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La France dans l'espace : entre indépendance et coopérations

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Un lancement d'Ariane 5 le 6 août 2019 à Kourou en Guyane française. Créé en 1980, le groupe Arianespace est aujourd'hui l'un des leaders mondiaux du lancement de satellites.
Un lancement d'Ariane 5 le 6 août 2019 à Kourou en Guyane française. Créé en 1980, le groupe Arianespace est aujourd'hui l'un des leaders mondiaux du lancement de satellites.
© Maxppp - ESA-CNES

Repères. Le 24 décembre 1979, la première fusée Ariane décollait de Kourou en Guyane française. Quarante ans plus tard, la France demeure un acteur majeur du secteur : à la tête du troisième budget spatial mondial, l'hexagone est présent dans tous les domaines, hormis le vol habité autonome.

Avec un budget de 2,4 milliards d’euros en 2019, la France dispose du troisième plus gros budget mondial en terme de programme spatial, loin derrière les États-Unis (plus de quarante milliards de dollars en comptant la NASA et le budget de la défense) et la Chine (environ 7 milliards). Né de la volonté du général de Gaulle au début des années 60, le CNES (Centre national d’études spatiales) investit la moitié de ses crédits dans l’Agence spatiale européenne (ESA) et collabore avec toutes les puissances spatiales de la planète dans cinq principaux domaines : les lanceurs avec la fusée Ariane, la science (exploration de Mars, de la Lune, la station spatiale internationale), l’observation de la Terre, les satellites et la défense.

En savoir plus : 40 ans de la fusée Ariane 1 : quels enjeux pour la conquête spatiale aujourd’hui ?

Du V2 à Véronique : développer une fusée française

Une fusée française Véronique prête au lancement sur la base d'Hammaguir en Algérie en 1960
Une fusée française Véronique prête au lancement sur la base d'Hammaguir en Algérie en 1960
© Getty

“Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, on ne parle pas encore de programme spatial mais plutôt d’affaires de fusées”, explique Philippe Varnoteaux, historien et auteur de L’aventure spatiale française. De 1945 à la naissance d’Ariane. “En 1945, on comprend que les conditions sont réunies pour arriver à développer un jour les voyages dans l’espace : L’apparition du V2, de l’énergie nucléaire et du radar font espérer que l’aventure spatiale sera bientôt une réalité”.

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En France, comme en URSS et aux États-Unis, les efforts se concentrent d’abord sur l’étude du V2, cette fusée développée par le régime nazi à la fin de la guerre pour bombarder les Alliés (Londres et Anvers principalement). Le chimiste Henri Moureu travaille au laboratoire de Paris lorsqu’il est appelé sur le site d’un impact, il comprend qu’il s’agit d’un nouvel engin révolutionnaire. “À la fin de la guerre cependant, le chercheur peine à convaincre les autorités d’investir dans ce projet et seule l’armée de Terre lui accorde des crédits”, précise Philippe Varnoteaux. Mais les financements sont limités car la France est engagée dans la reconstruction du pays et dans la guerre d’Indochine ; l’armée décide en 1949 de constituer une équipe de veille technologique afin de ne pas perdre ce savoir-faire : c’est la naissance du programme Véronique.

Si l’investissement n’est pas suffisant pour développer une arme, le salut vient d’une poignée de scientifiques qui y voient l’opportunité d’étudier la haute atmosphère, qu’on appelle alors “l’océan aérien”. Henri Moureu et le physicien Étienne Vassy rejoignent le CASDN (Comité d’action scientifique de la Défense nationale), un organisme militaire (créé en 1948) chargé de favoriser la coopération entre les hommes de science et les militaires. "Ces militaires visionnaires (Bergeron, Genty) du CASDN soutiennent alors le programme d'exploration de la haute atmosphère et la petite fusée-sonde Véronique", explique Philippe Varnoteaux. "Le premier lancement scientifique de cette dernière a lieu le 29 octobre 1954 : c’est un succès et la France le doit aussi en partie au Allemands qu’elle a récupérés à la fin de la guerre". 

En tout, plus d’une centaine d’ingénieurs et de techniciens allemands travaillaient pour la recherche française, principalement à Vernon, près de Paris, au laboratoire de recherche balistique aéronautique. Parmi eux, Karl Heinz Bringer, qui a travaillé à Peenemünde aux côtés de Werner Von Braun (le père des V2 puis du programme Apollo) et qui a conçu le système de propulsion de Véronique. Wolfgang Pilz, brillant technicien, a également mis au point le système de guidage de Véronique avant de se mettre au service de Nasser pour détruire Israël et de revenir en Europe pour éviter d’être assassiné par le Mossad.                  
Philippe Varnoteaux, historien du programme spatial français.

Mais les affaires ne décollent vraiment qu’après 1956 lorsque le gouvernement de Guy Mollet remet des crédits pour que la France soit présente lors de l’année géophysique internationale, l'AGI, entre 1957 et 1958. Lancé par des physiciens britanniques et américains, ce rendez-vous visait à mieux connaître les interactions entre le Soleil et la haute atmosphère terrestre (notamment). C’est dans ce contexte que l’URSS lance Spoutnik le 4 octobre 1957. Côté français cependant, rien n’est prêt du fait du manque de financement suivi et ce n’est qu’en mars 1959 que Véronique AGI (une des fusées du programme) réussit deux lancements avec une découverte spectaculaire : l'existence de la turbopause (par l'équipe du professeur Jacques Blamont). La fusée n’est cependant pas assez puissante pour une mise en orbite mais elle atteint 200 km d’altitude. 

À lire : La Russie tente de retrouver sa place dans l'espace

Dans la foulée de l’URSS et des États-Unis

Le premier satellite français dans l'espace, Astérix, a été lancé par une fusée Diamant A le 26 novembre 1965 de la base d'Hammaguir en Algérie.
Le premier satellite français dans l'espace, Astérix, a été lancé par une fusée Diamant A le 26 novembre 1965 de la base d'Hammaguir en Algérie.
© Getty -

Lorsque Charles de Gaulle revient au pouvoir en 1958, il estime que la France doit se doter d'engins balistiques pour la force de frappe nucléaire ; il hésite un temps entre la fabrication d'un missile national ou l'achat d'une fusée américaine sous licence. Il tranche finalement en faveur de l’autonomie et crée la Société d’étude et de recherche balistique (la SEREB) en septembre 1959, sous domination militaire. En 1960-61, la SEREB convainc qu'elle peut aussi développer un lanceur de satellites - Diamant - à partir de ses études balistiques. En décembre 1961, le pouvoir politique accepte de soutenir le projet Diamant ainsi que la mise en place d'une agence spatiale, le CNES (Centre national d’études spatiales), prenant la suite du CRS (Centre de recherches spatiales) créé en janvier 1959 (pour coordonner les premières activités spatiales). Quelques semaines avant la réélection de Charles de Gaulle en décembre 1965, la France réussit son premier lancement de satellite et devient le troisième pays à y arriver de façon autonome après l’URSS et les États-Unis : Astérix est mis en orbite après avoir été lancé de la base algérienne d’Hammaguir.

Jusqu’en 1967, la plupart des lancements français se font d’Algérie dans le désert du Sahara. Les toutes premières expériences technologiques en matière de fusée avaient eu lieu en métropole à Mailly-le-Camp, au Centre d'essais en vol de Brétigny, à l'ïle du Levant, etc., mais rapidement, la portée des fusées impose de trouver des zones non habitées afin d’éviter les risques en cas d’accident au moment du lancement. Créé dès 1947-48 pour y expérimenter toute sorte d'engins-fusées, le Centre interarmées d’essais d'engins spatiaux (CIEES) s’installe à Colomb Béchar, oasis qui dispose de plusieurs avantages dont un chemin de fer le reliant à Oran. Toutefois, pour y lancer des engins puissants comme Véronique, le site d'Hammaguir à 120 km plus au sud de Colomb-Béchar est retenu. Au début des années 1960, la SEREB vient y tester ses missiles... Puis Diamant. Après l’indépendance de l’Algérie en 1962, les autorités algériennes proposent de louer le site - comme Baïkonour plus tard le sera à la Russie par le Kazakhstan - mais Paris préfère quitter les lieux en juillet 1967 au plus tard. Alors que Biscarosse est retenu pour les essais militaires, Kourou en Guyane est choisi par le CNES : une zone peu habitée et proche de l’équateur, ce qui facilite les lancements (la force centrifuge créée par la rotation de la Terre est la plus forte à cet endroit).

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La fusée Diamant 1 avait été construite par les militaires de la SEREB mais la nouvelle version, plus puissante (Diamant B) est confiée au CNES. L’objectif est alors de construire un lanceur commercial pour mettre en orbite des satellites mais la France n’a pas les moyens de le faire seule et s’associe aux Anglais et aux Allemands pour bâtir la fusée Europa : “Le projet est un échec”, précise Philippe Varnoteaux, “quatre lancements (lanceur complet) et quatre échecs imputables principalement au fait qu’il n’y avait pas de maître d’œuvre. Chaque pays construisait une partie de la fusée sans concertation suffisante”. Le CNES propose alors de coordonner le projet suivant, Ariane, dont le lancement est un succès le 24 décembre 1979 (voir vidéo ci-dessous).

Hormis le vol habité autonome, une présence dans tous les domaines 

Le spationaute français Patrick Baudry devant la maquette de la navette spatiale européenne Hermès en janvier 1986 à Paris.
Le spationaute français Patrick Baudry devant la maquette de la navette spatiale européenne Hermès en janvier 1986 à Paris.
© Getty - Daniel Simon / Gamma-Rapho

Par la suite, Ariane devient leader mondial du lancement de satellites et la France développe son programme spatial dans tous les domaines, hormis le vol habité autonome. La fusée Ariane 5 aurait pu devenir l’instrument de cette quête : bien plus puissant que Ariane 4, le nouveau lanceur a été conçu pour satelliser des charges lourdes car il devait aussi être capable d’emporter la navette Hermès, qui n’a jamais vu le jour. Soutenu par le Premier ministre Jacques Chirac au tournant des années 80 et 90, ce projet d’avion spatial est resté dans les cartons en raison du coût prohibitif : “lorsque l’Allemagne s’est retirée, il était clair que Hermès ne volerait jamais”, explique Philippe Varnoteaux. “Par ailleurs, le vol habité ne rapporte rien, à la différence du vol commercial ; il faut donc une volonté politique, qui n’a jamais été suffisante”.

Aujourd’hui, la France envoie ses spationautes via la Russie ou les États-Unis qui acceptent de prendre des étrangers car l’hexagone finance des programmes internationaux. “Nous sommes associés à la Station spatiale internationale”, précise le président du Cnes Jean-Yves Le Gall : 

Si Thomas Pesquet va dans l’espace, c’est parce que la France fournit des laboratoires et des cargos. En échange, nous avons des vols d’astronautes. Dans les discussions qui existent aujourd’hui pour le retour sur la Lune, l’Europe sera partie prenante et donc la France jouera un rôle. Des hommes remarcheront sur la Lune à partir de 2025, il y aura des Européens et donc des Français.                    
Jean-Yves Le Gall, président du Cnes.

En plus du vol habité, la France est présente dans l'espace dans le domaine de la défense : "La famille des satellites Hélios est en orbite depuis 1995 afin d'observer la Terre", précise Jean-Yves Le Gall, "complété depuis fin 2018 par le satellite CSO1 de nouvelle génération". Des satellites de télécommunication sécurisée ont également été lancés (Syracuse) ou sont sur le point de l'être (Cérès en 2020) et seront complétés par de nouveaux systèmes annoncés par la ministre des Armées Florence Parly en juillet 2019. La France va investir 700 millions d'euros supplémentaires dans le spatial militaire d'ici à 2025, pour renforcer ses moyens de surveillance et se doter de capacités d'auto-défense dans l'espace. Une somme qui s’ajoute aux 3,6 milliards d’euros déjà prévus pour le spatial de défense dans la Loi de programmation militaire française 2019-2025.

Dans le cadre européen, la France verse 1,2 milliard d'euros au budget de l'ESA. L'agence spatiale européenne compte 22 membres et la France est le plus grand contributeur. "Cela représente la moitié du budget du CNES", précise Jean-Yves Le Gall, "le deuxième contributeur est l'Allemagne qui verse 870 millions d'euros. À noter que si l'on rapporte notre budget à notre population, la France est le deuxième pays mondial avec 36 euros par an et par Français, derrière les États-Unis qui y consacrent 50 dollars par Américain et par an".

En dehors de l'Europe, "la France est le pays qui a le plus de coopérations internationales", poursuit Jean-Yves Le Gall :

Les États-Unis sont notre premier partenaire avec des projets dans l'océanographie (satellites Jason), sur Mars (Curiosity, Insight, Mars 2020). Nous travaillons aussi avec les Indiens dans la surveillance du climat (satellites Saral / Altika et Megha-tropiques), avec la Chine (satellite CFOSat pour observer les vents et les vagues, participation à la future mission lunaire Chang'e 6 où la France fournira 25 kg d'expériences scientifiques), avec le Japon (mission Mars Moons Explorer avec un rover qui ira sur les lunes de Mars en 2024) et la Russie (vaisseaux Soyouz lancés de Kourou). Et nous travaillons également avec tous les nouveaux venus : Mexique, Israël, Émirats arabes unis, Philippines, Indonésie... Nous fournissons des expériences satellites et eux nous fournissent des satellites, c'est gagnant-gagnant.                
Jean-Yves Le Gall, président du CNES