Turquie-France : "Je t'aime, moi non plus"

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La France vue de Turquie : "Je t’aime, moi non plus"

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Le regard de l'autre | Après avoir traité le président français Emmanuel Macron de noms d’oiseaux l’an dernier, le président turc Recep Tayyip Erdoğan tend désormais la main à l’Europe et à Paris, en ce début 2021, en mode réconciliation. Cette volte-face ne relève pas uniquement d’un épiphénomène ponctuel.

Le chaud puis le froid, puis le chaud puis le froid. Les relations entre la Turquie et la France sont complexes, anciennes, faites d’un mélange de complicité et de rivalité. Au-delà de son président, la Turquie regarde la France d’un œil à la fois critique et envieux. Il y a là du "Je t’aime moi non plus".

Analyse en cinq points clés : géographie, Histoire, économie, droit et psychologie et sociologie.

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La géographie

La France est regardée par la Turquie comme un pays de taille comparable. Certes, la Turquie est moins riche : son Produit intérieur brut, 700 milliards d’euros, est 4 fois inférieur à celui de la France. Mais pour le reste, les chiffres sont comparables : avec une population de 83 millions d’habitants et une superficie de 785 000 km2, la Turquie est un peu plus grande, un peu plus peuplé. Mais en gros, elle boxe dans la même catégorie.

Avec une population plus jeune : 2 Turcs sur 3 ont moins de 35 ans.

Et puis la Turquie se voit pour ce qu’elle est, une puissance régionale, la puissance régionale de l’Est de la Méditerranée, là où la France est une puissance de l’Ouest de cette même Méditerranée, trait d’union entre les deux pays.

L'Histoire

La Turquie regarde la France comme un vieil allié. La querelle est récente et presque anecdotique, conjoncturelle, rapportée à l’Histoire avec un grand H.

L’alliance entre les deux pays remonte à François 1er, qui en 1524 avait fait cause commune avec Soliman le Magnifique pour combattre l’Espagne de Charles Quint. Et depuis, l’alliance diplomatique ne s’est jamais vraiment démentie, c’est l’un des plus vieux partenariats qui soit.

Plus récemment, au XXe siècle, la France a soutenu la naissance de la Turquie moderne avec Kemal Atatürk en 1923. Atatürk francophile, francophone, adepte de Rousseau et de Voltaire.

Plusieurs présidents français, de Gaulle, Mitterrand, Chirac, affichent leur entente avec la Turquie et prônent son adhésion à l’Union européenne.

La dégradation des relations est très récente : elle arrive avec l’accession de Recep Tayyip Erdoğan au pouvoir côté turc en 2003, puis de Nicolas Sarkozy côté français.

Et depuis quinze ans les contentieux se sont multipliés :

- opposition de Paris à l’entrée de la Turquie dans l’Europe,

- reconnaissance par la France du génocide arménien,

- soutien français aux combattants kurdes en Syrie,

- querelle sur la laïcité et l’islamisme,

- désaccord sur la Libye et sur l’exploitation des champs de gaz en Méditerranée, jusqu’à frôler l’incident militaire.

Le ton est particulièrement monté en 2020 entre Emmanuel Macron et Recep Tayyip Erdoğan, le deuxième allant même jusqu’à mettre en cause "la santé mentale" du premier. Le climat semble néanmoins à l’apaisement depuis quelques semaines.

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L’économie

Les relations économiques entre les deux pays sont en essor, mais sont tributaires de l’état des relations politiques.

Le commerce bilatéral est en augmentation régulière : environ 15 milliards d’euros l’an dernier.

La Turquie est le 12ème fournisseur de la France et son 14ème client.

La Turquie exporte notamment vers la France des véhicules automobiles et de l’électroménager. Elle importe de l’aéronautique, des produits sidérurgiques.

Le nombre d’entreprises françaises présentes en Turquie est 20 fois plus important aujourd’hui qu’il y a trente ans.

Il y a toutefois des contentieux : sur l’exploitation du gaz en Méditerranée en particulier. En faisant alliance avec le gouvernement de Fayez el Sarraj en Libye, le président Erdoğan cherche aussi à obtenir une part du gâteau gazier, pour mieux réduire sa dépendance à la Russie. Mais sur ce sujet, la France se range dans le camp d’en face aux côtés de la Grèce.

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Au-delà de la relation avec la France, c’est plus largement la relation avec l’Union européenne qui constitue l’enjeu économique majeur pour Ankara. Plusieurs accords douaniers lient d’ailleurs la Turquie à l’Europe. La Turquie est le 5ème partenaire commercial de l’Europe, avec des investissements en hausse. 40% des exportations turques sont à destination de l’Union européenne. Et la Turquie a d’autant plus besoin des investissements européens que son économie est dans le rouge : 25% de chômage chez les jeunes, un pouvoir d’achat qui a baissé de 40% en trois ans, une monnaie nationale, la livre, qui a perdu 25% de sa valeur en un an. Et des partenaires européens qui hésitent à investir : Volkswagen, par exemple a renoncé l’an dernier à ouvrir une usine en Turquie, compte tenu de la tension diplomatique.

La volonté d’Erdoğan de se réconcilier avec la France est donc d’abord une volonté de se réconcilier avec l’Europe, par intérêt économique.

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Le droit

Le droit n’est pas une question centrale de la relation bilatérale entre la Turquie et la France.

En revanche, il pèse de tout son poids sur deux sujets : l’OTAN et l’Union européenne.

Sur le premier, l’OTAN, il y a un traité juridique. Et c’est bien la question. La Turquie a rejoint l’alliance militaire de l’OTAN en 1952 : c’est un pilier stratégique de l’alliance, son poste avancé à l’Est, à proximité à la fois de la Russie et du Proche et du Moyen-Orient. Mais Erdoğan a cherché à jouer sur tous les tableaux, en achetant aussi du matériel russe. L’apathie de l’OTAN face à ce double jeu a suscité de vives critiques d’Emmanuel Macron.

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Sur le deuxième sujet en revanche, c’est l’inverse. Le problème est justement qu’il n’y a pas de traité. Le traité n’a jamais abouti. La Turquie est restée aux portes de l’Europe alors que sa candidature d’adhésion, déposée en 1987, semblait bien engagée au début des années 2000. Plusieurs pays européens, notamment la France, lui ont barré la route. Pour des tas de raisons : les infractions aux droits de l’homme, le dossier migratoire, la dérive religieuse d’Erdoğan.

Mais c’est devenu une source de ressentiment important en Turquie, vis-à-vis de Paris.

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Psychologie et sociologie

Il y a d’abord la compétition entre dirigeants : Emmanuel Macron est perçu par le pouvoir turc comme arrogant et peu accommodant un peu matamore. Bref, un peu comme Erdoğan est perçu en France : effet miroir !

Erdoğan cherche à rétablir la grandeur de l’empire Ottoman. Il est nationaliste, susceptible et chatouilleux. Il n’aime pas qu’on lui résiste. Et le président français lui résiste. Cela n’aide pas.

Qui plus est, les deux hommes ont tendance à regarder l’autre comme responsable des tensions dans son propre pays : Paris reproche à Ankara d’alimenter les tensions religieuses en France par le réseau de la communauté turque (400 000 personnes).

Ankara reproche à Paris de soutenir les Kurdes et les Arméniens, perçus par de nombreux Turcs comme des ennemis, voire des terroristes.

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Les relations personnelles houleuses entre les deux hommes sont aussi le reflet de la concurrence entre les deux pays sur plusieurs terrains géopolitiques : en Libye, en Syrie.

Et l’instrumentalisation croissante de la religion par Erdoğan l’a conduit à vouloir désigner des ennemis : la France avec sa défense de la laïcité et son droit à profaner est devenue une cible toute trouvée.

Si on va au-delà de la personnalité d’Erdoğan, la population turque n’a sans doute pas un avis homogène et unique sur la France. Les partisans du président turc vont plus volontiers critiquer Paris, en particulier sur les questions de religion. Mais toute une partie de la population turque s’inscrit aussi dans une tradition de laïcité très proche de l’idée française. Et il existe historiquement toute une élite intellectuelle turque francophile et francophone. C’est le cas par exemple du nouvel ambassadeur turc à Paris, Ali Onaner, issu de la même promo de l’ENA qu’un certain Emmanuel Macron !

En résumé, le regard de la Turquie sur la France est complexe. Ce sont de vieux alliés, entrés en rivalité, mais qui ont aussi beaucoup de points communs et qui par plusieurs aspects se ressemblent.

Avec la collaboration d'Éric Chaverou et de Chadi Romanos

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