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La fracture numérique n'épargne pas les jeunes

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Le numérique n'est pas inné pour tous les jeunes et renforce même l'exclusion pour certains.
Le numérique n'est pas inné pour tous les jeunes et renforce même l'exclusion pour certains.
© Getty - boonchai wedmakawand

Repères. Non, les jeunes ne sont pas intuitivement à l’aise avec les technologies numériques, et le confinement a encore permis de le mesurer. Manque d’équipements, de compétences… État des lieux sur une réalité souvent méconnue du grand public.

On les appelle parfois les “digital native”" mais l’expression est trompeuse, car la génération des “enfants du numérique”" (c’est la traduction québécoise) n’est pas épargnée par l’illectronisme. Cette forme d'illettrisme des temps modernes touchait 17% de la population française en 2019 d’après l’Insee, et pas seulement des vieilles personnes en milieu rural. L’âge est un critère bien sûr, avec le niveau de revenu et d'éducation, mais il n'y a pas de profil type et la période du confinement a permis de le constater plus encore.

Le défenseur des Droits Jacques Toubon face à la mission d'information du Sénat sur l'illectronisme. Audition du 25 mai 2020.

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Un phénomène loin d'être marginal

La pandémie de coronavirus a encore accentué l'importance de maîtriser les outils numériques. Pour faire la classe à la maison, étudier, chercher un emploi, télétravailler, accéder aux services publics ou tout simplement sortir (l'application de sortie dérogatoire et bientôt l'appli StopCovid pour se protéger du virus)... Le gouvernement annonce par ailleurs la dématérialisation de toutes les démarches auprès des services publics en 2022. Or, de nombreux Français sont encore loin du compte. Près de 12 millions sont "illectroniques (en incapacité d''utiliser le numérique dans leur vie courante) d'après l'Insee qui compte aussi 47% de personnes manquant d'au moins une compétence numérique de base (communiquer via une application, chercher une information, utiliser un traitement de texte ou résoudre un problème). 

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Et les jeunes ne sont pas épargnés, tous milieux sociaux confondus : lors du début du confinement, 70% des enseignants interrogés par l'association SynLab redoutaient un décrochage scolaire de leurs élèves (du primaire au secondaire). D'après une étude sociologique sur "l'école à la maison" durant le confinement, 24,3 % des parents d'origine modeste jugent leur équipement et leur accès internet insuffisants (contre 17 % des familles plus aisées). Et les chiffres sont encore plus marquants concernant le sentiment de compétence informatique : "45 % des classes supérieures se sentent tout à fait capables de répondre aux exigences techniques numériques de l’école à la maison, contre seulement 31 % des classes populaires". Ce qui fait dans tous les cas une majorité de gens qui ne se sentent pas au niveau pour accompagner leur enfant. Or, des adultes en difficulté font bien souvent des enfants en difficulté.

Pour les associations qui travaillent à l'inclusion numérique, la période du confinement a d'ailleurs permis de détecter de nouveaux publics exclus de ces technologies. La directrice d'Emmaüs Connect Marie Cohen-Skalli l'explique : 

Jusqu'à présent, nous nous adressions surtout aux 16-25 ans, ceux qu'on appelle les Neet ["not in education, employment or training", ni étudiant, ni employé, ni stagiaire] mais nous avons constaté que beaucoup de plus jeunes étaient aussi touchés par cette exclusion. Parce qu'ils n'ont pas d'équipement, pas de connexion ou des parents eux-mêmes éloignés du numérique... Beaucoup de familles sont sous-équipées ou sans connexion et peinent à accompagner leur enfant pour la scolarité en ligne.        
Marie Cohen-Skalli, directrice d'Emmaüs Connect

"Il y a aussi beaucoup de jeunes touchés par l'illectronisme" : Marie Cohen-Skalli, directrice d'Emmaüs Connect

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Avec la fermeture des universités, une partie des étudiants a décroché également. À tel point que l'Unef réclame l'annulation des notes inférieures à la moyenne à Panthéon-Sorbonne... L'affaire est devant la justice car la direction de l'université s'y oppose, y voyant une atteinte à la valeur des diplômes. D'après le syndicat étudiant, cette mesure s'impose car "seuls 73 % des étudiants disposent d'un équipement informatique personnel et que 40 % ne s'estiment pas en mesure de subir des épreuves à distance en un temps réduit".

À l'aise avec TikTok, beaucoup moins avec un traitement de texte

Mais l'illectronisme n'est pas qu'une affaire de manque d'équipements. La question de l'acquisition des compétences est aussi centrale : dans ce domaine, le secrétaire d'État au Numérique Cédric O cite une anecdote. Lors de la présentation du baromètre sur la confiance des Français dans le numérique le 24 février à Bercy, il racontait : 

Nombre de jeunes savent très bien se servir des réseaux sociaux ou jouer à Fortnite. Mais dès qu'il s'agit de s'inscrire à Pole Emploi, faire une déclaration d'impôt en ligne, faire un CV ou forwarder un email [transférer], c'est plus compliqué. Cet exemple d'un jeune disant à son conseiller Pole Emploi qu'il ne savait pas forwarder un email m'est revenu plusieurs fois.      
Cédric O, secrétaire d'État au Numérique

"On pense aux personnes âgées, mais pas que" : Cédric O, secrétaire d'État au numérique, à propos de l'illectronisme (baromètre de la confiance dans le numérique, 24 février 2020)

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Interrogé sur l'anecdote, un conseiller du secrétaire d'État développe : "Nous avons régulièrement ces témoignages de la part d'accompagnateurs auprès de certains jeunes et les enquêtes barométriques le montrent bien. Le terme 'digital native' est une construction sociale ; il n'y a d'ailleurs pas un seul type d'exclusion avec des inclus d'un côté et des exclus de l'autres. Il y en a plusieurs. On peut être à l'aise avec certaines technologies et beaucoup moins avec d'autres".

Le diagnostic est confirmé par les associations. "On constate que certains jeunes ont un usage récréatif du numérique et qu'il n'y a pas forcément de transfert de compétence vers des usages à visée professionnelle ou d'insertion", explique Thomas Vandriessche, responsable des solutions numériques chez WeTechCare, association qui travaille à l'inclusion numérique via l'accompagnement des structures au contact des jeunes (et des moins jeunes). "Ça n'est pas parce qu'on utilise YouTube qu'on sait chercher un emploi en ligne ou écrire un mail de candidature correctement", complète Thomas, "il y a donc un besoin d'accompagnement"

À réécouter : "Illectronisme" : la fracture sociale à l'ère du numérique

Le mot-clef est ici l'employabilité. Un but que poursuit également la Quincaillerie numérique, une structure dédiée à l'inclusion numérique et implantée à Guéret en Creuse depuis 2015. Ce "tiers-lieu" (ça n'est ni chez soi, ni le travail) dépend de la communauté d'agglomération et propose des ateliers chaque semaine, du grand débutant au confirmé. Concernant les jeunes, la Quincaillerie s'adresse principalement aux décrocheurs scolaires, en lien avec la Mission locale : "Nous les sensibilisons à la e-réputation pour bien séparer leur vie personnelle et l'image qu'ils donnent sur les réseaux sociaux", raconte Kévin Hizembert, coordinateur numérique, "c'est important vis à vis des recruteurs. On leur apprend aussi à se servir de réseaux sociaux professionnels comme LinkedIn ou de créateurs de CV en ligne comme Canva".

Mais Kévin avance aussi un argument en forme de contrepoint :

Parfois, le problème ne vient pas d'un manque de compétence. Aujourd'hui, il n'est plus nécessaire de maîtriser un traitement de texte pour créer un CV de A à Z car les outils en ligne le font très bien. Mais encore faut-il que les recruteurs de la génération précédente acceptent de recevoir des CV originaux. Ils n'ont tout simplement pas les mêmes codes et ça n'est pas forcément une question d'illectronisme ou de fracture numérique des jeunes...      
Kévin Hizembert, coordinateur à la Quincaillerie numérique à Guéret (Creuse)

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© Getty - Peter Dazeley

Des solutions pour arriver à l'inclusion

Emmaüs Connect, créé en 2013, s'adresse avant tout à ceux qui n'ont pas les moyens d'être accompagnés ailleurs. L'association a ouvert des permanences dans plus d'une dizaine de lieux en France : Paris, Saint-Denis, Antony, Créteil, Lille, Béthune, Roubaix, Strasbourg, Bordeaux, Lyon, Grenoble et Marseille. Les bénéficiaires peuvent y acquérir du matériel ou acheter des connexions mobile et internet à prix solidaire. L'association propose aussi des ateliers à ceux qui souhaitent apprendre à utiliser un clavier, une souris ou une boîte mail : "Le numérique est partout, en être exclu est stigmatisant", remarque Marie Cohen-Skalli.

**Pendant le confinement, l'association a lancé deux programmes "connexion d'urgence"**à destination des jeunes et des publics les plus précaires. Concernant les jeunes, Emmaüs Connect a réussi à distribuer 16 000 tablettes et ordinateurs avec parfois des cartes SIM contenant des recharges en données. Plus de 1 100 jeunes ont aussi été accompagnés pour un suivi et un coaching quotidien en partenariat avec le collectif Mentorat (qui regroupe huit associations spécialisées dans l'accompagnement des jeunes) et la fondation Break Poverty. "Ce nouveau réseau associatif nous a permis de détecter de nouveaux publics éloignés du numérique et que nous voulons continuer d'aider", ajoute la directrice d'Emmaüs Connect.

De son côté, WeTechCare a proposé plus de 250 sessions de formation en ligne, des webinaires, aux structures qu'elle accompagne. "Nous avons eu plus de 450 inscrits", précise Thomas Vandriessche, "nous avons continué notre travail auprès des structures locales : écoles de la deuxième chance, centres EPIDE, Missions locales... Continuer nos actions de formation auprès des conseillers de ces structures." WeTechCare propose aussi un site internet utilisé en atelier avec les jeunes pour les familiariser avec la recherche d'emploi en ligne : CLICNJOB. Car le numérique peut aussi être une solution pour améliorer l'inclusion, notamment grâce au "Déclic", une nouvelle plateforme qui met en relation des cadres et salariés avec des jeunes dans une relation de type parrainage ou mentorat. La mise en relation est très rapide via Facebook Messenger.

À Guéret, la Quincaillerie numérique propose aussi des ateliers destinés aux grands débutants mais le tiers-lieu offre également des formations de haut-niveau car la structure appartient aux réseaux des "FabLab" (laboratoire fabuleux) avec de l'impression 3D, de la découpe laser, de la broderie numérique et de la domotique. La structure ne se résume pas à des formations à "l'informatique pour les nuls" et peut même ouvrir des horizons à des jeunes en quête de formation.

Quant aux pouvoirs publics, ils financent la plupart de ces structures via le pass numérique lancé en 2019. Doté de dix millions d'euros en phase de test la première année, le dispositif grimpe à trente millions en 2020, financé à parts égales par l'Etat et les collectivités. Les jeunes peuvent demander des coupons auprès des structures qui les accompagnent : un coupon comporte cinq chèques de dix euros. "On espère aller bien au-delà de 30 millions d’euros, par la participation de certains opérateurs comme Pôle emploi, ou des entreprises privées", lançait Cédric O en février.

À réécouter : L'illectronisme : ceux qui ne s'y font pas