Des manifestants mobilisés contre la réforme des retraites
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La grève, ça vaut le coup ?

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La grève ça sert à quelque chose ?

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Est-ce que la grève, ça vaut toujours le coup ? C'est la question au cœur des Idées Claires, notre programme hebdomadaire produit par France Culture et Franceinfo destiné à lutter contre les désordres de l'information, des fake news aux idées reçues.

"Désormais quand il y a une grève en France, personne ne s'en aperçoit", avait analysé Nicolas Sarkozy en 2008 après une grève contre la baisse du pouvoir d'achat, les 35 heures et les retraites. Depuis, la France traverse un de ses plus longs mouvement de grève. Quelle sera l'issue de ce conflit social, les grévistes obtiendront-ils le retrait des mesures qu'ils dénoncent ? Faire la grève aura-t-il servi à quelque chose ?

Les grévistes sont motivés par les souvenirs de mobilisations historiques ayant conduit à des acquis sociaux : 1936, 1968, 1995. Mais depuis une vingtaine d'années, la grève, même massive, ne mène plus aussi souvent aux résultats escomptés. Exemple, l'échec de la mobilisation contre la loi Travail, dite "El Khomri", en 2016. 

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Pour répondre aux questions de Nicolas Martin, Sylvain Boulouque, historien spécialiste des conflits sociaux et auteur de Mensonges en gilet jaune

La grève ça sert à quelque chose ?

Sylvain Boulouque : “La grève a été efficace, aujourd’hui elle est encore un instrument de pression important, mais il semblerait d’après les dernières statistiques de grève que ce soit une arme beaucoup moins efficace qu’elle ne l’a été. Pourtant, il est vrai que la grève, et surtout l’imaginaire de la grève, sont les temps forts qui marquent un certain nombre de conquêtes sociales. On pense en particulier à 1936, qui apporte les congés payés et la semaine de 40 heures. Ou à 1968, qui a vu naître la quatrième semaine de congés payés, le Smic et les représentants syndicaux qui sont acceptés dans les entreprises, ce qui n’était pas le cas avant.”     

Depuis 1995 plus aucune grève n’a été un succès ?

Sylvain Boulouque “C’est plus compliqué que ça, parce qu’il y a quand même un certain nombre de grèves à l’échelle locale, dont on ne parle pas forcément et qui se sont transformées en succès. Mais il est vrai, par ailleurs, que le schéma majoritaire actuellement est plutôt un schéma de recul social. C’est-à-dire que les grèves sont plutôt défensives dans la mesure où les grévistes défendent quelque chose et ne partent pas à la demande d’autre chose. Auparavant, les grèves étaient réellement des grèves de conquête sociale. Nous sommes sur une inversion de la tendance, qui s'est faite progressivement entre les années 1980 et les années 2000. Si on prend les dernières mobilisations depuis 2003 il y a eu un succès, c’était la réforme contre le CPE (Contrat première embauche). Sinon, les différentes grèves ont toutes été des échecs.”  

La politique d’aujourd’hui est-elle moins sensible aux grèves ?

Sylvain Boulouque : “Il y a eu un déclin des mouvements populaires massifs et des gouvernements qui ne faisaient pas autant attention à ces mouvements populaires. Notons qu'un exemple subsiste pour les gouvernants, c’est le modèle “Thatchérien”. En Angleterre entre 1981 et 1984, Margaret Thatcher a réussi à faire plier la corporation qui avait le plus de syndiqués et qui s’est lancée dans une grève de plus d’un an, pour perdre à la fin. Le modèle “Thatchérien” demeure donc un modèle de victoire pour les gouvernements qui estiment que l'on peut arriver à faire plier des grévistes même quand ils sont en nombre et organisés. Cette dimension est réellement à prendre en compte.   

Taux de syndiqués
Taux de syndiqués

Qu’est-ce qui a changé dans les grèves depuis 1995 ? 

Sylvain Boulouque : “La capacité de mobilisation et le nombre de syndiqués aujourd’hui et l’empathie générale vis-à-vis du mouvement syndical sont beaucoup moins importants qu’il n’ont pu l’être hier. Aujourd’hui le nombre de syndicalistes, toutes centrales syndicales confondues, a globalement baissé. Ce qui veut dire que pour mobiliser les salariés, la chose est beaucoup plus compliqué, ça c’est une première chose.
Deuxième chose, le nombre de personnes qui travaillent dans les différents services publics, en raison des privatisations, est de moins en moins important, donc il y aussi une diminution du nombre potentiel de grévistes.
Et en troisième lieu, il est, quand vous travaillez dans une entreprise privée, beaucoup plus compliqué de faire grève. Vous pouvez le faire mais vous risquez d’en subir des conséquences en terme d’évolutions de carrière, pour certains cas pas de licenciement direct, mais des licenciements indirects au bout de plusieurs années, plusieurs semaines ou plusieurs mois. Donc la question de la possibilité d'être en grève est beaucoup plus complexe.   

Les grèves se gagnent-elle grâce à l’opinion ?

Sylvain Boulouque : "C’est un facteur central, pas tant pour les grévistes que pour les gouvernements. Les gouvernements estiment que tant que l’opinion ne leur est pas complètement hostile, ils peuvent faire passer leurs mesures. Si jamais une grève obtenait l’empathie complète de l’opinion, le gouvernement se retrouverait dans une situation très, très négative, on peut penser qu'il serait obligé de reculer. Or, si on prend les dernières grèves depuis les réformes de 2003, l’opinion a plutôt donné raison au gouvernement contre les grévistes.   

La grève est-elle toujours le meilleur moyen de contestation ?

Sylvain Boulouque : “La grève demeure un moyen de pression. Par exemple, dans certaines entreprises il arrive que des salariés se mettent en grève et qu’ils obtiennent gain de cause. Mais ce n’est plus le seul moyen de pression. Le deuxième levier extrêmement utilisé aujourd’hui, ce sont tous les réseaux sociaux. Une pétition lancée sur un réseau social peut avoir plus d’impact qu’un certain nombre de mobilisations sociales. C’est une nouvelle forme de mobilisation sociale. Et troisième chose, c’est la mobilisation des “Gilets jaunes” et un recours paradoxal à la violence, qui fait que le gouvernement peut céder sur un certain nombre de points. Ça ne veut pas dire, dernière chose, qu’on a complètement changé, car quand on regarde les rassemblements des “Gilets jaunes”, on avait, au plus fort de la mobilisation 250 000 à 280 000 personnes. Le nombre de personnes mobilisées, lors de la grève du 5 décembre était trois à quatre fois supérieur. On n’est pas dans les mêmes proportions, néanmoins l’écoute gouvernementale a été beaucoup plus importante par rapport aux “Gilets jaunes” qu’elle n’a pu l’être par rapport au mouvement social actuel.” 

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