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La Guyane n'a pas attendu la Covid-19 pour souffrir de la précarité

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Une habitante derrière une barrière contrôle l'accès au village de Sainte Rose de Lima, près de Matoury, dans la banlieue de Cayenne, le 21 avril 2020.
Une habitante derrière une barrière contrôle l'accès au village de Sainte Rose de Lima, près de Matoury, dans la banlieue de Cayenne, le 21 avril 2020.
© AFP - Jody Amiet

Dans un territoire marqué par la pauvreté mais d'où décolle la fusée Ariane, la crise sanitaire n'est pas encore terminée que les inquiétudes sont déjà tournées vers la crise économique et sociale à venir. Les Guyanais dénoncent pourtant depuis longtemps leur statut d'"oubliés de la République".

Les autorités sanitaires se montrent encore prudentes car le dépistage de la population continue, mais selon le bilan de la Direction générale de la santé, au 20 juillet, le pic épidémique pourrait bien avoir été dépassé en Guyane. Il aurait été franchi entre le 3 et le 8 juillet d'après les données de l'Agence régionale de santé, mais seule la courbe des décès dans les semaines à venir permettra de le confirmer. Après des semaines de tension sur ce territoire d'Amérique du Sud de 300 000 habitants, on approche de la barre des 7 000 cas de Covid-19 déclarés. Au moins 40 personnes sont décédées de la Covid-19, sans compter les morts à domicile qui ne sont pas répertoriés. 125 patients sont encore hospitalisés, dont 21 en réanimation. Si la situation sanitaire s'améliore, on commence sur place à se pencher sur les conséquences sociales et économiques, qui s'annoncent encore plus difficiles qu'en métropole, dans un territoire déjà meurtri par des décennies de pauvreté. Des pneus et des palettes ont été incendiés mardi devant la préfecture à Cayenne lors d'une manifestation pour demander davantage de moyens pour les services de santé.

Territoire des "oubliés de la République"

"La situation guyanaise est fragile depuis très longtemps et on le sait. Ce n'était pas étonnant de voir la crise sociale se transformer en crise humanitaire aujourd'hui. Il y a un sous-développement chronique depuis des années qui est connu", pose Aude Trépont, la coordinatrice de Médecins du Monde en Guyane. Le territoire et ses habitants sont d'ailleurs souvent qualifiés "d'oubliés de la République". Avant même la crise sanitaire, le niveau de vie des Guyanais était très inférieur à la moyenne nationale selon l'Insee. En 2017, la moitié de la population vivait sous le seuil de pauvreté, contre 14% en métropole, avec 23% des habitants disposant de moins 550 euros par mois pour vivre. Par ailleurs, on comptait aussi six enfants sur dix vivant dans une famille pauvre. 

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Tout de même, entre 2011 et 2017, le taux de pauvreté des Guyanais a diminué de 7 points, mais une tendance demeure : "Les richesses sont, plus qu’ailleurs, inégalement réparties". Autre indicateur : le taux de mortalité infantile a baissé pour atteindre 10%, mais il est toujours l'un des plus élevés de France. En 2016, une étude de l'AFD (Agence française de développement) qui mesurait l'indicateur de développement humain montrait que la Guyane avait 15 années de retard par rapport à la métropole, sur des critères économiques (revenu par habitant), d'éducation (nombre d'années d'études moyennes) et de santé (espérance de vie à la naissance).

Médecins du Monde a envoyé des équipes mobiles à différents lieux sur le territoire
Médecins du Monde a envoyé des équipes mobiles à différents lieux sur le territoire
© AFP - Jody Amiet

"Des personnes qui n'ont pas mangé depuis plusieurs jours"

Pour ne rien arranger, le coût de la vie est élevé. En 2015, l'Insee révélait que les produits alimentaires sont 45 % plus chers en Guyane qu’en France métropolitaine, et les logements 20 % plus chers. Il y a pour certains une vraie problématique quotidienne d'accès à l'eau et d'accès à l'alimentation sont déjà très difficiles. Selon l'Office de l'eau de Guyane, au moins 46 000 personnes n'ont pas d’accès direct à un service d’eau potable. Et la crise de la Covid ne fait qu'empirer les choses. "On rencontre sur le terrain des personnes qui n'ont pas mangé depuis plusieurs jours", poursuit Aude Trépont, et "l'aide alimentaire est sous-dotée par rapport aux besoins du territoire." Avant la crise de la Covid, 5 000 personnes en bénéficiaient. Le budget d'aide a été réévalué ces derniers mois. D'après les autorités guyanaises, 40 000 personnes en bénéficient en ce moment, soit huit fois plus qu'avant la crise de la Covid, plus d'un habitant du territoire sur dix. Aude Trépont :

On souffre quand même aussi d'un déficit d'action sociale sur le territoire. Il y a très peu de travailleurs sociaux, très peu de structures et d'associations qui peuvent mettre en œuvre des dispositifs d'aide.

L'une des raisons à cette situation est démographique. Le nombre d'habitants explose depuis les années 50. Les statistiques de l'Insee montrent un niveau toujours élevé de naissances, combiné à un faible taux de mortalité. Ces dix dernières années encore, la population a grandi de 30 % et la moitié des résidents a moins de 25 ans.

Le quartier Matine-Leblond de Cayenne
Le quartier Matine-Leblond de Cayenne
© AFP - Jody Amiet

Du fait de son emplacement particulier, seul territoire de France avec des frontières terrestres et maritimes avec d'autres pays d'Amérique latine, le département doit aussi faire face à une forte immigration. Haïtiens, Brésiliens et Surinamais profitent de la porosité des très grandes frontières (1 200 km) pour s'installer en Guyane et profiter de meilleures opportunités économiques et sociales. Selon les chiffres du ministère de l'Intérieur, 50 000 étrangers seraient en situation régulière et entre 30 000 et 35 000 seraient en situation de clandestinité. Ces populations en particulier sont parmi les plus fragiles, confirme Aude Trépont : 

Il y a de la précarité qui est le fruit d'un parcours migratoire avec les multiples violences que les personnes peuvent subir et qui peuvent altérer leur santé. Il y a aussi les conditions de vie dans lesquelles ces personnes se retrouvent, puisque qu'elles n'ont pas de revenu ou de faibles revenus, et donc sont contraintes à vivre dans des bidonvilles, jusqu'à la destruction des habitats par la préfecture.

Le préfet, Marc Del Grande, arrivé en 2019, s'est penché sur la question migratoire avec des mesures renforcées de raccompagnement à la frontière et de destruction des habitats informels, pour "envoyer un signal à celles et ceux qui cherchent à s'installer en Guyane."

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Un déficit d'accès aux services publics

La géographie singulière de la Guyane est aussi un facteur du retard de développement du territoire : 83 534 km² de superficie, dont 97% recouverte de forêt, un littoral dynamique et de nombreuses zones qui pâtissent d'isolement. Dans un rapport publié début 2020, le Conseil économique, social et environnemental explique que les Outre-mer souffrent "depuis des décennies de déficits dans l'accès aux services publics", avec une longue liste de carences qui s'étale sur les domaines de la santé, de l'éducation, de la justice, ou encore de la sécurité. Manque d'établissements scolaires, manque d'infrastructures de transport, manque de logements sociaux, manque de réseaux d'assainissements viables, etc. 

"Un territoire qui fait décoller des fusées, qui est le port spatial de l'Europe, c'est aberrant, incongru, indigne de la République, qu'il ne soit pas couvert par le numérique", pestait Rodolphe Alexandre, le président de la Collectivité territoriale de Guyane (CTG), lors d'une audition par l'Assemblée nationale de la délégation Outre-mer pour faire un point sur la crise sanitaire à la mi-juillet, en n'oubliant pas également de mentionner la fragilité du système de santé sur place : "Il est inadmissible que nous soyons la dernière roue du carrosse (avec la Corse), que la Guyane ne bénéficie pas d'un Centre hospitalier universitaire. Ça fait vingt ans qu'on le répète." Pour les 300 000 habitants, seulement trois hôpitaux à disposition : le centre hospitalier de Cayenne (CHC), le Centre hospitalier de l'ouest guyanais (CHOG) à Saint-Laurent du Maroni et le Centre hospitalier de Kourou (CHK). "Le système de santé en tant que tel est sous-doté par rapport aux territoires métropolitains", analyse la coordinatrice de Médecins du Monde, "la situation est liée à des contraintes qui sont celles du territoire par ailleurs, puisque l'essentiel des structures de santé sont centralisées sur le littoral guyanais, principalement sur l'île de Cayenne, et puis vous avez des zones isolées qui sont couvertes par des dispensaires mais restent soumises à un éloignement de l'accès aux soins."   

Les soignants demandent plus de moyens depuis des années
Les soignants demandent plus de moyens depuis des années
© AFP - Jody Amiet

Début 2020, la Drees révélait les chiffres de la sous-densité médicale en France en 2018 et notait qu'en Guyane, près de 45% des habitants vit dans un désert médical. En 2017, la Guyane a été le théâtre pendant deux mois d'un grand mouvement social contre les inégalités. Parmi les revendications, celles des personnels hospitaliers qui réclamaient un plan d'urgence de deux milliards d'euros pour améliorer l'offre de soins, faire face aux besoins matériels et de personnels. Trois ans plus tard, le système de santé a été mis à mal par la crise de la Covid. Face à la situation de tension dans les hôpitaux du territoire (déjà occupés par les cas de leptospirose et de dingue), l'Etat n'a eu d'autre option que d'envoyer du matériel, une centaine de membres de la réserve sanitaire et des militaires du service de santé des armées en soutien. Un hôpital de campagne de la sécurité civile a été installé à Cayenne pour accueillir des patients non Covid. Des évacuations sanitaires de malades ont également été nécessaires, vers la Guadeloupe et la Martinique où les hôpitaux sont moins sous tension. Grâce aux mesures strictes de confinement et de couvre-feu, les services de réanimation n'ont pas été dépassés. Avec seulement 38 lits de réanimation, le risque était immense. Jusqu'à la grève générale lancée le 21 juillet par l'Union des Travailleurs Guyanais (principal syndicat hospitalier), le Centre Hospitalier de Kourou n'avait aucun lit de réanimation dans ses murs, il y en aura désormais deux.

Au mois de juin, la ministre des Outre-mer Annick Girardin est allée en Guyane saluer le travail des renforts sanitaires
Au mois de juin, la ministre des Outre-mer Annick Girardin est allée en Guyane saluer le travail des renforts sanitaires
© AFP - Jody Amiet

Sauver les entreprises de la faillite pendant la crise sanitaire, mais après ?

Avec le coronavirus, l'économie, déjà fragile, est en souffrance. L'activité a été mise à l'arrêt par le confinement et elle n'a pas pu reprendre véritablement avec les reconfinements partiels. 99% des entreprises du territoire ont moins de 20 salariés, ce qui fait que dès qu'un cas de Covid est dépisté, c'est l'activité de tous qui s'arrête le temps de quarantaine. Un rapport du Sénat présenté début juillet estime que "les pertes instantanées d'activité pendant le confinement sont estimées à 30% pour l'ensemble des Outre-mer", une situation "sans précédent". L'économie informelle, très présente sur le territoire, a aussi été touchée, privant les plus précaires de revenus. 

Le taux de chômage, qui a beaucoup baissé ces dernières années, était de 19% en début d'année. Mais avec la crise sanitaire, on peut s'attendre à ce qu'il remonte dès la rentrée. L’Exécutif a annoncé courant juillet le doublement du fonds de solidarité pour les entreprises en difficulté en Guyane, passant de 1 500 à 3 000 euros par mois, ainsi qu'un report du paiement des charges sociales et fiscales jusqu'à la fin de l'état d'urgence sanitaire. Au total, c'est 200 millions d'euros d'aides économiques que l'Etat prévoit de verser au territoire. Des dispositions efficaces "peut-être pour ce qui est de sauver les entreprises de la faillite pendant la crise sanitaire", déplore Carine Sinaï-Bossou, présidente de la Chambre de commerce et d’industrie de Guyane, anticipant les effets de la crise économique et sociale à venir. Elle poursuit : 

Pour absorber l'accroissement démographique, il faut une activité économique soutenue et des investissements importants de la part du secteur public pour développer les infrastructures nécessaires. Seule une croissance économique forte et stable permettra à la Guyane de faire face à ses défis structurels, mais avec la crise de la Covid-19, cette croissance devient beaucoup plus difficile à atteindre.

L'économie du territoire était pourtant sur une pente ascendante jusqu'en 2017, mais le choc social a pesé sur l'économie. L'Insee estime à 2% la perte de croissance liée au mouvement. "Avant 2017, il y avait de la croissance en Guyane, mais à côté de cette croissance, les inégalités sociales sont restées très fortes", tempère Olivier Sudrie, économiste spécialiste de l'Outre-mer, "l'écart entre les riches et les pauvres est criant__. C'est ce malaise social qui a amené à deux mois de tensions dans la rue." La crise a été résolue par la signature des Accords de Guyane, qui prévoyait un plan de soutien en deux parties : une première enveloppe d'urgence d'un milliard d'euros et une seconde enveloppe de mesures supplémentaires à hauteur de deux milliards d'euros. Si la première a bien été mise en oeuvre, avec suivi de la ministre des Outre-mer à l'époque, Annick Girardin, la seconde est toujours attendue par les Guyanais. Lors de son déplacement en Guyane en début de mandat, Emmanuel Macron a de toute façon laissé entendre qu'on ne pouvait pas ou qu'il ne pourrait pas résoudre tous les problèmes avec de l'argent : "la philosophie qui est la mienne n'est pas d'arriver avec des milliards", précisant qu'il n'était "pas le Père Noël parce que les Guyanais ne sont pas des enfants".

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Un plan de relance spécifique pour la Guyane

Depuis le début de la crise sanitaire, la Collectivité territoriale de Guyane a tenté de limiter l’impact de la pandémie sur l’économie grâce à différents plans d’aide. Une enveloppe de 27 millions d'euros d'aide aux entreprises a été débloquée. Mais élus locaux, chefs d'entreprises, associations attendent davantage de la part de l'Etat. Dès son arrivée à Matignon, Jean Castex a envoyé un signal aux Guyanais en faisant de son premier déplacement hors de la métropole en Guyane, mais la crise sanitaire ravive les tensions. 

Un nouveau collectif, Mayouri Santé Guyane, composé de forces militantes et politiques qui ont participé au mouvement social de 2017, s'est formé et organise des actions et des manifestations, puisque qu'il est populaire de dire là-bas, non sans le déplorer, que "tout s'obtient toujours dans la rue." Le nouveau ministre des Outre-mer, Sébastien Lecornu, a précisé récemment qu'au sein du grand plan national de relance de l'économie, il y aura "un plan de relance spécifique par territoire". 

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Il doit amener au développement de certains secteurs en particulier, la filière énergie, la filière bois, la biodiversité, le tourisme, sans oublier l'exploitation de l'or qui a connu un revers en mai dernier avec l'abandon du projet de la Montagne d'or. Le plan ne sera pas dévoilé avant la fin août. En attendant, les associations d'aide aux plus précaires réclament un investissement immédiat. Aude Trépont, de Médecins du Monde en Guyane, espère notamment que les "mesures prises pendant l'état d'urgence vont perdurer au-delà, notamment l'installation de dispositif de distribution d'eau dans des quartiers précaires, l'amélioration de l'accès aux services publics et à l'aide alimentaire en quantité suffisante et la fin des expulsions des bidonvilles."

Le collectif Mayouri Santé Guyane a organisé plusieurs actions pour dénoncer la gestion de la crise
Le collectif Mayouri Santé Guyane a organisé plusieurs actions pour dénoncer la gestion de la crise
© AFP - Jody Amiet