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La jeune garde d'Avignon : 6 metteurs en scène révélés par le Festival

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"Le sorelle Macaluso" mise en scène par Emma Dante en 2014.
"Le sorelle Macaluso" mise en scène par Emma Dante en 2014.
© AFP - TIZIANA FABI

Avignon 2020. James Thierrée, Julien Gosselin, Emma Dante, Thomas Jolly, Maëlle Poésy et Caroline Guiela Nguyen : invités sur la scène du Festival d'Avignon, ils sont apparus comme les nouveaux metteurs en scène phares du théâtre contemporain. Retour en six émissions sur ces moments de révélation.

2020, le festival n'aura pas lieu... Après le Festival de Cannes en mai, c'est au tour du Festival d'Avignon de tirer le rideau. Créé en 1947 sous le nom de la "Semaine d'art en Avignon", le grand rendez-vous annuel du monde du théâtre devait se tenir du 3 au 23 juillet. Mais cette 74e édition ne disparaît pas totalement. C'est en effet à ces mêmes dates que Radio France et France Télévisions ont choisi de proposer de nombreuses fictions, captations, lectures en direct, masterclasses et documentaires pour une programmation spéciale intitulée "Un rêve d’Avignon". Et pour continuer à "rêver d'Avignon", France Culture vous invite aussi à écouter une sélection d'archives issues de ses émissions. Ici, retour sur les spectacles qui ont contribué à révéler leurs jeunes metteurs lors du Festival. Figures de la scène du théâtre contemporain, c'est sur les tréteaux d'Avignon qu'ils ont véritablement éclos. James Thierrée, Julien Gosselin, Thomas Jolly, Emma Dante, Maëlle Poésy et Caroline Guiela Nguyen : ces jeunes metteurs en scène ont donné un souffle nouveau au grand rendez-vous culturel français. La Cour d'honneur d'Avignon a ce pouvoir de donner au nom des metteurs en scène qui la pratiquent un écho retentissant...

2003 : James Thierrée, "La Veillée des abysses"

Créé en 2003, La Veillée des abysses n'a pas pu être présenté au Festival d'Avignon, marqué cette année-là par une grève des intermittents du spectacle. "Le 57e Festival est clos", avait solennellement annoncé Bernard Faivre d’Arcier, deux jours après son ouverture officielle. Cela n'a pas empêché le second spectacle de James Thierrée de rencontrer un succès international ni de contribuer à installer son metteur en scène dans le paysage du théâtre contemporain. Inspirée de La Vie des abeilles de Maurice Maeterlinck, La Veillée des abysses est une œuvre hybride. Danse, chant, cirque, pantomime et théâtre se mêlent naturellement dans le travail de James Thierrée, tombé tout petit sous le chapiteau d'un cirque avec ses parents Victoria Chaplin et Jean-Baptiste Thierrée, fondateurs du Cirque Bonjour. Dès le lever de rideau, une tornade s'abat sur la scène. Échoués sur une île, trois femmes et trois hommes improvisent des saynètes avec les quelques objets qui les entourent, notamment un vieux canapé de velours rouge avaleur d'hommes… Dans cette drôle de troupe, on trouve la contorsionniste Raphaëlle Boitel, la soprano barcelonaise Uma Ysamat, le comédien suédois Niklas Ek, ancien danseur de Maurice Béjart et de Merce Cunningham, l'acrobate brésilien Thiago Martins ainsi que James Thierrée lui-même, toujours prêt à accomplir des figures acrobatiques. Mais attention, ne lui parlez pas de "nouveau cirque" : 

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Ce spectacle n'appartient ni à la danse, ni au cirque, ni au théâtre. J'aimerais qu'il soit pris comme un voyage de sensations, aussi impalpable que sont les désirs. James Thierrée

En 2013, Laure Adler recevait dans Hors-Champs James Thierrée. Le petit-fils de Charlie Chaplin, récompensé en 2006 du Molière du metteur en scène ainsi que du Molière de la révélation théâtrale, revenait sur son parcours et ses inspirations. Au détour d'une anecdote, il évoquait les origines de l'affectueux surnom donné par son père, "hanneton", qui inspira le nom de sa compagnie fondée en 1998, la "Compagnie du Hanneton". James Thierrée

45 min

2013 : Julien Gosselin, "Les Particules élémentaires"

C'est une grande fresque que Julien Gosselin a déroulée sur l'Autre scène du Grand Avignon, lors de la 67e édition du Festival en 2013. Tout juste sorti de l'École de théâtre du Nord, le metteur en scène de 27 ans s'est attaqué au roman de Michel Houellebecq Les Particules élémentaires paru en 1998. Comment adapter ce récit traversant les décennies et ses modes, des années 1960 à un 2050 imaginaire, à travers la triste vie de deux demi-frères abandonnés par leurs parents soixante-huitards, l'un chercheur en biologie moléculaire et névrosé, l'autre professeur en lycée et obsédé sexuel ? Julien Gosselin refuse la synthèse. De grands tableaux, de la vidéo, de la musique et des modes narratifs très divers : de longs monologues et des dialogues façon Tennessee Williams, mais aussi des interludes poétiques, des blagues et des slogans publicitaires voisinent avec des énoncés scientifiques. Le tout rythme cet intense spectacle de quatre heures mené par le collectif Si vous pouviez lécher mon cœur... Sur scène, les personnages s'enlisent dans la misère affective, traversés par les envies libertaires et les théories new age des années 1970, avant de plonger dans l'égoïsme et la solitude contemporaine. Mais en amorce de ce spectacle-fleuve, Julien Gosselin a choisi de mettre en avant l'aspect poétique de l'œuvre de Houellebecq avec la lecture d'un passage du roman : "Pourtant, nous ne méprisons pas ces hommes / Nous savons ce que nous devons à leurs rêves / Nous savons que nous ne serions rien sans l'entrelacement de douleur et de joie qui a constitué leur histoire." De fait, c'est bien l'empathie pour ces personnages tragi-comiques qui a emporté le public en 2013, à Avignon. 

En 2015, Julien Gosselin s'entretenait avec Laure Adler dans Hors-champs sur France Culture. Il revenait justement sur la poésie des Particules élémentaires

Houellebecq assume la poésie en tant que proposition d’images poétiques, pas forcément en tant que regard sur le monde, plutôt en tant que sensation globale sur le monde. Dans Les Particules élémentaires, dès que la poésie arrive, la sensation arrive à l’intérieur du roman. Et je voulais que le spectateur entre dans le théâtre par le moyen de la sensation. Julien Gosselin

44 min

2014 : Emma Dante, "Le Sorelle Macaluso"

"Je ne fais pas un théâtre politique, parce que je ne parle pas de Berlusconi ni de faits divers, mais j'ai mis en acte des dénonciations sociales. Mon théâtre concerne la barbarie du monde", affirme la metteure en scène italienne Emma Dante. Invitée au Festival d'Avignon en 2014, elle présente Le Sorelle Macaluso, un spectacle qu'elle a créé de bout en bout, de l'écriture à la mise en scène, en passant par le choix des costumes. Sept sœurs siciliennes vivent ensemble depuis toujours, joignent leurs mots et leurs gestes comme s'ils provenaient d'un seul corps. Chevelures lâchées et robes bigarrées, dans une ambiance à la fois grave et enfantine, elles se tiennent en ligne face au public, plaisantent, s'invectivent et se souviennent de leur enfance. En maillot de bain, les sœurs passent une journée à la mer. Aucun décor, la pantomime suffit à faire apparaître les images et le bruit des vagues. Mais l'insouciance tourne court : un jeu aquatique vire à l'accident fatal. Face à la perte de l'une d'entre elles, les sœurs Macaluso vont devoir faire face. Sur cette scène plongée dans le noir, la tension s'épaissit comme le brouillard dans leur dos. Comment dire adieu ? Emma Dante a fait résonner à Avignon le dialecte palermitain (surtitré lors de la représentation), rendant ainsi hommage au Sud italien et à ses traditions. Car c'est à Palerme qu'elle s'est installée avec sa compagnie, en réinvestissant une cave, La Vicaria, du nom d'une ancienne prison où se tenaient les procès de sorcières. Avec Le Sorelle Macaluso, Emma Dante a amené, en 2014, le Sud italien dans une grande tournée européenne.

Sur les ondes de France Culture dans l'émission Hors-Champs en 2014, quelques mois après la représentation des "Sorelle" au Festival d'Avignon_,_ Emma Dante parlait de la culture de Palerme, marquée par les traditions familiales, mais aussi par l'église et la mafia, qui inspire son théâtre : 

Où j'habite, en Sicile, il y a encore beaucoup de tabous. Écrire des histoires m'aide à comprendre pourquoi ils n'arrivent pas à disparaître. (...) Petit à petit, grâce à mon théâtre, même ma famille a appris à regarder les choses d'une autre manière. Emma Dante

44 min

2014 : Thomas Jolly, "Henri VI"

Peut-on susciter la ferveur des stades dans une salle de théâtre ? Thomas Jolly avec ses shows shakespeariens en a fait le pari ! En 2010, il se lance un défi : mettre en scène l'intégralité de la trilogie de William Shakespeare consacrée au règne d'Henri VI. Pour ce faire, le metteur en scène de 28 ans sépare l'œuvre en deux grands cycles. Quatre ans plus tard, Thomas Jolly présente pour la première fois l'intégralité du spectacle lors du 68e Festival d'Avignon, en 2014. Une expérience théâtrale intense : 18 heures de spectacle au cours desquelles les spectateurs voient défiler sous ses yeux le récit tourmenté de 50 ans d'histoire anglaise. Mais comment tenir le public aussi longtemps ? Thomas Jolly déclinait la recette sur France Culture, en 2015, dans La Grande Table présentée par Caroline Broué. D'abord, un auteur génial : William Shakespeare "qui a développé ce qu'on appellerait aujourd'hui l'entertainement" avec un mode de narration que l'on retrouve dans les séries télévisées. Ensuite, une hôtesse : la Rhapsode. Tout au long du spectacle, elle accompagne le public dans cette aventure, le guide, le rassure et le tient informé de ce qui se passe. C'est un personnage-clé, "complice du spectateur". Le tout rythmé par "une mise en scène nerveuse dès le départ, explique Thomas Jolly, et un récit clair." 

C'est un royaume entier qui est sur le plateau et je sais que l'un de mes enjeux premiers était la question de la lisibilité. J'ai dit aux acteurs qu'un spectateur perdu une seconde était perdu à jamais. Parce que Shakespeare nous dit tout mais il ne nous le dit qu'une fois. Donc il faut être dans ce vœu de clarté absolu. Thomas Jolly

Cette odyssée dramatique menée par Thomas Jolly et sa troupe "La Piccola Familia" est un véritable succès. Elle vaut à son metteur en scène l'année suivante le Molière du metteur en scène d’un spectacle de théâtre public. Réécoutez Thomas Jolly raconter les dessous son immense Henri VI sur France Culture en 2015, dans La Grande Table.

29 min

2016 : Maëlle Poésy, "Ceux qui errent ne se trompent pas"

En 2016, la 70e édition du Festival d'Avignon s'ouvrait sous des auspices politiques, alors que Nuit Debout occupait les grandes places des villes françaises. "Comment vivre quand la politique est sans espoir, oublieuse de l'avenir ? Comment vivre quand la politique n'est plus que manigances politiciennes ?" écrivait son directeur Olivier Py dans son édito. Sous le soleil de la cité des Papes, la jeune metteure en scène Maëlle Poésy et son coéquipier dramaturge Kevin Keiss s'inscrivent dans cette orientation. Ceux qui errent ne se trompent pas se présente comme une fiction politique interrogeant l'état d'anesthésie de nos démocraties modernes. Alors que le gouvernement d'un pays imaginaire s'apprêtait à fêter sa réélection, les résultats tombent : 83 % de la population a voté blanc. Réunis en conseil, les ministres tentent de comprendre. S'agit-il d'une conspiration ? Qu'est-ce que le vote blanc ? Comment réagir ? Pris de panique, les gouvernants déclarent l'état d'inquiétude et somment le responsable des services de la Vérité d'enquêter. En parallèle, une journaliste atypique filme l'ampleur intime du cataclysme politique… Joëlle Gayot, productrice de l'émission Une Saison au théâtre sur France Culture revenait sur le baptême de ces jeunes artistes trentenaires auxquels le festival avait ouvert ses portes en 2016, dont Maëlle Poésy

Drôle d’histoire qui pose de bonnes questions sur le fossé qui existe entre un peuple et ses meneurs, sur la vacuité de ces derniers qui manipulent une langue vide de sens. Maëlle Poésy est clairement une artiste faite pour le théâtre. Avec trois fois rien, elle métamorphose une scène. Elle sait créer des ambiances, elle manie les émotions, elle inspire le rire comme l’effroi, elle a un sens du tempo aigu. Joëlle Gayot

Le 20 juin 2016, Maëlle Poésy est récompensée du prix Jean-Jacques-Lerrant de la révélation théâtrale de l'année 2016, décerné par l'Association Professionnelle de la Critique de Théâtre, de Musique et de Danse. En 2016 également, Maëlle Poésy déclarait son envie de "prendre le théâtre d'assaut", dans Une Saison au théâtre, au micro de Joëlle Gayot

31 min

2017 : Caroline Guiela Nguyen, "Saïgon"

"Avignon 2017 : “Saïgon” bouleverse le Festival", titrait Télérama. "Elle aborde l’histoire et la politique par l’intime et le récit" commentait Le Monde. Lors de la 71e édition du Festival d'Avignon, la création de Caroline Guiela Nguyen, Saïgon, a fait l'unanimité, avant de connaître un immense succès en France, mais aussi à Moscou, en Chine, en Australie et au Vietnam. C'est bien du théâtre, mais beaucoup de spectateurs émus ressortent du gymnase Aubanel en ayant l'impression d'"avoir vu un film", aux couleurs de ceux de Wong Kar-Wai... Sur scène défile une histoire sentimentale sur fond de guerre d'Indochine, dans laquelle les fantômes du Vietnam de 1956 côtoient les exilés du 13e arrondissement de Paris et leurs descendants. Dans un restaurant à l'atmosphère mélancolique, les personnages se croisent pour manger, boire, chanter, se souvenir et s'aimer. Dans son Billet culturel, Mathilde Serrell qualifiait l'œuvre de Caroline Guiela Nguyen de "pièce aux larmes salutaires :

Nous sommes dans un restaurant vietnamien avec ses tables en formica, sa cuisine à gauche, côté cour, sa scène de karakoé à droite, côté jardin. Ce pourrait être un des 235 restaurants répertoriés en France au nom de 'Saïgon', ou un restaurant de l’ancienne capitale de l’Indochine française. Fantôme disparu aujourd’hui sous le nom d’Hô-Chi-Minh-Ville. Saïgon est un mythe et Saïgon c’est un peu nous : 'elle ne concerne pas seulement les Vietnamiens ou les Français partis en Indochine, elle concerne notre mémoire collective', dit Caroline Guiela Nguyen. Et sur le plateau on peut tresser les fils défaits de cette mémoire. C’est ce qui se joue en entremêlant des destins de 1956, date du départ des Français d'Indochine deux ans après la défaite de Diên Biên Phu, et de 1996, l'année où le gouvernement vietnamien autorise le retour des "Viet kieu", ou "Vietnamiens de l'étranger", après la levée de l'embargo américain. Mathilde Serrell

"Saïgon est un spectacle documenté mais pas documentaire. C'est une fiction. C'est toujours un aller-retour pour moi entre le réel et la fiction", expliquait Caroline Guiela Nguyen en 2018 dans Par les temps qui courent de Marie Richeux