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La littérature a perdu son théoricien le plus créatif : Gérard Genette est mort

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Gérard Genette en 2008
Gérard Genette en 2008
© Getty - Ulf ANDERSEN/Gamma-Rapho via Getty Images

Figures, abécédaires, "mots-chimères"... Gérard Genette, critique littéraire et auteur singulier, capable de tordre le langage pour en tirer la sève la plus parlante, est mort à 87 ans. Son intelligence, sa douceur, à écouter dans quelques-unes des innombrables émissions avec lui.

Théoricien de la littérature et plume singulière, Gérard Genette est mort, a-t-on appris ce 11 mai 2018. Le critique avait 87 ans et aura marqué l'histoire de la littérature française depuis 1959, année où le Normalien, condisciple de Jacques Derrida rue d'Ulm, commencera à signer des textes qu'il entreprendra de réunir dans le recueil Figures I, en 1966. 

Proche de Roland Barthes, Genette revendiquait de faire de l'analyse un matériau créatif. Amateur d'abécédaires et de "mots-chimères" qui lui permettaient de déplier un registre sensible sans équivalent, il continuera de ciseler son approche du langage, enchâssant ironie mordante et rigueur à tout crin, bien après avoir pris sa retraite de l'Ecole des hautes études en sciences sociales, qu'il quittera en 1994 après trois décennies. 

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En 2011, Gérard Genette confiait à Antoine Perraud dans l'émission "Tire ta langue", sur France Culture, combien il s'était fait violence, hâtant son rythme de publication pour sortir Epilogue, paru en 2014 au Seuil. Quatre ans avant sa mort, le théoricien disait déjà ceci :

J'avais un rythme triennal depuis 1966. Je l'ai un petit peu brusqué pour publier cet Epilogue. Parce qu'un jour je me suis aperçu que je n'étais pas immortel et c'était tout de suite après la publication d'Apostille [paru en 2012, toujours au Seuil, NDLR]. Je passe sur les raisons physiques ou médicales qui s'y rattachent mais à partir de ce jour-là je me suis senti un peu pressé par le temps. Je me suis senti un peu plus dans une urgence. Je me suis senti appelé à une action plus rapide, c'est-à-dire d'écrire un livre nettement plus court que les trois précédents en sorte qu'il soit publiable au bout de deux ans et non pas trois.

Gérard Genette dans "Tire ta langue" le 9/02/2014

32 min

Proustituée : cocotte à la recherche du temps perdu

Avec Tzvetan Todorov, Gérard Genette inventera la "narratologie". Mais c'est seul qu'il publiera, en 2006, Bardadrac, collection de pépites lexicales. Un "anarchiviste" ? Mais c'est bien sûr ce "bibliothécaire bordélique" ! Une proustituée ? "Une cocotte à la recherche du temps perdu", se marrait Genette, amateur de mots autant que de bons mots qu'il cisèlera plus particulièrement à mesure que sa vie s'achèvera. Ainsi, toujours en 2014 pour la sortie de Epilogue mais cette fois au micro d'Alain Veinstein dans "Du jour au lendemain", Genette portera ce regard rétrospectif sur sa carrière :

J'ai commencé avec la critique, je l'ai poursuivie avec la poétique, je la termine avec la pratique. 

Gérard Genette dans "Du jour au lendemain" en 2012

35 min

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Parmi les toutes premières émissions du linguiste à figurer dans les archives de Radio France, il y a cette série de cinq entretiens qu'il accordait en novembre 1976 à France Culture et qui démarre sur l'évocation de l'insomnie. Genette, lui-même grand insomniaque, en parle comme de ce moment "de la permanence du verbal dans l'esprit". Un rapport qu'il ne cessera de détricoter :

La littérature a été quelque chose, je ne dirai pas comme un refuge mais plutôt comme l'expression un peu délibérée, peut-être même au début un peu forcée, d'un refus et d'une rupture.

"Entretiens avec Gérard Genette" 1/5 diffusé le 29/11/1976 sur France Culture.

22 min

Dans le deuxième entretien de cette série de 1976, Gérard Genette, lui-même souvent si onirique, explique pourquoi il préférerait bannir l'expression "langage poétique", qu'il souhaiterait remplacer par "état poétique du langage". Il s'en explique en ces termes :

Il me semble que le phénomène poétique ne peut pas s'analyser en termes de ce qu'on appelle langage, en tous les cas pas en termes de ce qu'on appelle langue. Je crois que la poésie est un type de discours et non pas un type de langage. Je crois que le poétique consiste en un certains nombres de phénomènes d'organisation du discours et non pas en une spécificité linguistique. C'est pourquoi je critique l'idée que la poésie serait un langage particulier. La poésie est un art du langage mais je ne dirais plus que la poésie est un langage. La notion même de langage poétique est une notion un peu trompeuse, un peu fourvoyante, parce qu'elle convertit en état de langue ce qui est en réalité un état de discours où la langue à proprement parler n'est pas changée.

Genette, qu'on a souvent ramené au surréalisme mais qui se méfiait du discours des poètes sur leur propre création, disait par exemple ceci du surréalisme :

Je suis frappé de voir comme on a tendance très fréquemment à rendre compte de la poétique surréaliste, à commencer par André Breton lui-même d'ailleurs, car les poètes ne sont pas toujours les meilleurs théoriciens de leur poésie, qui a toujours fait de l'image, parfois même de la métaphore, le concept clé de sa pratique poétique. Or il me semble qu'une analyse sémantique un peu fouillée de ce genre de texte montre que cette réduction des procédés du discours poétique surréaliste aux figures d'analogie, et principalement la métaphore, ne rend pas compte de ce qu'il y a de plus neuf et de plus intéressant dans la poésie surréaliste.

"Entretiens avec Gérard Genette" 2/5 diffusé le 30/11/1976 sur France Culture.

25 min

Distinction et émancipation

Si vous découvrez la suite de cette série d'entretiens avec Gérard Genette en 1976 par ici, vous pourrez l'entendre évoquer ses techniques de travail - et la part de douleur qu'il pouvait par exemple avoir à se mettre à une table pour écrire - ou encore la manière dont il regardait ses propres provocations :

Je pense que certaines allures de mon écriture procèdent d'une certaine attitude parfois peut-être même excessive, un peu mécanique de différenciation, ou une certaine façon de me mettre à contre-pied ou à contre-courant. [...] Je crois qu'il y a un peu chez moi un réflexe de ce que Valéry appelait "le réflexe de contre-imitation". J'aime assez prendre le contre-pied, j'aime assez me mettre à l'écart de ce qui est à la mode et c'est sans doute ce qui donne à mon écriture une allure, je ne sais pas si on peut dire archaïque, mais en tous les cas classicisante par besoin de m'extraire du contexte idéologique et littéraire dans lequel pourtant inévitablement je suis baigné.

"Entretiens avec Gérard Genette" 3/5 diffusé le 01/12/1976 sur France Culture.

26 min

"Entretiens avec Gérard Genette" 4/5 diffusé le 01/12/1976 sur France Culture.

26 min

Entretiens avec Gérard Genette 5/5 le 3/12/1976

25 min

Enfin, vous pouvez aussi redécouvrir le dialogue que nouèrent Gérard Genette et Paul Ricœur au micro d'Alain Finkielkraut dans "Répliques" le 4 avril 1987. Les deux hommes, qui ne s'étaient jamais rencontrés, se découvrent au micro mais connaissent bien leur oeuvre respective. En 1975, Ricœur avait même dédié l'une de ses études de La Métaphore vive à Genette... qui, durant cette émission d'archive, cite à son tour Du Texte à l'action, de Ricœur_,_ estimant que le texte peut s'émanciper et se déprendre du sens qu'il porte :

Gérard Genette et Paul Ricoeur dans Répliques en 1987

45 min