La Goulue, par Toulouse-Lautrec
La Goulue, par Toulouse-Lautrec

La Goulue : danseuse culottée

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La Goulue : splendeurs et misères d'une danseuse culottée

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On se souvient d'elle grâce aux tableaux de Toulouse-Lautrec, mort il y a 120 ans. Il fut son ami, son confident. Bien plus qu'une muse, elle fut son inspiratrice. Il a capté chez elle la puissance incandescente, l'insolence, la gouaille, la danse flamboyante, unique. Portrait d'une reine.

Egérie de Toulouse-Lautrec, danseuse incomparable, reine du Moulin-Rouge... couverte de diamants, régnant sur Montmartre, La Goulue finira dans les années 1920 misérable dans “La Zone”, cet immense bidonville le long des "fortifs" autour de Paris, méprisée des bourgeois qu’elle avait fascinés à Montmartre. En archives, grâce à ceux qui l'ont connue et admirée, découvrez le destin de cette femme exceptionnelle : splendeurs et misères d'une gouailleuse culottée, d'une artiste libre.  

Carte de promotion du Moulin Rouge représentant sa star : La Goulue
Carte de promotion du Moulin Rouge représentant sa star : La Goulue
© Getty

"Elle était la danse"

Edmond Heuze, dit “Cocotte”, ancien danseur au Moulin-Rouge, racontait en 1951 pour la RTF sa rencontre avec La Goulue, et une soirée toute particulière devant le Prince de Galles : "On ne pouvait pas la suivre, on aurait dit un papillon. Elle était éblouissante, cette fille-là. Et Valentin Le Désossé avait peine à la suivre. Je n’ai jamais vu d’égale. Franchement, j’ai vu des gens qui dansaient mieux, mais elle, elle était la danse, vous comprenez. Elle n’était pas une danseuse, elle était la danse. Et elle s’est précipitée, elle a souri à la musique comme si elle voulait la mordre, et dans un grand écart éblouissant et glissant, elle est venue mourir aux pieds de l’orchestre. Absolument comme un papillon de nuit. Elle s’est relevée. Et sans saluer personne, elle est montée dans sa loge. Et le Prince de Galles, le futur Edouard VII, lui a fait envoyer des fleurs, et elle eut un geste absolument émouvant : elle a mis la rose entre ses seins."

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Louise Weber naît en 1866 d’une mère blanchisseuse et d’un père charpentier. Toute petite déjà, elle fascine dans les banquets, la danse chevillée au corps. A 11 ans, elle vend des fleurs, fréquente des marlous. Puis elle pose pour des peintres, dont Renoir, des photographes de nus. Elle virevelote de valse en chahut au Moulin de la Galette, à Elysée Montmartre... où elle fait une rencontre décisive : celle du danseur Valentin Le Désossé.  

La Goulue, par Toulouse-Lautrec
La Goulue, par Toulouse-Lautrec

Enflammer Montmartre

Avec lui, puis avec ses camarades Nini-Patte-en-l'air, la Môme fromage, la Sauterelle ou Grille-d'Égout, elle enflamme Montmartre et Paris. Le tsar Alexandre III la découvre, le prince de Galles - futur Edouard VII -  cède à tous ses caprices... La jeune Louise Weber finit les fonds de verre et clame avec gouaille son appétit de vivre. Elle est vite surnommée "La Goulue" - insolente, vive, culottée. Il est alors interdit aux femmes d’entrer au bal sans un homme. Elle se présente un jour à l'entrée du cabaret du Moulin-Rouge avec un bouc car lui “sent moins mauvais qu’un homme”.  

Edmond Heuze, dit “Cocotte”, danseur au Moulin-Rouge, témoignait à la RTF en 1953 : "Avant, elle s’occupait de blanchisserie. C’est-à-dire qu’il y a un côté peuple en elle, et un côté joie intérieure. Quand elle dansait, elle amenait à la fois le feu du trottoir et une forme de joie intérieure qui faisait qu’elle était très très très spéciale. C’était quelque chose qui brûlait les planches. Ses jambes s’élevaient comme des pistils, quand elle faisait des tire-bouchons, évidemment elle avait l’air d’envoyer dans l’infini des caresses avec la pointe du pied."

Reine du french cancan au Moulin-Rouge, elle attire le bourgeois qui s’encanaille. Elle y invente la figure du coupe-cul, remontant ses jupes sur ses culottes dans un final sulfureux. Star d’une danse prohibée, elle transgresse les tabous et les codes de séduction. Dorénavant, c’est elle qui mène la danse. Elle n'est plus le faire-valoir d'un danseur. L'attraction, c'est elle. Elle est d'ailleurs l’une des rares à danser en cheveux, sans chapeau. Avec son chignon jaune en étendard, si souvent peint par Toulouse Lautrec, lui qui restera son ami jusqu’à sa mort. Elle fait une confiance aveugle à son regard bienveillant, sans jugement. Star riche et célèbre, elle fait le libre choix de ses amants, alternant têtes couronnées et gars du quartier. 

La Goulue et le Désossé dansent au Moulin Rouge
La Goulue et le Désossé dansent au Moulin Rouge
- Toulouse-Lautrec

De l'audace, toujours de l'audace

A 30 ans, enceinte, elle parie sur sa notoriété et quitte le Moulin pour se mettre à son compte, se lance dans les arts forains et la danse du ventre. Toulouse-Lautrec, fidèle, lui décore son estrade. Mais la Goulue s’épaissit, s’alanguit. Elle achète deux panthères, quatre lions édentés, une hyène, un ours mélancolique, et se fait dompteuse. 

L'actrice Arletty, autre figure du Paris populaire, se souviendra, en 1987 dans une émission de France Culture, de ses rencontres avec la fameuse et inoubliable Goulue : "Nous allions en mai avec mes parents à la fête à Neuilly. Elle dansait pas, là elle était dompteuse. En 1916-17, je la rencontrai dans le métro. J’avais une admiration pour cette femme. Elle était infiniment sympathique. Dompteuse, elle avait pas peur hein, déjà. Oui, c’est un de mes grands souvenirs, La Goulue. Après, elle a fini au pont de Neuilly, dans une petite baraque. Grandeur et décadence, ça c’est la vie. Mais c’est… cruel." 

Le théâtre forain de La Goulue
Le théâtre forain de La Goulue
© Getty

Cruelle déchéance 

En haillons, La Goulue revient devant le Moulin Rouge pour y vendre bonbons, oranges, cigarettes… Après guerre, elle apparaît encore dans quelques foires, fait la bonne dans une maison de passe. Elle finit chiffonnière, mendiante, à Saint Ouen, dans La Zone. Elle a 60 ans quand en janvier 1929, elle est transportée, malade, à Lariboisière, où elle meurt, avant de chuchoter au prêtre : “Mon père, est-ce que le Bon Dieu me pardonnera ? Je suis La Goulue.”

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