Le duc d’Aumale acheta ce qu'il pensait être de Léonard de Vinci en 1862, pour une petite fortune. Ce "carton" réalisé au charbon de bois est presque de même dimension que la Joconde du Louvre.
Le duc d’Aumale acheta ce qu'il pensait être de Léonard de Vinci en 1862, pour une petite fortune. Ce "carton" réalisé au charbon de bois est presque de même dimension que la Joconde du Louvre.

La Joconde nue de Chantilly est-elle vraiment de Léonard de Vinci ?

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La Joconde nue de Chantilly est-elle vraiment de Léonard de Vinci ?

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La Joconde nue est un mystère depuis 150 ans pour les experts. Serait-elle l'œuvre de Léonard de Vinci, de son atelier, d'un autre artiste ? Le centre de recherche et de restauration des musées de France a mené l'enquête : le carton a été créé dans l'atelier du maître mais pas forcement par lui.

Ce demi sourire et cet air de famille avec la célébrissime Mona Lisa intriguent depuis des dizaines d'années. Ce dessin a toujours troublé les amateurs car il fut acheté à prix d'or (7 000 francs en 1862) par le Duc d'Aumale comme un authentique Léonard de Vinci. Mais au XXe siècle, il sera très rapidement contesté car "le personnage louche, que les contours sont très durs, très marqués, que le modèle est difficile à percevoir, ou que l'arrière plan de l'œuvre est couvert d'un fond verdâtre assez dérangeant", raconte Bruno Mottin, conservateur général au centre de recherche et de restauration des musées de France qui a mené les dernières analyses scientifiques de l'oeuvre. 

Ce "carton" fut considéré jusqu'à une époque récente comme une copie, peut-être même une copie tardive du XVIIIe ou XIXe siècle, malgré les doutes de spécialistes qui affirmaient qu'il y avait quelque chose de Léonard; notamment dans le "sfumato", ces contours floutés presque vaporeux des joues du personnage. L'étude de laboratoire demandée par le musée Condé de Chantilly au centre de recherche et de restauration des musées de France a permis de réexaminer les éléments permettant de dater l'œuvre le plus sérieusement et le plus méthodiquement possible. Avec à la clé un certain nombre d'observations, d'indicateurs, qui montrent qu'il s'agit d'une œuvre ancienne certainement issue de l'atelier de Léonard de Vinci.

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"Non, ce n'est pas Mona Lisa nue", reste prudent le commissaire de l'exposition à venir autour de cette Joconde nue. Reportage de Cécile de Kervasdoué

3 min

Des techniques caractéristiques de l'époque de Léonard de Vinci

Premier indice qui laisse à penser que l'œuvre aurait pu être manipulée par Léonard de Vinci, d'après Bruno Mottin : les filigranes. Il s'agit des marques laissées au moment de la fabrication des feuilles de papier. A l'époque, les fabricants de papier à la main mettaient une petite empreinte en métal qui signait en quelque sorte leurs productions. Ces empreintes ont été répertoriées et permettent aujourd'hui de dater plus précisément une œuvre. On peut déduire grâce à ce filigrane, avec une bonne probabilité d'exactitude, qu'il s'agit d'un papier ancien qui pourrait être compatible avec une œuvre de la fin du XVe ou du début du XVIe siècle. Même si ce type de filigrane est un modèle que l'on retrouve jusqu'au XVIIe siècle, cela permet d'éliminer l'hypothèse XVIIIe ou XIXe siècle qui avait été émise précédemment. 

Autre indice, toujours selon le conservateur au centre de recherche et de restauration des musées de France : le charbon de bois. C'est un matériau qui était utilisé à la fin du XVe siècle et il a servi à la mise en place de la composition de cette Joconde nue, pour tout le travail de contour et d'estompage qui la dessine. Les experts ont également observé que ce dessin préparatoire avait ensuite été repris avec des pigments à base de blanc de plomb qui avaient permis de poser certaines lumières. Ces techniques sont typiques des pratiques de la fin du XVe et du début du XVIe siècle. 

L'étude du C2RMF a été réalisée à l'automne 2017, avec des photographies en lumière directe, dans l'infrarouge, sous fluorescence d'ultraviolets, réflectographie infrarouge
L'étude du C2RMF a été réalisée à l'automne 2017, avec des photographies en lumière directe, dans l'infrarouge, sous fluorescence d'ultraviolets, réflectographie infrarouge
© AFP - Kenzo Tribouillard

Une oeuvre originale très modifiée

Le dessin a été repris à deux voire trois reprises, affirme le conservateur. Quelqu'un jugeant que l'œuvre était trop effacée a repris les contours de la figure, de la chevelure et du  bras gauche à l'aide d'un pinceau chargé de pigments noirs. Les yeux du modèle également, "en la faisant loucher de façon assez désagréable d'ailleurs", estime Bruno Mottin. L'effet général de l'œuvre a été ainsi assez modifié. Un autre artiste a aussi repris la composition en faisant des hachures avec un matériau gras, noir, qui a dû servir à camoufler des irrégularités qui se trouvaient sur le fond. Et un troisième a très probablement repeint tout le fond avec une couche verdâtre pour faire se détacher la figure du fond. L'œuvre était du coup tellement noyée sous les repeints que les experts ont eu du mal à distinguer l'original de ce qui a été refait.  

Les nombreux changements de composition dans le dessin préparatoire écartent a priori l'hypothèse d'une copie. Ces modifications, comme par exemple dans la main, sont typiques d'une œuvre en gestation, d'une œuvre de création. Généralement, une copie est fidèle et reprend le moindre détail sans inventer quoi que ce soit et sans hésitation dans le modèle initial. 

Une œuvre copiée et des hachures de gaucher

Cette Joconde nue a été copiée dès le XVIe siècle par des artistes milanais dans l'environnement de Léonard de Vinci. Elle a servi à faire une copie bien connue conservée à Vinci, en Italie, attribuée également à l'entourage de Léonard. 

La Joconde nue de Chantilly projetée à côté de la copie bien connue conservée à Vinci, en Italie. Copie attribuée également à l'entourage de Léonard
La Joconde nue de Chantilly projetée à côté de la copie bien connue conservée à Vinci, en Italie. Copie attribuée également à l'entourage de Léonard
© Radio France - Cécile de Kervasdoué

Les experts ont aussi réussi à voir par infrarouge de façon assez ténue, assez fugace, des hachures de gaucher caractéristiques du maître. Tous ses dessins (et pas ses peintures) sont systématiquement hachurés de la même façon : du haut à gauche vers le bas à droite. On ne trouve quasiment pas de variations jusqu'aux années 1508-1510 où il fait des hachures beaucoup plus incurvées qui suivent davantage les formes. Même si l'on retrouve tout de même à cette époque des hachures de gaucher. 

Il y a donc "des présomptions de présence de la main de Léonard de Vinci dans ce carton" selon Bruno Mottin. D'autant plus que dans l'atelier de Vinci, le maître commençait souvent des pièces en laissant ses élèves les achever. Mais rien n'est certain, car d'autres artistes gauchers ont travaillé de la même façon, reconnaît-il toutefois. "Ce n'est donc pas l'argument absolument convaincant car Francesco Melzi, qui était un élève de Léonard, faisait lui-même des dessins de gaucher. On peut se poser la question à son sujet et c'est pour cela que nous restons ouverts dans l'hypothèse."