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La future crue centennale sera-t-elle plus grave que celle de 1910 ?

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La pointe de l'Île aux Cygnes, dans le 16e arrondissement de Paris, le 23 janvier 2018
La pointe de l'Île aux Cygnes, dans le 16e arrondissement de Paris, le 23 janvier 2018
© Radio France - Sébastien Lopoukhine

La Seine monte, et pourrait atteindre 5,7 mètres le mercredi 24 janvier. Pour pallier les dégâts d'une éventuelle crue centennale à Paris, il n'est même pas possible de tirer des leçons des inondations de 1910, la société et le territoire ayant radicalement changé. Quels risques en perspective ?

La ville de Paris a fermé ses voies sur berge par précaution, et "la plus grande vigilance a proximité des cours d'eau" a été recommandée aux Franciliens par le préfet de police, Michel Delpuech. La Seine, suite à un apport trop abondant de ses affluents, est sortie de son lit. Par endroits, son niveau pourrait même dépasser celui de la crue de 2016, qui était de 6,10 mètres. Selon les prévisions de Vigicrues, le fleuve pourrait monter jusqu'à  5,7 mètres le mercredi 24 janvier. 

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En 1910, lors de la fameuse "crue centennale", le niveau du fleuve avait atteint 8,62 mètres suite à des précipitations ininterrompues. Le plus haut jamais enregistré sur l'échelle hydrométrique du pont d'Austerlitz. La montée des eaux avait duré une quinzaine de jours, et la décrue, trente-cinq. La France avait alors vu ses députés gagner l'Assemblée nationale en barque, pour gérer la crise. Les dégâts de 1910 furent colossaux : pénuries alimentaires, problèmes d'hygiène, usines et routes  inutilisables... Le 11 janvier 2003, l'émission Vivre sa ville évoquait ce Paris de 1910 sous les eaux :

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Paris sauvé des eaux ? "Vivre sa ville" du 11/01/2003 (extrait)

15 min

"La crue a eu comme effet sur une ville qui était en pleine modernisation, de la faire reculer dans l'Histoire de vingt à trente ans. On est revenu au cheval et au petit bateau. C'est comme ça que les Parisiens ont vécu pendant huit jours." Marc Ambroise-Rendu, journaliste

Paris inondé en  janvier 1910. La rue Saint-Charles, à Grenelle.
Paris inondé en janvier 1910. La rue Saint-Charles, à Grenelle.

Plus de 100 ans après, Paris, forte de cette expérience passée et d'une meilleure maîtrise des technologies de l'aménagement,  est-elle prête à faire face à une nouvelle crue ? "Face à la puissance de la nature, nous devons faire preuve d'humilité", prévenait Bernard Cazeneuve, alors ministre de l'Intérieur, lors de la crue de 2016.

Quant à Ludovic Faytre, chargé d’études et spécialiste des risques à l’Institut d’aménagement et d’urbanisme en Ile-de-France que nous avions interviewé au moment de la crue de 2016, il estimait qu'il n'était absolument pas possible de tirer des enseignements de la crue de 1910, la société, comme le territoire, ayant radicalement changé de visage. Pour commencer, la zone inondable a été fortement urbanisée en un siècle : "Le développement de l'urbanisation parisienne a suivi le fleuve : ce sont les activités économiques, les infrastructures ferroviaires, les habitats..." Les tissus urbains ne sont plus les mêmes qu'en 1910. Aujourd'hui, ce sont souvent des immeubles modernes avec trois, quatre niveaux de sous-sol, ce qui leur confère une grande vulnérabilité : "Dans ces sous-sols vous avez des installations électriques, des ascenseurs... tout un tas d'éléments dont la valeur est bien plus importante", détaille le chargé d'études. En 1910, à peine plus de 2% de la population disposait de l'électricité.

De plus, l'agglomération s'appuie énormément  sur les grands équipements pour fonctionner. "C'est vrai pour tout ce qui relève du fonctionnement urbain : par exemple, toutes les usines d'incinération de déchets, la production d'eau potable, l'assainissement...  Toutes les grandes infrastructures qui servent à plusieurs villes en même temps sont potentiellement exposées, parce qu'historiquement elles se trouvent le long du fleuve." Mais aussi sur les réseaux et les flux : distribution d'électricité, télécommunications, réseaux de transport qui permettent le déplacement quotidien des travailleurs... Enfin, n'oublions pas qu'en 1910, l'automobile n'était pas encore tout à fait démocratisée, et que bon nombre de déplacements se faisaient encore à cheval. Or, la crue risque d'impacter fortement le trafic routier dans la mesure où les ponts et les voies seront directement impactés. Sans compter un retentissement direct sur l'apport de carburant  : "Aujourd'hui, les quatre ou cinq grands dépôts d'hydrocarbures qui servent à alimenter l'agglomération se trouvent à proximité de la Seine, comme le port de Gennevilliers, et seraient soit directement impactés, soit inaccessibles."

"Une grande partie de la vulnérabilité est due aux risques de ruptures de réseaux, et des interdépendance entre les réseaux qui risquent d'avoir des conséquences importantes." Ludovic Faytre

La crue de la Seine de 1910 reportée sur une carte IGN
La crue de la Seine de 1910 reportée sur une carte IGN
- Géoportail / IGN

Les dégâts en perspective

Alors, à quoi faut-il s'attendre ? Si la Seine débordait demain de son lit, environ 435 000 logements pourraient être inondés en Île de France : 80 000 logements individuels, et des immeubles collectifs. De nombreuses personnes n'auraient pas directement les pieds dans l'eau, parce que résidant aux étages supérieurs. En revanche, elles auraient à subir des dégradations de leur qualité de vie : pas d'eau potable, pas d'électricité, problèmes d'accessibilité à leur immeuble... En tout, il s'agirait de déplacer 800 000 personnes.

En Île-de-France, 100 000 établissements économiques (équivalant à 750 000 emplois, avec une très grande majorité de petites entreprises impactées) pourraient faire les frais d'une crue. Ces entrepreneurs ont pourtant une très faible connaissance du risque.

Et le patrimoine, enfin ? Plusieurs grands musées parisiens comme le Louvre, ou Orsay, sont en bord de Seine. Mais eux, à en croire Ludovic Faytre, ont plutôt bien anticipé la crue : "Ils ont tous des plans de continuité d'activité pour sauvegarder leurs collections. En plus, on a des images de 1910 qui montrent la gare d'Orsay sous les eaux, donc ils sont particulièrement sensibilisés." Quant aux monuments classés, aux sites inscrits, fortement exposés, ils sont respectivement gérés par leurs propriétaires.

Selon une récente étude de l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), la crue centennale entraînerait 30 milliards d'euros de dommages.

En 1910, l'inondation a été extrêmement longue, et les dommages d'autant plus importants. Pour un bâtiment qui reste quarante-huit heures sous les eaux, l'accroissement des dommages est proportionnel." Ludovic Faytre

Les mesures : de la sensibilisation aux protections structurelles

Le dispositif anti-inondation déployé à Radio France
Le dispositif anti-inondation déployé à Radio France
- Hélène Combis-Schlumberger

Chaque année, la crue centennale a - très logiquement - une chance sur cent de se produire. Comment pallier la catastrophe ? En sensibilisant la population, bien sûr (ce que tente de faire la préfecture de police grâce à ces quinze jours de simulation de crue, qui portent aussi sur le rétablissement des secteurs d'activité), mais aussi grâce à quelques protections structurelles, à commencer par des digues et des murettes. "Paris est relativement bien protégé depuis 1910. Mais il y a aussi le phénomène de remontée des nappes, qui pose problème", explique Ludovic Faytre, qui précise que tel n'est pas le cas pour les départements de la Proche Couronne, comme les Hauts-de-Seine et le Val-de-Marne : "Le niveau des digues et des murettes est prévu pour 1m50 maximum." Et le spécialiste de mentionner aussi l'existence de plusieurs grands barrages-réservoirs en amont de la région Île de France : "Ils permettent de stocker des eaux pendant l'hiver, notamment, mais ont aussi pour fonction de réduire les crues. Même si leur effet est limité."

Enfin, certaines structures ont pensé des mesures de protections spécifiques : "La RATP a monté tout un système de protection de son siège social avec des batardeaux amovibles qui permettent éventuellement d'empêcher la montée des eaux." Quant à Radio France, elle pourra compter sur une digue anti-inondation consistant en plusieurs boudins remplis d'eau venant la ceinturer. Telle une grosse bouée. Reste à savoir si tous ces dispositifs feront leurs preuves.