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La gratuité des musées : une politique en débat

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**Ce weekend, comme chaque année, l’art et la culture sont à l’honneur. Les Journées Européennes du Patrimoine célèbrent leur trentième anniversaire. L’occasion de visiter gratuitement musées et galeries. Avec une grande ambition : mettre la culture à la portée de tous. Démocratiser la culture, oui ! Mais seulement le temps d’un weekend ?Dans plusieurs pays d’Europe, on assiste depuis quelques années au retour de la gratuité du ticket d’entrée. Une politique qui ne fait pas toujours consensus. **

Tate Museum, Londres
Tate Museum, Londres
© Reuters - Andrew Winning

Dès 2001, Bertrand Delanoë avait choisi d’ouvrir les collections permanentes des musées de la ville de Paris à la visite gratuite. Les musées nationaux ont quant à eux attendu 2009 pour permettre aux jeunes de moins de 26 ans d’arpenter leurs couloirs librement. Aujourd’hui, cinq musées de la ville de Dijon rouvrent au public après rénovation, et sans passage à la caisse. Rennes lance en Septembre, et avec succès, les « dimanches gratuits » : 300 visiteurs en une seule journée au musée des Beaux-Arts, « plus que l’ensemble des dimanches de l’été » selon le directeur.

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Le ticket gratuit a le vent en poupe en Europe : plusieurs musées de Berlin ou de Madrid par exemple, se découvrent sans ouvrir son porte monnaie (dont le célèbre Musée du Prado, ouvert à tous en soirée). L’exemple du Royaume Uni est le plus frappant : la gratuité y remonte à la fondation du British Museum, en 1753. Après des années de bataille politique, l’ensemble des galeries d’Art britanniques sont libres d’accès depuis 2001.

Le but ? Détruire les barrières qui séparent le grand public des œuvres d’art : fossé à la fois financier et psychologique. Et faire en sorte que les musées ne reflètent plus l’image d’un lieu fermé et élitiste. Un très beau programme, qui malheureusement ne recueille pas toujours les résultats escomptés…

Un succès en demi-teinte
Sur la gratuité, c’est la Chambre régionale des comptes d’Ile de France qui met une ombre au tableau, épinglant les musées de la Ville de Paris dans un rapport qui sera présenté en octobre au Conseil de Paris. Selon Le Monde , elle accuse la politique culturelle parisienne de ne pas avoir atteint ses objectifs, malgré les coûts engendrés. Certes, la fréquentation des musées a bel et bien explosé entre 2001 et 2012 (elle est passée de 400 000 visiteurs à 2,4 millions). En revanche, la gratuité n’aurait pas favorisé la démocratisation de la culture. La diversité ne serait pas au rendez-vous : pas assez de jeunes (qui représentent seulement 16% du public), de personnes issues de milieux défavorisés (75% des visiteurs ont suivi des études supérieures, 55% font partie des cadres et professions intellectuelles supérieures), ou d’hommes (65% des visiteurs sont des femmes). Pour résumer, la gratuité serait un bon moyen d’attirer…les habitués.

Pourtant la mairie se défend vivement sur son site internet : « les professions et catégories sociales inférieures et moyennes représentaient en 2009 42% des visiteurs des musées municipaux contre 31,4% pour les musées nationaux situés à Paris. »

Le grand argument qui s’oppose au ticket gratuit est le manque de ressources des institutions culturelles. Pourtant, selon Yves Berteloot, délégué à la culture et au patrimoine municipal à Dijon, interrogé par le site Le Miroir, la billetterie ne représente qu’une petite part des recettes. Dans ce cas, la gratuité est elle réellement un fardeau pour les conservateurs ?

De l'importance de la médiation culturelle
Tous s'accordent : la gratuité ne suffit pas. Pour réussir à atteindre de nouveaux publics, elle doit s’accompagner d’une efficace médiation culturelle. Communiquer, expliquer l’art, éduquer et donner envie : voila les directives lancées par les musées de Dijon, qui ont choisi de supprimer des postes à la billetterie, pour les réinvestir dans l’échange avec le public. Plusieurs possibilités : organiser des animations, des opérations ponctuelles, des rencontres avec des artistes ou des visites guidées, présenter des nouveautés... Autant de moyens pour instaurer un véritable dialogue avec le public. La mairie de Paris a quant à elle lancé l'organisme « Paris musée », pour remplir ces missions et développer des projets avec l’éducation nationale ou les associations de quartier.

Pour Yves Berteloot, c’est avant tout le mur psychologique, et non le mur matériel, qui empêche le public d’accéder à l’art. « *Ils pensent que ce n’est pas un endroit fait pour eux * », déclare-t-il.

**Des alternatives à la gratuité **

Devenir plus attractif, c’est aussi fidéliser son public, et attirer les curieux avec des offres d’abonnements illimitées. La Communauté urbaine de Lille lance sa « carte Pass » des musées à partir du 14 septembre, pour 30 euros par an. La carte So Toulouse, elle, propose de devenir ambassadeur de l’art dans la ville rose, et offre la gratuité, sous réserve de venir accompagné. L’idée est d’impliquer les citoyens, qui à leur tour deviennent médiateurs. A Paris, un Pass permettra à la fin du mois de s’abonner aux expositions temporaires, dans 12 des 14 musées municipaux, pour 40 euros.

Carte So Toulouse
Carte So Toulouse

La gratuité peut également être partielle, réservée à certaines catégories de la population que l’on souhaite sensibiliser, en particulier les jeunes, (comme à Florence à la très célèbre Galerie des Offices), ou réservée à certains jours de la semaine, comme à New York ou à Chicago. Aux Etats-Unis, de nombreux musées, comme le MET (Metropolitan Museum of Art de New York) proposent au visiteur de donner ce qu’il souhaite (« suggested donation »).

Trouver des nouvelles formes de paiement, mettre plus de justice dans l’attribution des tarifs, donner le choix au visiteur…Beaucoup d’alternatives sont possibles pour élargir le public. Avec une priorité : le partage, l’échange, l’interactivité.

**** Le numérique, outil de démocratisation et de médiation ?

Accompagner les nouvelles pratiques, surprendre, mieux informer et permettre la visite virtuelle à l’autre bout du monde pour le prix d'un abonnement à internet…Les musées, qui fuyaient autrefois les nouveaux médias, commencent à en saisir les enjeux. Le Rijksmuseum d’Amsterdam propose par exemple de s’approprier l’art : télécharger la version virtuelle des œuvres en très haute définition, pour pouvoir ensuite les partager via les réseaux sociaux ou les imprimer en grand format. En France, Versailles est un véritable laboratoire d’idées, utilisant écrans tactiles, réalité augmentée, géolocalisation, ou encore guides multimédia pour enrichir l’expérience in situ, et animer la visite… Le « Google Art Project », plateforme en lien avec 300 institutions dans le monde, permet la visite virtuelle de centaines de galeries. Il donne envie au curieux de venir sur place, mais est aussi l’unique moyen pour certains publics, à l’autre bout de la planète, de s’immerger dans l’ambiance des œuvres. Enfin, le Royaume Uni vient d'ouvrir la « plus grande galerie de peinture du monde », réunissant toutes les toiles appartenant au pays, dont 80% restaient depuis trop longtemps à l’abri des regards.

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Le patrimoine à l'ère du numérique. Pixel

Reportage multimédia interactif proposé par Eric Chaverou en novembre dernier.