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La France refuse l'exportation d'un tableau primitif rarissime

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"Le Christ moqué" est l'un des rares tableaux connus de Cenni di Pepo, dit Cimabue, peintre majeur de la pré-Renaissance italienne.
"Le Christ moqué" est l'un des rares tableaux connus de Cenni di Pepo, dit Cimabue, peintre majeur de la pré-Renaissance italienne.
© AFP - Philippe Lopez

Le fil culture. C’est un petit tableau qu’on pensait perdu mais qui a été retrouvé dans l’appartement d’une vieille dame à Compiègne (Oise). Vendu aux enchères à un prix record en octobre, "Le Christ moqué" de Cimabue est désormais bloqué par l’État qui le considère comme un trésor national.

C'est un tableau exceptionnel, la 12e œuvre connue du peintre florentin Cimabue. Une peinture qu'on pensait perdue mais qui a été retrouvée à Compiègne (Oise) cette année. Vendue aux enchères le 27 octobre pour 24 millions d'euros, frais compris, l'œuvre est devenue le tableau primitif (pré-1500) le plus cher jamais vendu au monde. Mais, coup de théâtre, l'État refuse aujourd'hui de signer le certificat d'exportation ; une procédure qui laisse 30 mois aux pouvoirs publics pour faire une offre d'achat.

Un tableau retrouvé dans un appartement de Compiègne

L'histoire de la redécouverte de ce petit tableau de 25,8 cm sur 20,3 cm est extraordinaire. L'œuvre était accrochée entre le salon et la cuisine dans l'appartement d'une vieille dame à Compiègne, au-dessus d'une plaque chauffante. La famille avait toujours pensé qu'il s'agissait d'une simple icône mais, lorsque la propriétaire a signalé le tableau à l'hôtel des ventes Actéon de Compiègne à l'occasion d'un déménagement, l'expertise n'a pas tardé à révéler la valeur inestimable du bien.

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La peinture à l'œuf et fond d'or sur panneau de peuplier s'est avérée être une œuvre rarissime de Ceno di Pepo, di Cimabue (1272-1302), l'une des plus grandes figures de la Pré-Renaissance, dont on connaissait onze œuvres exécutées sur bois, sans signature. "Le Christ moqué" montre Jésus entouré d'une foule d'hommes à l'expression hargneuse et grimaçante ; il serait un élément d'un diptyque de 1280 dans lequel étaient représentées sur huit panneaux de taille semblable des scènes de la Passion. Deux des scènes seulement étaient connues à ce jour : "La Flagellation du Christ" conservée à la Frick Collection à New York et "La Vierge à l'enfant trônant et entourée de deux anges" conservée à la National Gallery de Londres.

La vente événement a eu lieu à Senlis, fin octobre, la première fois depuis des dizaines d'années qu'un Cimabue passait sous le marteau. Et le tableau s'est envolé à plus de 24 millions d'euros, frais compris, devenant le tableau primitif le plus cher adjugé en vente publique dans le monde. "C'est aussi le 8e tableau ancien le plus cher au monde derrière le Salvator Mundi de Léonard de Vinci (2017), Le massacre des Innocents de Rubens (2002), Loth et ses filles de Rubens (2016), le portrait de Cosme de Médicis de Pontormo (1989), le Portrait de Femme de Rembrandt (2000), le portrait de Laurent de Medicis de Raphaël (2007) et le grand Canal de Canaletto (2005)", avait précisé dans un communiqué Actéon, qui avait d'abord dit qu'il s'agissait du 7e. L'enchère avait commencé à 3 millions d'euros.

Une œuvre exceptionnelle que la France veut conserver

"Dès qu'on a une œuvre de cette importance, on peut s'attendre à ce que l'État s'y intéresse", reconnaît toutefois Dominique Le Coënt, le commissaire-priseur qui a procédé à la vente aux enchères. Le 23 décembre, deux mois après la transaction, le ministère de la Culture a effectivement annoncé avoir refusé le certificat d'exportation de l'œuvre "à la suite de l'avis de la Commission consultative des trésors nationaux". À partir de la notification de cette décision à l'acheteur, l'Etat dispose d'une période de 30 mois pour faire une offre d'achat. 

Grâce au temps donné par cette mesure, tous les efforts pourront être mobilisés afin que cette oeuvre exceptionnelle vienne enrichir les collections nationales.                
Le ministre de la Culture Franck Riester

Ce tableau suscite toutes les convoitises car il est "exceptionnel", estime Dominique Le Coënt. "Son auteur, Cimabue, est le père de la Pré-Renaissance italienne, il a fait la transition entre l'art byzantin, très figé et statique et une nouvelle façon de peindre". Le tableau, bien que très austère, offre à voir une émotion dans les visages et les gestes, "des personnages incarnés, dans le monde des vivants, qui possèdent une humanité, des sentiments. Cimabue pose aussi les premières bases de la perspective. Pour une peinture exécuté à Florence vers 1280, c'est d'une modernité incroyable", ajoute le commissaire-priseur.

Le Metropolitan Museum de New York était aussi intéressé

Dominique Le Coënt reste néanmoins vigilant sur la procédure entamée par l'État. Car la femme qui avait vendu le tableau est décédée peu après la vente, et ses héritiers doivent désormais s'acquitter de quelque 9 millions d'euros au titre des droits de succession. "Il faut que l'État prenne ses responsabilités et ne fasse pas traîner les choses", explique Dominique Le Coënt, "le ministère de la Culture pourrait prendre du temps pour réunir l'argent mais dans le même temps, il ne faudrait pas que le ministère des Finances réclame les droits de succession à la famille".

C'est la collection privée Alana, appartenant à un couple de collectionneurs chiliens installé aux États-Unis et spécialisée dans l'art de la Renaissance italienne (et dont une partie est actuellement exposée au musée Jacquemart André à Paris), qui avait emporté l'enchère, devant le Metropolitan Museum de New York, dernier sous-enchérisseur. Mais pour l'instant, le paiement est bloqué. 

"L'État voulait préempter l'œuvre lors de la vente aux enchères mais il ne pouvait aller au-delà de 15 millions d'euros", précise encore le commissaire-priseur, "donc il passe par cette deuxième procédure, d'acquisition en tant que trésor national". Mais l'opération pourrait prendre du temps : l'État dispose de trente mois pour faire une offre qui convient au propriétaire. Contacté, le ministère de la Culture précise que cette procédure est classique et régulière et a bon espoir d'arriver à un accord, notamment grâce au mécénat. Les dons seront exceptionnellement défiscalisés à hauteur de 90%.