La littérature nous a-t-elle finalement "sauvés" ? Avec René de Ceccaty, Fabrice Gabriel, Alberto Manguel...

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La littérature nous a-t-elle finalement "sauvés" ? Avec René de Ceccaty, Fabrice Gabriel, Alberto Manguel...

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Discarded Treasures par John Frederick Peto
Discarded Treasures par John Frederick Peto
© Getty - Francis G. Mayer/Corbis/VCG

La Revue de presse des idées. Alors que nous remettons un timide pied dehors, nous commençons à faire le bilan des heures passées chez soi, au chaud avec un livre. Mais n’était-ce pas une illusion, voire un danger, que de vouloir trouver un refuge ou un miroir dans la fiction ?

Le président de la République avait suggéré aux Français de profiter du temps de confinement pour se retrouver et pour lire. Cela n’a pas été possible pour tous. On s’est pourtant rapidement tourné vers les écrivains pour qu’ils partagent leur sentiment sur l’époque que nous traversons, à travers notamment les fameux journaux de confinement qui ont fleuri en grand nombre.

Les écrivains spécialistes de tout ?

Cela n'a pas été pour plaire à l’écrivain et critique littéraire René de Ceccatty, qui le dit dans le numéro de mai des Lettres françaises. Pour lui, les écrivains ne sont pas spécialistes de tout, et pourraient avantageusement s’en tenir à leur domaine :

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Ma conviction est donc qu’il convient que les écrivains déjà publiés et expérimentés suspendent tout témoignage personnel et bien sûr s’abstiennent de tout conseil, non seulement de comportement hygiénique, sanitaire, économique, relationnel, mais aussi de lecture. Avec tout le respect que l’on doit à Camus, à Manzoni (pour les Italiens), à Giono et à Daniel Defoe, on a envie d’étrangler la dixième personne qui vous conseille de vous replonger dans leurs œuvres décrivant la peste ou le choléra. Mais on a aussi envie d’étrangler celui qui vous parle des délices de relire Proust, Balzac, Flaubert et Tolstoï. Et bien sûr, on veut étrangler celui qui commente un livre à peine paru, mais qui est inaccessible. Tout livre devient dérisoire, dès lors que sa lecture est conseillée.

La littérature ne nous sauvera pas

René de Ceccatty ajoute : "Alors, la lecture, la littérature, la critique ? Dans cette situation de doute sur tous les fronts, le livre est le plus mal loti. Parce que la littérature ne peut pas être un secours contre une crise qui s’étend à tous les domaines de l’activité humaine. Ni en tant que lecture, ni en tant qu’écriture. Pour écrire et pour lire et pour juger d’un livre, il faut se sentir environné d’un monde qui n’est pas menaçant. Il faut que l’intellect ait une place qui permet de contrôler l’attention et de la centrer, il faut qu’il soit libre pour choisir son objet, l’analyser, le développer, le faire vivre. Cet objet intellectuel, au moment où j’écris, même si je suis en mesure de développer ma pensée, nous ne sommes pas libres de le distinguer d’une situation collective où le monde est plongé."

Reste la musique, qui est peut-être une solution plus tolérable, dit René de Ceccatty. La littérature, elle, retrouvera plus tard sa fonction véritable, qui est de porter un regard à distance de l’actualité :

Un jour viendra où un grand poète, un grand écrivain, un grand cinéaste se souviendront de l’eau claire des canaux de Venise libérée des touristes et des paquebots de la Giudecca, des tentures de l’armée sur les prés de Central Park, des Champs-Élysées vides, des bateaux-hôpitaux de la Croix-Rouge dans les rades des ports, des flics insultant les vieilles dames sans « autocertifications » ainsi que disent, plus ridicules que nous, les Italiens, des grimaces de la porte-parole du gouvernement assurant que les masques sont inutiles, de la voix tremblante du mensonge qu’elle profère d’Agnès Buzyn affirmant qu’aucun danger ne menace la France, le 23 janvier 2020, de Kiri Te Kanawa parlant des masques improvisés qu’elle coud dans sa maison en Nouvelle-Zélande aux téléspectateurs anglais, en direct au journal télévisé de la BBC, du président de la République française fixant l’objectif de ses yeux vides et prenant une grosse voix militaire pour gronder son peuple pour son indiscipline quatre jours après l’avoir secoué en rigolant pour qu’il aille au théâtre.

Lire inconfortablement

Non, vraiment, la littérature ne nous a pas sauvés, estime également l’écrivain et critique littéraire Fabrice Gabriel, dont l’avis rejoint celui de René de Ceccatty, quand il explique dans A.O.C. que la littérature, "la vraie", ne console de rien, "heureusement". Aussi, plutôt que de lire des journaux de confinement ou de regarder des séries consolatrices, il vaudrait mieux reprendre un exemplaire du Château de Kafka, roman dont l’inachèvement correspond bien à la période actuelle, car c’est le déséquilibre auquel il nous soumet qui révèle l’inconfort du moment.

On voudrait relire pour cela Le Château, presque en réaction contre une forme de routine qui se serait installée, marronnier de printemps, dans la presse ou ailleurs, en ligne(s), sous des plumes diverses, non sans paresse parfois : raconter sa vie intérieure, à l’intérieur de son chez soi, là où on est riche de son intériorité, dans cette affirmation répétitive d’un monde protégé, et où les livres, leur souvenir, l’acajou de la culture où on les range si sagement, nous feraient un abri, quelque chose même comme un bunker un peu bourgeois. Drôle d’espace du dedans, en vérité, bien loin des gouffres ou propriétés d’Henri Michaux, par exemple, et qui, disons-le, nous agace légèrement.

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Plus loin, il enfonce le clou : "On aimerait ne pas risquer l’indécence de se payer de mots, tandis que des gens meurent, et que beaucoup d’autres s’en moquent, au fond. Ce n’est pas de l’indifférence, ou pour rester dans une tonalité pascalienne, du divertissement, que d’en revenir à Kafka (dont on ne peut s’empêcher de se souvenir, aussi, que les trois sœurs, Valli, Elli et Ottla sont mortes exterminées à Chelmno et Auschwitz). Ce que nous dit l’inachèvement du Château_, c’est encore la nécessité de penser hors de nos petites bibliothèques, ces refuges offerts à ceux qui peuvent se permettre d’attendre en relisant avec coquetterie Homère ou leurs classiques, que cela passe. Rien ne passe."_

Confinement chaleureux

Bien sûr, tout le monde n’est pas de cet avis, et Alberto Manguel trouve au contraire dans la littérature le refuge et la volupté qui consolent dans ces heures noires. "Dans ces jours qui ressemblent à ceux d’un second Déluge universel, nous en avons fort besoin" écrit-il dans Libération, en réponse aux questions que Philippe Lançon lui a envoyées par mail.

Dans l’opposition entre le virtuel de la littérature et le réel des visages aimés, il serait presque prêt à choisir les livres. "J’ai une très mauvaise mémoire pour tout, sauf pour mes lectures. J’oublie les têtes de mes amis, les noms de mes neveux et nièces, les dates des anniversaires de mes enfants, mes numéros de téléphone et de passeport. […] Mais je me souviens parfaitement de mes lectures, même des premières, et souvent je pourrais vous dire non seulement dans quel livre se trouve telle citation mais aussi de quel côté de la page."

Pour Manguel, non seulement la littérature console du confinement, mais ce temps suspendu permet de vivre encore davantage dans une ouate de littérature hautement protectrice. "L’année dernière, je désespérais d’avoir à tant voyager, à tant attendre dans les aéroports, dans les embouteillages… Gide, dans la sala de espera ("la salle d’attente", ndlr) d’une gare espagnole, note dans son journal qu’il trouve belle la langue espagnole parce qu’elle unit l’attente à l’espoir. Ce n’est pas le cas dans la plupart des salles d’attente que j’ai subies dans ma vie. Et maintenant, grâce au cloître obligatoire, je n’ai plus à attendre quoi que ce soit : je me trouve chez moi, avec quelques-uns de mes livres, des films le soir et de la cuisine à midi… »

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Vision élitiste et coupée du monde ? Non, car c’est bien la vie qu’Alberto Manguel envisage à travers la littérature. Les fictions qu’il emporte toujours avec lui quand il se balade dans le réel résonnent avec les mouvements de la société : "Pour moi, les événements du monde ont toujours coïncidé avec ceux de mes lectures. Au moment où je me suis rendu compte du besoin urgent de rentrer chez moi à New York, parce que Trump menaçait de fermer les aéroports américains aux vols de l’Europe, je me trouvais à Paris. Sur ma table de nuit, à l’hôtel, j’avais I Promessi Sposi [Les Fiancés, ndlr ], roman que je n’avais pas lu jusqu’au bout auparavant, et que j’avais promis à Umberto Eco, peu avant sa mort, de lire. Le soir, avant de prendre la décision de rentrer, j’étais arrivé aux chapitres dans lesquels Manzoni décrit la peste à Milan. Cela ne m’a pas étonné. Pour moi, la littérature prend toujours de l’avance sur les faits annoncés dans les journaux."

De la littérature à la linguistique

Les romanciers vont-ils à l’avenir se ruer sur le mot "confinement" ? Dans La Croix, Alain Rémond s’interroge sur la fortune actuelle de ce mot, en se demandant qui, dans la conversation courante, l’utilisait, voilà seulement trois mois. Car, en effet,  c’est aujourd’hui le mot qu’on entend le plus souvent dans la vie courante, beaucoup plus souvent en tout cas que "rutabaga".

Dans La Croix toujours, il y a justement la sémiologue Mariette Darrigrand qui, chaque jour, analyse les mots qui se sont invités dans notre quotidien depuis le début de la crise sanitaire.

Elle a ainsi analysé ce mot de "confinement",  que nous pensions emprunté  au vocabulaire pénitentiaire et que nous pensions aussi difficilement applicable à notre pays qui se veut libertaire. "Le confinement, c’était pour les confins : l’Extrême-Orient, l’Asie, la Chine", dit-elle. La racine est le mot latin finis qui signifie aussi bien une limite de l’espace et du temps qu’une idée de l’horizon, du lointain. En fait c’est un terme assez imprécis que nous sommes en train de découvrir ; et plus qu’à un retour à la vie d’avant,  il ouvre sur un processus, à tel point que  nous allons bientôt jouer avec les préfixes du post-confinement, de l'alter-confinement, peut-être même du re-confinement.

Mais Mariette Darrigrand dit aussi que dans ce confinement, où nous vivons "la double tension de la limite et de la finalité", nous pouvons néanmoins nous poser quelques bonnes questions - comme par exemple "Pourquoi tel achat ?", ou encore "Quel but donner à nos modes de vie ?"...

Dans le futur immédiat, dit-elle, il est possible que nous allions vers un acquis culturel, vers plus de "responsabilisation individuelle" (et l’été, la période des vacances, sera l’occasion de voir si nous transformons l’essai). Plutôt optimiste, dans La Croix du 11 mai, elle analyse encore le mot "Humain", car il réapparaît fortement avec cette crise sanitaire, dit-elle ; et c’est comme si la menace qui pèse sur la vie humaine nous avait réveillés de notre indifférence. Elle voit là l’occasion de réinventer "un nouvel humanisme", tant "la crise actuelle fait bouger fondamentalement notre rapport au cadre de vie, en nous rappelant l’interdépendance des quatre règnes, humain, animal, végétal, minéral".