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La folle histoire de "The Americans", le classique majuscule du photographe Robert Frank

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Robert Frank en janvier 2016 à l'inauguration d'une exposition sur son oeuvre, à New-York
Robert Frank en janvier 2016 à l'inauguration d'une exposition sur son oeuvre, à New-York
© Getty - Taylor Hill

De version de contrebande en bide éditorial jusqu'au choix d'un dessin pour illustrer ce qui deviendra le livre de photographie le plus vendu au monde avec plus de 700 000 exemplaires, croisez Kerouac, Beauvoir ou l'éditeur Delpire dans les pas de Robert Frank.

Avec la mort du photographe Robert Frank, lundi 9 septembre, à 94 ans, c’est un monstre de l’image qui s’éteint, mais aussi l’auteur d’un des livres photographiques les plus vendus au monde, et sans doute le plus mythique. Tellement important, même, que pour les soixante ans du livre, les Rencontres internationales de la photographie, à Arles, en 2018, avaient carrément consacré une exposition à Robert Frank, vantant au passage The Americans comme “sans doute l’ouvrage le plus influent de l’histoire de la photographie”.

The Americans a en effet un destin siamois assez épique, qui contribua à cette notoriété sans équivalent (au moins autant que l’empreinte visuelle du travail de Frank). Le livre compte pour ainsi dire deux “première édition”, dont les histoires enchevêtrées racontent au fond les ramifications amicales, artistiques et intellectuelles de Robert Frank, mais aussi ses préférences.

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Ce qui n’a pas changé, c’est le nombre de clichés sélectionnés par le photographe pour ce projet de livre : 83, choisis au prix d’un dilemme majuscule, parmi les quelque 27 000 images gravées sur 767 pellicules en treize mois lorsque Robert Frank, qui est né en Suisse mais qui s’est installé à New-York en 1947, obtient une bourse de la fondation Guggenheim pour arpenter les États-Unis de fond en comble. Un travail colossal, mais aussi novateur, car c’est une Amérique des franges, de la relégation et parfois du désespoir qu’imprime Robert Frank sous la rétine. Après avoir passé l’année 1955 sur les routes, le photographe propose ses clichés à des éditeurs et des journaux, dont le prestigieux Life. Las, le voilà qui fait chou blanc : aucun n’accepte de publier cette vision iconoclaste d’un pays qui à l’époque lustre son idée de rêve américain comme on (se) récite un mantra - obstinément.

De l’autre côté de l’Atlantique, où Frank a conservé des attaches, un Français le soutient pourtant depuis le début de son périple fou : Robert Delpire. Six ans plus tôt, en 1951, ce fils d’ouvrier qui n’a pas 24 ans mais qui gravite à l’avant-garde culturelle, abandonnait ses études de médecine pour fonder une maison d’édition à son nom. Chez Delpire, on publie Brassaï ou Cartier Bresson, mais aussi Josef Koudelka ou Robert Capa (dont son magnifique récit Juste un peu flou qu'évoquait Robert Delpire sur France Culture en 2012), et bientôt William Klein ou Sarah Moon, sa femme ( mais bien peu femmes photographes au catalogue hormis elle).

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Jules Verne comme un imaginaire de contrebande

En 1958, soit deux ans après son périple, c’est aux éditions Delpire, un pied en Europe, que Robert Frank parvient à faire exister sur papier son monumental travail issu de treize mois de déambulations. Un grand nombre de photos qui n’apparaissent pas dans l’ouvrage de 1958 resteront longtemps inédites. La plupart jusqu’à l’exposition montée pour les Rencontres d’Arles, même. Mais Delpire a ouvert la porte à Frank et Les Américains paraît à Paris en 1958, dans un format déjà étrenné avec Paris fin de siècle et Paris 1925, que la presse évoquait à l'époque comme une bonne formule de "livres à images". Pas que la collection à laquelle l’éditeur l’arrime enchante tout à fait le photographe : ce format prévoit de nombreux textes qui dialoguent avec les images, et même un dessin en couverture. Un comble, presque une provocation, pour un livre de photographie !

La couverture du livre de Robert Frank est signée du dessinateur de presse Saul Steinberg. Le choix ne l’emballe guère et il aurait préféré un visuel tiré des 27 000 clichés engrangés sur la route, mais Delpire a le dernier mot. Idem pour la préface que Robert Frank avait d’emblée imaginée pour sa série, et qu’il entendait bien confier à Jack Kerouac : veto de l’éditeur, qui a chargé un chaperon d’encadrer le projet éditorial. Le chaperon s'appelle Alain Bosquet, poète et critique reconnu du monde des lettres dans les années 1950 à Paris (et dont vous pouvez entendre la voix dans une archive radiophonique de 1957).

Kerouac écarté par Delpire, c’est Bosquet qui sélectionne les auteurs dont on trouve les textes dans la toute première édition, en français, de la Bible de Robert Frank : Henry Miller, que Bosquet croise à Paris, mais aussi John Dos Passos, William Faulkner ou encore Simone de Beauvoir... Pourquoi Beauvoir ? Parce que tous ces auteurs choisis sous la houlette d’Alain Bosquet ont en commun d’avoir écrit sur les États-Unis. Et Beauvoir a publié, dix ans plus tôt, chez Gallimard, L'Amérique au jour le jour : 1947. Comme un journal tiré d’un séjour de quatre mois et où elle écrit, par exemple, à la date du 23 février :

Ce n'est sans doute pas un hasard si le souvenir de Jules Verne, auquel je n'ai pas pensé depuis vingt ans, me poursuit à travers l'Amérique : c'est un pays de prodiges mécaniques où se réalisent, à l'échelle des adultes, les imaginations enfantines de la bibliothèque des voyages.

Les pages 1964 et 1965 du livre "Les Américains", dans sa version parue en 1958 chez Delpire
Les pages 1964 et 1965 du livre "Les Américains", dans sa version parue en 1958 chez Delpire
- Robert Frank
Une vision de Las Vegas depuis les pages 52 et 53 du livre "Les Américains", dans sa version parue en 1958 chez Delpire
Une vision de Las Vegas depuis les pages 52 et 53 du livre "Les Américains", dans sa version parue en 1958 chez Delpire
- Robert Frank

Ce n’est donc pas le livre qu’imaginait pour lui-même Robert Frank qui paraît à Paris cette année 1958. Plutôt une double évocation, photographique et littéraire, d’une certaine Amérique bancale, ciselée au prisme des cadrages bruts et des vues anguleuses d’un photographe majeur qui se révèle en pleine page du haut de ses 32 ans. Quitte à ce que le visage qu'il nous présente apparaisse parfois en porte à faux avec le tableau de tel ou tel auteur.

Le livre sort mais n’emballe pas : son tirage reste à peu près confidentiel, et Frank n’y gagne pas la postérité qui sera la sienne. Pas encore, du moins : car grâce à cette édition Delpire de 1958, voilà sa série tirée du road-trip qui traverse de nouveau l’Atlantique, quand Grove press, un éditeur new-yorkais, décide à son tour de faire paraître The Americans. Un deuxième projet éditorial qui doit beaucoup au premier puisque c’est l’édition de Delpire qui a poussé Barney Rosset, chez Grove, à passer à l’acte.

Jack Kerouac à Robert Frank : "Tu as des yeux"

En 1959, The Americans sort en anglais, cette fois, préfacé par Kerouac (qui écrit que Frank “prend rang parmi les poètes tragiques de ce monde”), rehaussé d'un visuel en couverture, et expurgé des textes rassemblés par Alain Bosquet. Frank s’implique en personne dans la maquette, même si la sélection initiale ne change pas. Il le fera durablement puisqu’on découvre, en ligne, une vidéo (aux archives Simone de Beauvoir, justement), où on le voit, déjà âgé, qui commente le visuel de couverture d’un exemplaire qu’un fan vient faire dédicacer au photographe - “Bonne version, cette photo !”

Aujourd’hui, l’édition Delpire est restée dans l’histoire, prisée comme les pièces rares au destin contrarié. Elle se vend désormais aux alentours de 2000 euros, et on en trouve un exemplaire à la BNF, par exemple. Mais c’est l’édition Grove qui propulsera véritablement Frank vers la notoriété, tandis que son livre fait scandale aux États-Unis. Vingt-cinq ans plus tard, Delpire décide de relancer l’ouvrage, et se range au vœu du photographe : exit les textes en français mais une photographie en couverture et les mots de Kerouac en entame, dans une traduction de Michel Deguy ("You got eyes", écrit Kerouac à Frank). Nous sommes en 1985, et le livre qui s’est déjà taillé un statut de classique s’écoule désormais à coups de milliers d’exemplaires.

Pilon précoce

Celui que vous avez peut-être acheté un jour et glissé sur une étagère est en anglais alors que vous pourriez mettre votre main au feu que vous l’avez acheté en France ? C’est bien possible, et derrière cette bizarrerie se cache encore Robert Delpire. Car Delpire n’a jamais cédé les droits pour la France. C’est pourtant avec un éditeur allemand, la maison Steidl, que Robert Frank en personne s’est investi pour retravailler à une mouture plus proche encore de l’édition originale américaine, alors qu’en 2008 s’annonce le cinquantenaire du livre qui fait office de monument. Pour la France, c’est à Brice Matthieusent que Steidl a confié la revisite des mots de Jack Kerouac sur le travail de Robert Frank. En vain, pour l’éditeur allemand.

Interrogé par la presse française, Delpire soutient qu’on ne lui a rien demandé et qu’il conserve benoîtement les droits pour la France. Mais du côté de l’éditeur allemand, on raconte que ce sont 3 000 exemplaires imprimés en français qui sont prématurément envoyés au pilon faute d’accord. The Americans a donc 50 ans en 2018, et un étrange gâteau d’anniversaire : cette année-là, on pouvait découvrir dans les librairies en France deux exemplaires du livre de Robert Frank. L’un, chez Delpire, très proche du livre tel qu’il avait finalement paru en 1985 ; et l’autre, chez Seidl… mais distribué en langue anglaise en France (et avec un cliché différent en couverture). Il faut encore attendre dix ans pour voir, à l’occasion des 60 ans et du rendez-vous arlésien, la traduction de Kerouac par Brice Matthieussent resortir en France… mais cette fois chez Delpire ! Entre-temps, Robert Delpire est décédé en septembre 2017, moins de deux années avant Robert Frank. 

L'éditeur laissait en France l'empreinte d'un géant des coulisses de la photo, après avoir tenu une galerie, dirigé une revue, chapeauté plus de 150 expositions, et donné du ressort à des dizaines de noms majeurs de la photographie. Parmi eux, celui de Robert Frank, dont le destin (comme la notoriété) n'aurait pas eu grand chose à voir sans un livre qui avait fait un bide au creux de l'année 1958. Et voilà pourtant le monde de la photo qui s'en trouvait changé pour de bon.

Merci à Annelise Signoret.