu’ils écrivent sur les réseaux sociaux

Enfin, quatre chercheurs du Laboratoire d'Études et de Recherches Appliquées en Sciences Sociales (LERASS) de l'université de Toulouse ont publié, au lendemain de la mobilisation du 24 novembre, "Les Gilets Jaunes, des cadrages médiatiques aux paroles citoyennes". Ce décryptage fondé sur une analyse des mots utilisés sur les réseaux sociaux est en fait une lecture critique du traitement du mouvement des "gilets jaunes" par les médias après une semaine de mobilisation.

Alors que les médias évoquent des "gilets jaunes" apolitiques, racistes ou encore anti-écolo, les quatre chercheurs (Brigitte Sebbah, Natacha Souillard, Laurent Thiong-Kay, Nikos Smyrnaios) montrent qu’avec leur logiciel, ils ont lu au contraire une mobilisation 2.0 infiniment plus citoyenne et cortiquée. 

Ainsi, le lexique raciste est quasiment absent des 29 188 posts et commentaires Facebook et des deux millions de tweets qu’ils ont passés au tamis - tout comme les termes qu’ils débusquent traditionnellement chez des sympathisants d'extrême droite, qu’ils ont été bien en peine de relever dans leur corpus. S’ils distinguent un discours clairement en porte-à-faux des médias nationaux sur la mobilisation, c’est en effet parce qu’ils ont aussi passé 731 articles de presse écrite à la moulinette du même logiciel.

Si vous vous plongez dans le rapport mis en ligne par l’équipe de chercheurs, vous verrez par exemple comment la presse a pu mobiliser des termes racontant plus volontiers une sorte de pulsion individualiste (prendre sa voiture pour aller acheter son pain, par exemple) ou encore des mots nourrissant l’image d’Epinal d’un rural amer, bourré de ressentiment à l’égard des urbains écolos. Or c'est nettement plus compliqué que ça si l’on analyse en finesse le vocabulaire réellement utilisé par les "gilets jaunes", montrent dans leur éclairage comparatiste les quatre chercheurs toulousains. Qui pointent combien ce sont justement ces images projetées par les médias qui contribuent à en donner une vision dépolitisée et fourre-tout.

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