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La guerre en Syrie est-elle finie ?

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Idlib, le 19 novembre 2020. Fatima Ahmed al-Mustafa, 9 ans, syrienne, qui a perdu sa jambe gauche lors d'une frappe aérienne du régime d'Assad et de ses partisans, est vue à Idlib, en Syrie, le 19 novembre 2020.
Idlib, le 19 novembre 2020. Fatima Ahmed al-Mustafa, 9 ans, syrienne, qui a perdu sa jambe gauche lors d'une frappe aérienne du régime d'Assad et de ses partisans, est vue à Idlib, en Syrie, le 19 novembre 2020.
© AFP - Muhammed Said

La face cachée du globe. Que se passe-t-il en Syrie ? La guerre, les guerres qui ont traversé le pays depuis neuf ans sont-elles finies ? Le conflit local, national, régional puis international, dont la première et principale victime est la population syrienne, se poursuit en sourdine.

Le président syrien Bachar Al-Assad a réussi à se maintenir, mais il contrôle un pays dévasté dont la moitié de ses citoyens sont déplacés, réfugiés ou exilés. Quant au processus de négociations sous l’égide des Nations unies, il est dans l'impasse.

L’heure de la paix est encore très loin estime Hala Kodmani, journaliste à Libération.

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Hala Kodmani : "Tout est détruit, la sécurité des gens n'est pas garantie"

4 min

Les combats ont-ils cessé en Syrie ? 

Aujourd’hui, le régime avec l’appui de la Russie et de l’Iran a repris une grande partie du territoire. Il n’y a plus vraiment d’enjeu. Cela dit, de petites guerres, de petits conflits continuent. Il y a quelques jours et c’est régulier, Israël a fait un raid contre des forces du régime iranien, à la frontière syro-israélienne. Il y a une semaine, dix jours encore, le régime syrien a refait une campagne de bombardements sur la dernière zone qui échappe à son contrôle et qui est détenue par l’opposition dans le nord, dans la région d’Idlib. On a encore quelques opérations qui sont menées contre le groupe État islamique à l’est du pays, où il y a encore des forces américaines, des forces russes, et encore aussi des milices. Les acteurs de la guerre sont encore et toujours là.

Crise économique  et crise alimentaire

Et rien n’est résolu ? Est-ce donc une victoire militaire pour Bachar Al-Assad ?  

Évidemment, rien n’est résolu. Il n’y a pas de paix. Bien sûr, il y a une victoire militaire sur le terrain, le régime syrien a reconquis. Il faut remonter à 2014-2015, avant l’intervention russe directe, il ne contrôlait plus que 20%  à 30% du territoire. Aujourd’hui, il en contrôle entre 60 et 70%. 

Maintenant, le pays est en souffrance. Le peuple est presque au bord de la famine. Le pays est complètement dévasté. Il n’y a aucune reconstruction en cours et la moitié de la population n’est plus là où elle était il y a dix ans. Aujourd’hui, les forces russes, la police militaire russe intervient dans les villages, dans les villes en Syrie comme une force d’interposition, une force qui gère le pays pratiquement. Quand on voit l’état du pays et de la population, toute la Syrie est défaite.

Rappelons quelques chiffres : depuis 2010, près de 400 000 personnes ont été tuées, 5 millions déplacées ou exilées principalement au Liban, en Jordanie et en Turquie. Et la reconstruction du pays, qui va coûter entre 240 et 400 milliards d’euros, n’a pas commencé ? 

Le premier euro n’est même pas encore arrivé. Pour l’instant, il y a des milliards d’euros d’aides humanitaires qui sont en train d’aller aux camps de réfugiés parce qu’il n’y a rien qui puisse faire revenir la population. Tout est détruit. La sécurité des gens n’est pas garantie, les jeunes garçons notamment sont tout de suite enrôlés dans l’armée. Donc, on est dans une situation de blocage total, avec quand même, une dégradation des conditions de vie de la population et l‘économie est à l’arrêt.

Qui pour stopper le régime de Bachar Al-Assad ?

Aujourd’hui, dans quelle situation se trouve l’opposition, existe-t-elle encore ?

L’opposition principale est en Turquie, donc nécessairement sous influence turque. La Turquie, l’un des acteurs extérieurs qui devrait être du côté de l’opposition, n’agit en fait que pour ses propres intérêts, et a ses propres batailles en Syrie. En plus, le fait de n’avoir abouti à rien, évidemment, décrédibilise cette opposition. 

Les forces turques évacuent ses positions du Nord Ouest de la Syrie. Le 20 octobre 2020.
Les forces turques évacuent ses positions du Nord Ouest de la Syrie. Le 20 octobre 2020.
© Maxppp - Fadi Al-Shami

Pour la population, l’opposition n’existe pas. Cela dit, on voit de multiples tentatives de reconstruire au moins une pensée d’opposition, un projet où cette ambition démocratique des Syriens reste chez tous ceux qui ont été à l’origine du soulèvement, qui l’ont suivie et qui continuent aujourd’hui. 

Certains en Turquie, beaucoup en Europe, essaient de faire entendre leurs voix, d’ailleurs de différentes manières. On a vu une éclosion de l’expression culturelle de ces Syriens démocrates, appelons-les, qui ne sont pas encore organisés, mais qui représentent un vrai réservoir qui, avec une volonté politique, peut faire entendre sa voix à un moment donné. L’opposition ou les opposants syriens, les démocrates, ceux qui avaient lancé le mouvement, ne peuvent aujourd'hui compter sur absolument aucun soutien. Ils ne peuvent pas résister. Ils ne peuvent pas opposer quelque chose face à cette emprise de la Russie et de l’Iran sur le terrain.

Côté justice, où en sont les plaintes déposées contre Assad pour avoir gazé son peuple ? 

C’est un processus qui avance pas mal ces dernières années, surtout en Allemagne où les tribunaux acceptent la compétence universelle. Il y a des plaintes très intéressantes, notamment des familles des victimes de tortures. Il y a aussi un processus en cours auprès des tribunaux notamment européens sur les attaques chimiques. Tout cela est en train de prendre, il y a de plus en plus de cas et de procès. Mais comme on le sait, ces choses-là durent très, très longtemps. Regardez le Rwanda, trente ans après, l’ex-Yougoslavie vingt-cinq ans après. Ce n’est pas de là qu’on peut attendre une solution aux problèmes des Syriens. 

Quels sont les impacts des sanctions internationales, les listes noires établies par les États-Unis et par l’Union européenne sur lesquelles figurent des centaines de personnes du régime et des entités ?  

C’est important mais ces sanctions sont un sujet controversé. Il est vrai qu’elles ciblent le régime, ses membres et leurs intérêts économiques, etc. Mais cela rebondit aussi contre la population quand beaucoup de denrées manquent, quand les banques syriennes ne peuvent rien apporter et donc au final, bien sûr, cela touche tout le monde. Cela facilite aussi la corruption. 

Pour contourner les sanctions, le régime syrien mène toutes sortes d’opérations via l’Iran, la Russie, la Biélorussie. On le sait, il y a un détournement de sanctions. Mais, les sanctions en Syrie, comme ailleurs, c’est l’arme de l’impuissant. C’est facile à faire de la part des Européens et des Américains. C’est une très bonne excuse, c’est légitime, tout à fait légitime, mais tout à fait insuffisant. Ce n’est pas cela qui va changer la donne.  

58 min

Comment la Syrie fait face à la pandémie de la Covid-19 ? 

On est un peu dans le noir par manque d’informations. On sait qu’il y a eu plein de cas car il y a quelques semaines, les hôpitaux de Damas étaient bondés, débordés. Il y a eu des dizaines de médecins et de personnels soignants qui sont morts du Covid. Mais tout est tu. 

Maintenant, comme beaucoup de pays avec une population jeune et plus exposée dans le passé à différents virus et maladies, il est certain que les atteintes du Covid ne sont pas du tout dans les mêmes proportions que celles que l'on constate en Europe.

À réécouter : Syrie, neuf ans plus tard
5 min

Avec la collaboration de Caroline Bennetot