La France dans le génocide rwandais : la composition de la commission d'historiens crée la polémique

Publicité

La France dans le génocide rwandais : la composition de la commission d'historiens crée la polémique

Par
L'ONG Survie manifeste devant le Ministère des Affaires étrangères, le 4 avril 2019
L'ONG Survie manifeste devant le Ministère des Affaires étrangères, le 4 avril 2019
© AFP - Jacques Demarthon

25 ans après le génocide au Rwanda, l'Elysée vient d’annoncer la constitution d’une commission pour enquêter sur le rôle de la France dans le génocide des Tutsis. Mais deux éminents spécialistes du Rwanda manquent à l’appel.

Rouvrir les archives de l’Etat pour comprendre les liens qu’a entretenus la France avec le régime rwandais entre avril et juillet 1994 et évaluer la responsabilité française dans l’inaction face au génocide tutsi : c’est la mission, délicate mais salutaire, qui a été confiée par l’Elysée à une commission d'historiens mise en place cette semaine. À sa tête, Vincent Duclert, historien de la IIIe République et spécialiste du concept de génocide. Le chercheur n’en est pas à son coup d’essai, lui qui avait déjà présidé la mission sur les génocides et crimes contre l’humanité créée sous la présidence de François Hollande, et qui a remis ses conclusions au gouvernement en décembre dernier. 

La nouvelle commission sera chargée de passer en revue quatre ans d'archives françaises sur le Rwanda, de 1990 à 1994, pour établir le rôle exact de la France dans le génocide, tant sur les plans militaire et diplomatique qu'en matière de renseignement. Une entreprise inédite, car les fonds étaient jusqu'ici fermés aux historiens, et épineuse bien sûr, car le sujet déchire déjà la communauté des chercheurs depuis deux décennies, divisée sur l'interprétation de l'(in)action française.

Publicité

Parmi les neuf membres qui composeront la commission, aucune mention d'Hélène Dumas et Stéphane Audoin-Rouzeau, pourtant spécialistes de l’histoire du génocide rwandais. Une absence (voire une éviction, soupçonnent certains) qui suscite déjà la polémique. 300 universitaires, enseignants et intellectuels ont ainsi signé une tribune pour dénoncer cette omission. Dès le titre, le ton est donné : les signataires attendent du gouvernement "Le courage de la vérité".

Christian Ingrao, chercheur à l’Institut d’histoire du temps présent (IHTP) et au CNRS, et l’un des initiateurs de cette tribune, s’expliquait ce matin au micro de La Fabrique de l’histoire (à partir de 44:05) :

Nous nous sommes lancés dans ce texte pour une raison : l’absence dans cette commission de Stéphane Audoin-Rouzeau et Hélène Dumas, éminents spécialistes des violences de masse, donnait un très mauvais signal, l’impression qu’en France on traite encore ce sujet par-dessus la jambe, comme un dossier de circonstances. Il n’y a sans doute pas eu de réelle volonté de les évincer de cette commission, mais une décision nonchalante, qui relève de l’ordre de la facilité : on a pu se dire que ces deux historiens qui avaient déjà rué dans les brancards seraient un peu gênants et empêcheraient la commission de travailler vite. Or ce n’est pas ainsi qu’on gère un problème aussi grave que la mémoire d’un million de victimes et le deuil de 5 à 6 millions de personnes. C’est cette position de principe qui a motivé la rédaction du texte de cette pétition.

Si le gouvernement a garanti la pleine indépendance des neuf historiens qui éplucheront les archives, et a annoncé dans le même temps la création d’un comité international scientifique qui examinera le travail de la commission, la méfiance reste de mise dans le monde universitaire, qui se donne donc rendez-vous dans deux ans - le délai fixé à la commission pour se replonger dans ce moment controversé de l'histoire de la France en Afrique, et à l'issue duquel son rapport sera rendu public.